Refrain: _Ya la la! Ya la li!_

_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._

_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de

Chaabane._

_Ya la la! Ya la li!_

_Ses sourcils sont tracés au pinceau._

_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie,

des joues rondes comme des pommes._

_Ya la la! Ya la li!_

_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._

_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et

douce comme du sucre raffiné (sic)._

_Ya la la! Ya la li!_

_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_

_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où

s’arrondissent deux grenades!_

_O talon qui seras vert pour le mari!_[39]

[39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle

qui jouit de ce rare privilège.

_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou

de girofle!_

_Ya la la! Ya la li!_

Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs

têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si

elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des

courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées.

Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points,

ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent

à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le

charme amoureux de leurs fêtes.

Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et

d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant

Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de

ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre

Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les

jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances

ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs.

La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité

ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux

attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes

de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux

semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des

gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange

constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop

servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des

esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses

aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où

toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.

Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice

jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et

les pièces de monnaie.

Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse,

qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement

pour s’arracher cet argent qui porte chance.

Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la

flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte,

immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la

fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse.

Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa

tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille...

Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans

le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.

La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.

Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez

au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs

d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils

dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé

des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace

entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant.

La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir

constamment la droite dans tout ménage qui se respecte.

A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les

écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que

l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque

objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des

assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de

même!»

L’exposition des présents est enfin terminée.

Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois,

qu’il semble que leurs langues doivent y rester.

[40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la

langue.

Et voici le clou de la fête: les danses!

Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune

femme se leva et vint se placer au pied du trône.

Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu

en arrière de la danseuse, face à la mariée.

La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée.

La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une

grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette

jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La

poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot

de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait

ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en

faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces

d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable

chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour,

et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les

mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et

les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples

tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble.

Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement

européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux

jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique

coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de

femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes

de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les

petites tresses.

Les instruments de musique préludèrent, la danse commença.

De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de

lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze.

Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui

la contenait.

Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux

eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance

et elle un courant de perverse sympathie.

A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une

liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on

ne voyait pas.

Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse

changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient

plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du

sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté.

Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour

d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui,

impassible, assistait à ce spectacle:

--Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!...

_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_

Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures

étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres

à relents sauvages.

L’air, peu à peu, devenait irrespirable.

Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui,

grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois,

partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des

mains chacun de ses gestes.

La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des

assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine.

Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front

et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse

pièce de monnaie d’argent ou d’or.

Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs

barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en

dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine

disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la

récompensèrent.

Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce

fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des

nuées de femmes se précipitèrent en criant:

--Le marié! le marié! _El Arisse!_

Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces:

--Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se

taisent et tâchent de rester tranquilles.

Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent

semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres,

non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux,

elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât,

pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage!

Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que

la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par

l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée.

Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour

appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses

devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une

hésitation bien compréhensible.

La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste

brusque, arracha ce voile.

Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait

alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en

disant:

--Je t’élève jusqu’à moi.

Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus

conformes à la galanterie européenne.

Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et

s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les

frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe

devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle

aussi curieux, bien que déjà vu.

On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel

leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une

situation aussi ridicule.

Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale.

Les mères et deux matrones les suivent.

Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile à expliquer.

Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien de race pure doit,

pour obéir à la coutume ancestrale, se rendre compte si la marchandise

qu’on lui a livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé.

Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, il demande au

pauvre corps, qui se révolte et se débat en sursauts désespérés, la

preuve qu’il va pouvoir exhiber triomphalement à ses proches et à la

famille de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité.

Après cet acte de possession, il demeure quelques instants à consoler la

pauvre petite, puis redescend parmi les invités mâles, pour témoigner sa

satisfaction à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades.

Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs jours après, s’achève

la connaissance entre les époux, à moins que la jeune fille ne garde

rancune et, se souvenant trop des premières politesses conjugales, ne

force son mari à la conquérir par la suite en amant, après l’avoir

humiliée en maître.

Les Turques ont en grand mépris cette coutume essentiellement locale que

les Égyptiens d’aujourd’hui tiennent de leurs aïeux de l’époque

pharaonique. Certaines tribus hébraïques la pratiquèrent.

Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien ne peut pas toujours y

soustraire ses filles, surtout dans la bourgeoisie. Elle risquerait de

s’attirer le mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente.

Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière encore plus

sauvage.

Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre et tirent des coups

de fusil en poussant des clameurs épouvantables, propres à étouffer les

cris de la patiente, qui doit hurler pour bien témoigner de sa vertu.

On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, surtout celles de

la classe pauvre, n’échappaient point à l’affreux usage consacré par des

siècles d’habitude. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison

entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si bien l’unique

roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses enfants de son même limon

généreux, leur faisant des traits et des âmes si pareilles que tous les

mages, tous les patriarches n’y changeront rien.

Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos voitures.

Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions dû enjamber pas mal

de corps de négresses déjà plongées dans le sommeil le plus lourd, et

surtout une quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de toutes

les teintes.

Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux mois de Ramadan était

venu.

La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma et l’esclave

Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la fête.

Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. Le peuple n’est

jamais très sûr de l’époque exacte où commence le grand jeûne.

Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle lune à

Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier aussitôt la bonne

nouvelle aux autres nations musulmanes.

Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense acclamation partie à

la fois de milliers de poitrines haletantes traverse l’air.

Le Caire est en joie.

La procession se met en marche.

Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de métier y sont

représentés par des chars où s’étalent les produits de leurs travaux ou

de leurs industries.

Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, fait de

briques, sur la charrette longue et sans rebords. Ce véhicule n’a pas

varié depuis l’occupation romaine et a même gardé son nom de _carro_.

Mitrons et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et à

enfourner les galettes plates qui seront le pain.

Voici les bouchers apportant leur note barbare dans ce milieu de joyeuse

fantaisie.

Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des énormes buffles et

des moutons gras pendent tristement et se balancent, parsemant la route

de larges étoiles de pourpre.

Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la charrette.

Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment

leur marchandise.

Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et

qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de

bronze vert.

Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes--une des plus

jolies créations du cortège.

Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur

char; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois

solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les

courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les

haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les

raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges

et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore

mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de

jasmin et de _tamra Hêna_ accompagnent l’inévitable fleur de souci si

chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue

et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique.

Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une

vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les

vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur

une très longue charrette.

Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de

lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à

la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson.

Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les

nappes dorées de caramel sur une table qui branle; les épiciers dont le

char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de

sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du

personnel en font, du reste, le plus bel ornement.

Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une

maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de

coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au

vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où

je m’accoude, littéralement étourdie.

La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils

ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons

comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui

mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous

les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les

boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la

face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant: Un bon Ramadan!

Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de

raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de

sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si

quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions

d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de

Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne!...

Chacune veut faire mieux que sa sœur...

Dès la tombée du jour, du haut en bas de la demeure, les lustres pesants

s’allument; lustres de cristal aux pendeloques multiples, qui dansent

encore un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les tables, les

flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes de fleurs décorent les

murs de la pièce où l’on reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et

l’or des dossiers et la soie des sièges reluisent superbement sous la

violence de cette lumière.

Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de prix. Vêtues de toilettes

d’apparat, ornées de tous leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et

les pieds chaussés de mules brodées de perles, elles attendent les

visites!...

Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent jusqu’après le

repas de minuit... Toute la soirée, on sert des fruits secs, des

bonbons, des sirops, du café et des profusions de cigarettes.

Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la journée, les femmes de

condition aisée dorment jusque vers quatre heures. A ce moment les

ablutions, la toilette, la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à

l’_Iftar_, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup de canon,

immédiatement après le coucher du soleil. De cinq heures du matin à six

heures du soir, il n’est pas permis de boire une goutte d’eau ni de

fumer une cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le rigorisme

jusqu’à refuser de respirer même l’odeur d’un mets ou... l’arome d’une

fleur.

Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, durant une semaine, les

visites s’échangent en plein jour, où tous, indistinctement, maîtres et

serviteurs, sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel:

--_Kollo sana enta tayeb!_ (Porte-toi bien toute l’année.)

Mais, tandis que les hommes se congratulent les uns chez les autres, les

trois premiers jours, il n’est pas de bon ton d’aller voir les femmes de

ces messieurs avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les

visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, comme

pour les noces, celles qui n’en ont pas en empruntent. C’est à qui

exhibera les toilettes les plus riches, les bijoux les plus précieux.

