Décembre 1912.
«Atrocités turques.»--Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses
banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire
triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables
inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous
enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à
peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de
faim et de désespoir, ont massacré,--beaucoup moins toutefois,
infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants
de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu
justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs,
ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu
près comment ces correspondants s'expriment[3]: «Puisqu'il se trouve, en
Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les
soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de
protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de
l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun
acte de barbarie.» Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne
reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge.
[2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe.
[3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M.
Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genève, des Débats; le major
Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de
Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai
malheureusement pas retenu les noms des autres.
Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils
étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les
tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du
Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de
leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti
pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici
les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les
Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes
du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie,
que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants.
Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis
de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une
fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable,
une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours,
continuant l'horrible besogne que les «comitadjis» ont depuis si
longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer
la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui,
malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne
foi...
*
* *
A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français
qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir
devant l'invasion des «libérateurs»:
«Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en
l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare
qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le
pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique
des emblèmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la
parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.
»Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans
fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces
lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur
suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes,--les hordes
d'Attila,--tous, disant avec fierté: «Là où nous sommes passés,
l'herbe ne repoussera de cinq années!»
»Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà
inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les
décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs
et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts,
obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons; ils en ont inscrit
sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des
vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui
se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et
d'agonisants le long chemin de leur calvaire.»
Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni
leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages
de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se
sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre
ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les «libérateurs».
Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques
malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans
armes et tué cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour
employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout
aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de
nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette
Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte,
un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement
brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas
d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que
m'écrit un négociant français de passage à Salonique:
«Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables,
l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les
Juifs,--ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français,
aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font
sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les
massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs,
partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font
remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.
»Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue;
les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers
centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc
qu'on dépouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut
forcer à embrasser le drapeau hellène; des prisonniers laissés à la
pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser
leur fièvre: «Sou! Sou!» (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à
coups de crosse.»
Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats
serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...
De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir.
Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout
continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la
légende de leur mansuétude se serait mieux conservée.
*
* *
Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, _le moins_ qu'on
puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il
est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances
atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont
fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils
disposaient d'armes infiniment plus meurtrières.
Eh! le Moyen âge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne
fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à
force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées; mais on
blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui
fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne
donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les
champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu
de crier hurrah pour «la civilisation et le progrès».
A propos de ces nouvelles machines à tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans
une précédente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure
que je prêchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de
logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de
l'horreur pour la guerre moderne, à la déconsidération et à la haine
pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligés de la faire?
Mais, à mesure que les batailles, les inévitables batailles tournent
davantage à la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne
devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux
plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures
et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et
les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline,
les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les
suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent
des fleurs!... Voilà mon antimilitarisme cette fois nettement étalé...
Oh! oui, ayons-en pour nous-mêmes, des machines qui tuent vite, qui
tuent par monceaux, et tâchons que ce soient les nôtres les plus
diaboliques; il le faut bien, hélas! puisque nous sommes la proie
désignée aux peuples d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre
nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. Mais gardons très
jalousement nos hideux secrets, car, où le crime et le dégoût
commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, «pour faire marcher
l'industrie française», nous les vendons à des étrangers, préparant
ainsi des tueries qui ne nous sont pas nécessaires.
* * * * *
_P.-S._--Avant de terminer, je tiens à faire amende honorable, sincère
et spontanée aux Arméniens, du moins en ce qui concerne leur attitude
dans les rangs de l'armée ottomane. Ce n'est certes pas à cause des
protestations qu'ils ont insérées, à coups de pièces d'or, dans la
presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs;
j'ai su par eux, à n'en pas douter, que mes renseignements de la
première heure étaient exagérés, et que, malgré bon nombre de désertions
préalables, les Arméniens placés sous leurs ordres s'étaient conduits
avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans
arrière-pensée ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en excuse.