XXVI

Le fruit des œuvres de miséricorde est dans la bonne volonté.

Or, ces fruits ne sont un aliment que pour ceux qui y trouvent une joie

sainte, et cette joie n’est pas aux esclaves «asservis au culte de leur

ventre». Et même en ceux qui donnent, ce n’est pas l’aumône qui est le

fruit, c’est l’intention de l’aumône. Aussi, je comprends la joie de ce

grand apôtre, qui vivait pour son Dieu et non pour son ventre, je la

comprends bien; mon âme sympathise à cette joie. Il venait de recevoir,

par Epaphrodite, les dons des Philippiens: mais est-ce de ces dons qu’il

se réjouit? Non, je vois la cause de sa joie, et cette cause est le

fruit qu’il savoure. Car il dit, en vérité: «J’ai ressent une joie

ineffable dans le Seigneur de ce que votre amour pour moi a commencé de

refleurir; non que cet amour se fût flétri en vous, mais il était voilé

par la tristesse[331]». Une longue tristesse les avait donc desséchés;

et, comme de stériles rameaux, ils ne portaient plus de fruits

charitables; et il se réjouit de les voir refleurir; il se réjouit non

pour lui-même des secours dont ils ont assisté son indigence, car il

ajoute: «Ce n’est pas qu’il me manque rien; dès longtemps j’ai appris à

me contenter de l’état où je me trouve; je sais vivre pauvrement, je

sais vivre dans l’abondance. Je suis fait à tout; je suis à l’épreuve de

tout, de la faim et des aliments, de l’opulence et de la disette. Je

peux tout en celui qui me fortifie[332]».

[331] Philip., IV, 10.

[332] _Ibid._, IV, 11, 13.

Quelle est donc la cause de ta joie, ô grand Paul? Dis, quelle est cette

joie? Quel est ce fruit dont tu goûtes la saveur, «homme renouvelé par

la connaissance de Dieu, à l’image de ton Créateur[333]»? Ame vivante,

peuplée de vertus! Langue aux ailes de feu, qui proclame dans le monde

les divins mystères! C’est bien aux âmes comme la tienne que l’on doit

cette nourriture d’amour. Dis, de quel fruit te nourris-tu? de joie?

Écoutons-le: «Oui, dit-il, oui, vous avez bien fait d’entrer en

communion avec mes souffrances». Voilà sa joie, voilà sa nourriture. Ils

ont bien fait, non parce qu’il a eu quelque relâche à ses angoisses, lui

qui vous disait: «Dans la tribulation vous avez dilaté mon cœur[334]»,

lui qui sait souffrir l’abondance et la disette en vous, son unique

force. «Vous savez, ajoute-t-il, vous savez, Philippiens, que, depuis

mon départ de Macédoine pour les premières prédications de l’Évangile,

nulle autre Église n’a eu communication avec moi en ce qui est de donner

et de recevoir; je n’ai rien reçu que de vous seuls, qui m’avez envoyé

par deux fois, à Thessalonique, de quoi subvenir à mes besoins».

[333] Coloss., III, 10.

[334] Ps. IV, 2.

Et maintenant il se réjouit de leur retour aux bonnes œuvres; il se

réjouit des nouveaux fruits et de la nouvelle fertilité du champ

spirituel. Serait-ce donc dans son intérêt? car il dit: «Vous avez

envoyé à ma détresse». La source de sa joie serait-elle là? Non, non! Et

comment le savons-nous? Lui-même nous l’apprend: «Ce n’est pas le don,

c’est le fruit que je cherche[335]».

[335] Philipp., IV, 16, 17.

J’ai appris de vous, mon Dieu, à distinguer entre le don et le fruit. Le

don, c’est l’objet que donne celui qui assiste une indigence, c’est

l’argent, la nourriture, le breuvage, le vêtement, l’abri, tout secours

enfin; le fruit, c’est la volonté droite et sincère de celui qui donne.

Car le divin Maître ne se borne pas à dire: «Celui qui reçoit un

prophète»; il ajoute: «en qualité de prophète»; «celui qui reçoit un

juste», mais «en qualité de juste, recevront la récompense, l’un du

prophète, l’autre du juste». Il ne dit pas seulement: «Celui qui donnera

un verre d’eau au dernier des miens»; il ajoute «en qualité de mon

disciple; en vérité je vous le dis, celui-là ne perdra point sa

récompense[336]».

[336] Matth., X, 41, 42.

Recueillir un prophète, recueillir un juste, donner au disciple un verre

d’eau, voilà le don; agir ainsi en vue de leur qualité de prophète, de

juste et de disciple, voilà le fruit. C’est le fruit que la veuve

offrait à Élie, qu’elle savait l’homme de Dieu, et qu’elle nourrissait à

ce titre; et ce n’est que le don qu’il recevait du corbeau dans le

désert. Ce don n’était pas la nourriture de l’homme intérieur, mais de

l’homme extérieur, qui, seul en Élie, pouvait défaillir faute de cet

aliment.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 276 / 306 题