A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on
en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y
être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la
famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a
été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les
classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces
paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année,
j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes,
mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le
mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule
féminine et la véritable âme égyptienne.
La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la
fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux
autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il
fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous
asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en
l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit,
il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la
robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de
tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en
perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et
descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette
parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le
plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de
l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard
par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure
actuelle, en Égypte.
Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et
charmèrent l’assistance à tour de rôle.
La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles
présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou
ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les
grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son
jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert
fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les
invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore.
On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux
où devait avoir lieu la consécration de la fête.
Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné).
C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux
pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit
laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée
des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement
présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre
délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation.
La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone
prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout
doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une
quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la
mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y
trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi
chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir
quelques secondes, puis arrache violemment...
On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les
joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une
pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en
abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse
dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus
marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette
barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour
la première soirée.
La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la
nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en
grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa
mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter.
Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes
de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les
étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met
en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans
leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers
ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur
tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de
menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants
d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de
petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en
gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger...
Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes
multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est
déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés,
deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront
immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la
demeure qui devient la sienne.
C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée
par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre
nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme
que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de
leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de
l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui,
s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées
d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue
de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées,
au lieu de la houri désirée...
Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de
fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite
victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture
où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la
parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux
calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement
un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire
victime.
La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse!
Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères
européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin
magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze
de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de
dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux
coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les
mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin
blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil,
avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche
_bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des
flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée...
Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha
renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces
objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est
le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins
des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune
fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de
parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très
grand désordre.
[37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et
doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans
les maisons orientales.
Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands
mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est
un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font
autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un
immense cabinet de toilette.
La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne
changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée
de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage
traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa
chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre,
lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la
pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux
baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole.
Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la
bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et
répondent gentiment à celles qui les questionnent.
Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule.
Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à
cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs
de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir
de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et
de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines,
reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur
un peu animale de leurs grands yeux.
Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas
ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement
les autres femmes de couleur qui les envient.
Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société.
Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes,
dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le
corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint
congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle...
Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement
enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de
coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes
pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture
lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur
des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes
de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui
n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.
Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les
autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon
aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles
femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon
le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se
reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à
tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction
surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le
corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son
port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille
admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être
excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de
diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes
avaient l’air de châsses.
Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez
toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes
d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses
portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement
fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un
bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades
d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de
l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux
ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un
casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois
grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes
chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes
les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la
montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon
pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient
pas assez solides, ni surtout assez massives...
Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen,
avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou
d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes
vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou
de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes
les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits
souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans
prétentions avaient de simples savates...
Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une
sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de
cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà
fanées.
--C’est la place des musiciennes, me dit-on.
En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en
les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas
entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient
complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable.
Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une
d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit
cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté
soudanaise.
La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait,
n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se
montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants
multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des
sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses
cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de
fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais,
sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait
l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle
répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres
répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments
variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons.
Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit
panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient
assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car
l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde
que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de
quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se
passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir
l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables
batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les
eunuques pour chasser les tapageuses...
Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la
veille, Azma vint me chercher:
--Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu
qu’on te laisse entrer dans la chambre.
Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres,
les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité
de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre
connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie.
La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux
mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient
une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché,
du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin
froufroutant.
La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau
d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion,
achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair
de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir
des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était
distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur
professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de
mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée
dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son
prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir
à son enfant.
Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée
spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs
(quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses,
entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent
mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense
courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette
robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui
la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en
Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée
doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles
d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants
(_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et
soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles.
Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui
tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de
la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous
lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point
très forte, elle doit plier littéralement...
Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les
lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à
l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune,
presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme
nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards
tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de
l’autre--qu’on lui donnait.
Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un
inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les
persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui,
n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir
dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme
n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour
éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette
première entrevue, dépend souvent la durée du mariage.
Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le
voile nuptial, peut fort bien dire:
--Je refuse cette jeune fille!
Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la
tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est
son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante
pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie
lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises
peu agréables.
Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à
parer et à embellir la fiancée.
Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé
moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de
rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du
voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur.
Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la
famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes,
presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était
enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses.
La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège
et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi
mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées
parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa
chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame.
Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses
sœurs.
[38] Procession nuptiale.
Les musiciennes chantaient:
_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux
d’or._