Les fellahas se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre

tout à fait méconnaissables.

Presque tout à coup, ce fut l’hiver.

Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne qui,

insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or que j’avais admiré le

plus souvent jusque-là.

Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines environnantes, à

la fine poussière blonde s’échappant des aires, où paisiblement des

paysans poussaient l’antique traîneau propre aux dépiquages, avaient

succédé les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce pays.

J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé se couvrir de larges

fleurs aux calices roses, jaunes ou blancs. Puis je vis ces fleurs se

faner très vite et former la petite gousse d’où devait sortir la moisson

neigeuse du fruit béni.

Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur

d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau

profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les

soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible

des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands _lebbacks_[41]

bordant la route.

[41] Acacia Nilotica.

C’était le moment de l’inondation annuelle.

De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le

fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs.

La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts

palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient

plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par

l’humide et vivifiante caresse.

Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes

parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place

liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient

augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se

dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique

grandeur.

De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis

qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis

où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire.

Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait:

--Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais

qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de

préparer cette route; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du

pays. C’était vraiment un grand souverain.

Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père

de Tewfick.

Celle-ci entre autres.

A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous les princes régnants de

l’Europe furent invités à l’inauguration solennelle.

Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait pour habitude de

pourvoir à tous les frais des touristes de marque qui visitaient

l’Égypte; sa générosité s’étendait même jusqu’aux simples particuliers,

dont il faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt que ces

étrangers lui étaient présentés.

Aucune réception cependant n’égala celle qui fut réservée à

l’impératrice des Français.

La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, n’avait pu souhaiter

un hommage pareil à celui qui l’attendait sur la vieille terre

pharaonique.

Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir plus d’orangers et de

grenadiers--en Espagnole fidèle au souvenir des parfums et des fruits du

sol natal,--le Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à faire

avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable petit palais avait

été élevé en son honneur.

Quand le landau dans lequel les souverains avaient pris place pour se

rendre au but de la promenade arriva sur la route qui, trois jours plus

tôt, montrait de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues,

l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement et

d’admiration. Bordant le chemin que devaient suivre les augustes

promeneurs, un véritable bois de grenadiers, de citronniers et

d’orangers en fleurs mettaient la parure de leurs feuillages,

transformant le paysage aride en un coin de jardin délicieux.

Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres à prix d’or, en

quelques heures, à seule fin de réjouir les yeux de la belle princesse

qui l’accompagnait.

Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice fut conduite par son

hôte, aux appartements créés pour elle, dans ce palais du miracle

construit en quelques heures.

--Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi.

Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce «home» d’occasion, le

souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au

souverain près d’un quart de million.

Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et

ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste,

toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.

Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques--alors à Boulac--je

lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était

née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage

de la citadelle et la descente du puits de Joseph.

La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses

yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations

nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie.

Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades.

Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode

européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut

reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques

et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte...

Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je

donnais patiemment à ma cousine chaque matin.

Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui

s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à

la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il

n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt

années de sa fragile existence; il la traitait en esclave, sans

brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette

créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant

jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis

persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent

que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus

violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de

tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout

ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations

inattendues dans son existence.

Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait

point essayer de la soustraire à l’ambiance.

Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil.

Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me

haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles

craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari

qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les

fils de ces deux femmes--car maintenant toutes les deux en avaient un.

Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des

veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du

mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses

flambées de chez nous.

La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était

pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup.

Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi

accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de

pitoyables Erynnies.

Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver

une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa

place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de

flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son

masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses

esclaves et de ses eunuques.

A présent, nous en avions trois! L’oncle ayant ramené avec ses femmes

les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se

tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite

qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la

ressemblance.

On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.

Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma,

en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze

ans, replète et vicieuse.

La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma.

Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à

cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts,

ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa

misérable tante.

La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse,

et l’épouse outragée avait tous les droits.

Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour

pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable

devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne

humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de

mélancolie se fût abattue sur tout le monde.

Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait

une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la

maison jadis si joyeuse.

Au cœur du Harem · 第 26 / 35 题