IV

Le chapitre précédent contient, à la page 90, trois lignes qui ont fait

couler beaucoup d'encre:

«Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats

serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...»

Ces trois lignes, je les avais trouvées telles quelles dans un grand

journal parisien, où, deux mois auparavant, elles paraissaient sans

donner lieu à aucune objection de la part de personne, et je les avais

admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont

la parole pour moi ne fait pas doute; elles étaient du reste les

_seules_ que je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.

Mais, dès qu'elles reparurent signées de mon nom, le commandant du

_Bruix_, interrogé _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique,

prince Nicolas de Grèce, crut devoir lui adresser la réponse suivante,

qui fut insérée à grand fracas dans d'innombrables journaux:

Salonique, 4 février.

«Altesse,

»En réponse à la communication verbale que le commandant Vachopoulo,

chef de votre état-major, m'a présentée aujourd'hui de votre part,

j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse Royale le

résultat de mes recherches. J'ai réuni tous les officiers de

l'état-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est

prêtée dans le livre intitulé la _Turquie agonisante_, de notre

concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre

Loti), que les officiers français du _Bruix_ étaient là qui ont vu des

soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs. Tous

ont été unanimes à déclarer que cette affirmation est purement

gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs écrits,

n'autorise l'auteur à les prendre à témoin de faits de cette nature

qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater.

»Je rends compte au ministre de la Marine de la façon dont nous avons

été mis en cause à notre insu et lui demande de vouloir bien faire

prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette

affirmation, contraire à la vérité.

»Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agréer l'hommage de mes

sentiments les plus respectueux.--DELAGE.»

La forme brutale de ce démenti donné à un camarade serait plus

compréhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouvé à redire

dans la conduite des alliés envers les vaincus,--et tel n'était pas le

cas, ainsi qu'on en va juger.

Aussitôt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse:

«Voyez, voyez ce que vaut sa documentation!» Et de pauvres petits

journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier

français _ayant l'air_ de démentir les atrocités des libérateurs,

vomirent sur mon nom les pires immondices.

Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation

incriminée, vint loyalement et courageusement dégager ma responsabilité

en publiant la belle lettre suivante:

«M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé par le commandant du

_Bruix_ à propos des atrocités commises à Salonique par les troupes

orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis très touché, que cette

information lui est venue d'un officier français, dont la parole pour

lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude

Farrère,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse

d'apporter mon témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti,

ai publié à diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les

références que j'en avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait été,

jusqu'à ce jour, opposé.

»Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relevé dans la

lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un

officier de notre marine, embarqué sur un croiseur du Levant (autre

que le _Bruix_), adressait à sa femme en date du 6 décembre 1912.

Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution de

la faire lire à vingt témoins qu'on ne récusera pas: MM. Letellier,

directeur du _Journal_; Lepage, secrétaire général du _Journal_; A.

Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de

l'_Autorité_; et beaucoup d'autres...

»Le passage en question était ainsi conçu:

«_Les télégrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui

voit les choses comme elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il

raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on tue, partout._

»_Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent les yeux à leurs

prisonniers, affirme-t-on ici, à 4.000 prisonniers, paraît-il!_»

»Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces phrases. Mais je

garantis son honneur sur le mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni

les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crédit qu'on peut

donner à une affirmation de sa bouche.

»Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du

_Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rédacteur,--en toute

bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer

formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a

fait que reproduire. Et le démenti _diplomatique_, qui nous est

infligé avec tant d'éclat, se spécialise prudemment sur cette question

de détail: les yeux crevés. Les atrocités signalées par le commandant

du _Bruix_ étaient autres que celles-là, voilà tout. «_On pille, on

brûle, on tue!..._» Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas déjà

bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement

démentir.

»Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient particulièrement à ce

genre d'horreur, des témoins qui ne se récuseront pas sont légion en

Orient, ainsi que pour les nez coupés, les lèvres et les oreilles

coupées. Les massacres et les atrocités balkaniques ne sont plus

discutables, de bonne foi; les journaux étrangers en sont remplis et,

seule, la presse française a accepté le mot d'ordre du silence. Le but

de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu,

mais seulement d'établir que le _Bruix_ n'a pas manqué non plus d'en

avoir connaissance.

»Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés qui, après mon

témoignage, continueraient à l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et

à nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation

repose sur un document précis ou sur la parole d'un homme d'honneur?»

Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publié le _démenti_ avec

tant d'éclat, il ne s'en est pas trouvé un seul pour insérer

l'explication, le _démenti moral du démenti_!...

V

Turquie agonisante · 第 20 / 101 题