Mes amis, les de S..., avaient repris leur existence hivernale. La
situation du père les forçait à être plus mondains qu’ils ne l’eussent
voulu. Sophie cependant s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa
grâce de blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita souvent,
mais si je pouvais accepter les pique-niques intimes, ou les thés
d’après-midi, il eût paru étrange de me voir aller au bal ou au théâtre
sans mon mari, étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret
d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture qui
commençait à me prendre tout entière.
M. de S... avait une bibliothèque admirablement choisie. Elle comptait,
entre autres, une collection très complète des anciens auteurs, et il
n’en manquait pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité
de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce pays où je devais
vivre: Hérodote, Strabon, Diodore et tous les disciples de l’École
d’Alexandrie, me devinrent à ce point familiers que, même après tant
d’années, quand je les consulte, je vais directement au passage désiré,
sans avoir besoin de chercher le moins du monde. Je pus me convaincre
que, depuis eux, l’Égypte n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut
d’un secours précieux et me permit de comprendre bien des coutumes,
ayant leur origine dans la plus haute antiquité pharaonique.
Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. Elles se
montrèrent toujours aimables, mais je ne possédais pas l’habileté
nécessaire à m’attirer leur protection effective. On m’invita beaucoup à
dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je prenais plus
souvent la route du palais, je n’y voyais presque jamais la princesse
mère. En revanche, la femme du prince était tout à fait charmante avec
moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne agréable. Elle
tenait de sa famille une éducation parfaite et une solide instruction.
Elle jouait à ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés; nous nous
entendîmes très bien.
Que dire de Sta-Abouha?... Sa tendresse exubérante prenait des
proportions telles, qu’elle m’effrayait un peu. Cette enfant devenait
jalouse de toutes celles qui m’approchaient, et je devais la consoler de
mon mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais sincère.
Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse est morte à Paris
en septembre dernier, femme d’une haute intelligence que j’ai eu
l’occasion de revoir souvent depuis, et qui du moins parlait notre
langue comme une Française. Elle avait épousé le prince H..., homme de
valeur, qui a fait ce miracle de consacrer sa vie et une partie de ses
biens à la bonne terre égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers
agriculteurs du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec la princesse.
Il était fils du khédive Ismaïl et frère de Tewfick.
Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais rencontré par
hasard dans la nursery, où je m’amusais à faire tourner un carrousel
enfantin devant ses enfants qui étaient devenus mes amis. Le prince
m’apparut sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, l’air mou,
avec de gros yeux de ruminant et des lèvres épaisses. Il était vêtu sans
la moindre recherche, d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait
mal et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, ni la
grandeur.
Il me fit quelques questions et me déclara: «Qu’il aimait bien mon
mari...» Puis, après m’avoir examinée des pieds à la tête, de façon à me
forcer de baisser les yeux, il fit une pirouette et disparut.
Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, il exprima ainsi son
opinion sur mon compte:
--Elle est très bien, votre jeune femme; mais... faites-la donc
engraisser un peu!... Elle est trop maigre!...
Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque
annonça la visite de _Sett Pachau_!
Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation
flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans... Elle arrivait
escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds
des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises.
Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle!... Il en sortait de
tout! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux
grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums... On voyait des
peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des
ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et
même des objets de ménage.
Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse,
d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les
trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle
servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui
avaient cessé de plaire.
Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite
semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle
recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers
les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah.
Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une
complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on
pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses
soins, ni sa peine.
Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et
l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce,
nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de
vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle
se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit
pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes.
Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux
père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait
en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de
leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait
aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée
personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes
sont admis.
Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix
encore puissante:
--_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil).
De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont
des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même
indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes
dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent
considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts
personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes,
firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on
ignorait le prix de tout...
Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci
demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs
qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais
regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer
que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode...
La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient
là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves
blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts
caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand
la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de
soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son
argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du
mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.
Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait,
drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient
sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés
avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même
d’une société branlante, mais solide encore...