Le fruit des œuvres de miséricorde est dans la bonne volonté.
Or, ces fruits ne sont un aliment que pour ceux qui y trouvent une joie
sainte, et cette joie n’est pas aux esclaves «asservis au culte de leur
ventre». Et même en ceux qui donnent, ce n’est pas l’aumône qui est le
fruit, c’est l’intention de l’aumône. Aussi, je comprends la joie de ce
grand apôtre, qui vivait pour son Dieu et non pour son ventre, je la
comprends bien; mon âme sympathise à cette joie. Il venait de recevoir,
par Epaphrodite, les dons des Philippiens: mais est-ce de ces dons qu’il
se réjouit? Non, je vois la cause de sa joie, et cette cause est le
fruit qu’il savoure. Car il dit, en vérité: «J’ai ressent une joie
ineffable dans le Seigneur de ce que votre amour pour moi a commencé de
refleurir; non que cet amour se fût flétri en vous, mais il était voilé
par la tristesse[331]». Une longue tristesse les avait donc desséchés;
et, comme de stériles rameaux, ils ne portaient plus de fruits
charitables; et il se réjouit de les voir refleurir; il se réjouit non
pour lui-même des secours dont ils ont assisté son indigence, car il
ajoute: «Ce n’est pas qu’il me manque rien; dès longtemps j’ai appris à
me contenter de l’état où je me trouve; je sais vivre pauvrement, je
sais vivre dans l’abondance. Je suis fait à tout; je suis à l’épreuve de
tout, de la faim et des aliments, de l’opulence et de la disette. Je
peux tout en celui qui me fortifie[332]».
[331] Philip., IV, 10.
[332] _Ibid._, IV, 11, 13.
Quelle est donc la cause de ta joie, ô grand Paul? Dis, quelle est cette
joie? Quel est ce fruit dont tu goûtes la saveur, «homme renouvelé par
la connaissance de Dieu, à l’image de ton Créateur[333]»? Ame vivante,
peuplée de vertus! Langue aux ailes de feu, qui proclame dans le monde
les divins mystères! C’est bien aux âmes comme la tienne que l’on doit
cette nourriture d’amour. Dis, de quel fruit te nourris-tu? de joie?
Écoutons-le: «Oui, dit-il, oui, vous avez bien fait d’entrer en
communion avec mes souffrances». Voilà sa joie, voilà sa nourriture. Ils
ont bien fait, non parce qu’il a eu quelque relâche à ses angoisses, lui
qui vous disait: «Dans la tribulation vous avez dilaté mon cœur[334]»,
lui qui sait souffrir l’abondance et la disette en vous, son unique
force. «Vous savez, ajoute-t-il, vous savez, Philippiens, que, depuis
mon départ de Macédoine pour les premières prédications de l’Évangile,
nulle autre Église n’a eu communication avec moi en ce qui est de donner
et de recevoir; je n’ai rien reçu que de vous seuls, qui m’avez envoyé
par deux fois, à Thessalonique, de quoi subvenir à mes besoins».
[333] Coloss., III, 10.
[334] Ps. IV, 2.
Et maintenant il se réjouit de leur retour aux bonnes œuvres; il se
réjouit des nouveaux fruits et de la nouvelle fertilité du champ
spirituel. Serait-ce donc dans son intérêt? car il dit: «Vous avez
envoyé à ma détresse». La source de sa joie serait-elle là? Non, non! Et
comment le savons-nous? Lui-même nous l’apprend: «Ce n’est pas le don,
c’est le fruit que je cherche[335]».
[335] Philipp., IV, 16, 17.
J’ai appris de vous, mon Dieu, à distinguer entre le don et le fruit. Le
don, c’est l’objet que donne celui qui assiste une indigence, c’est
l’argent, la nourriture, le breuvage, le vêtement, l’abri, tout secours
enfin; le fruit, c’est la volonté droite et sincère de celui qui donne.
Car le divin Maître ne se borne pas à dire: «Celui qui reçoit un
prophète»; il ajoute: «en qualité de prophète»; «celui qui reçoit un
juste», mais «en qualité de juste, recevront la récompense, l’un du
prophète, l’autre du juste». Il ne dit pas seulement: «Celui qui donnera
un verre d’eau au dernier des miens»; il ajoute «en qualité de mon
disciple; en vérité je vous le dis, celui-là ne perdra point sa
récompense[336]».
[336] Matth., X, 41, 42.
Recueillir un prophète, recueillir un juste, donner au disciple un verre
d’eau, voilà le don; agir ainsi en vue de leur qualité de prophète, de
juste et de disciple, voilà le fruit. C’est le fruit que la veuve
offrait à Élie, qu’elle savait l’homme de Dieu, et qu’elle nourrissait à
ce titre; et ce n’est que le don qu’il recevait du corbeau dans le
désert. Ce don n’était pas la nourriture de l’homme intérieur, mais de
l’homme extérieur, qui, seul en Élie, pouvait défaillir faute de cet
aliment.