Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les
mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux
ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me
semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma
poitrine un être à moi!...
A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au
monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur
épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas
de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle
de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais
un!...
Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en
tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui
venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien.
Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne
doutais guère de son approbation.
On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se
rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et
surtout du travail qui lui incomberait de ce fait.
Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et
j’achetai un véritable trousseau pour la petite.
Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène
qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une
quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler.
Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas
complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le
lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube,
petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité
dura tout un mois.
Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour
moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je
commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant,
d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me
satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à
s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait
beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je
m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire
mienne.
Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à
Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour
maman» qui me ravit.
Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris
tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence.
--Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales
gens ont enlevé la petite!...
Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle
m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais
admettre tant d’ingratitude et de perfidie.
La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille,
puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et
toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite
conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour
avoir travaillé dans la maison.
Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa
fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme
sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable...
Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui
paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait
pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la
sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser
soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi
_chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter
une minute.
Je gardai de cet événement une amertume profonde.
Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à
regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire
un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma
chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi,
et le départ de Fatma me fut une grosse peine...