Interprétation mystique des animaux terrestres.
Et ce n’est plus une mer profonde, c’est une terre séparée par votre
Verbe des ondes d’amertume, qui produit, non pas des oiseaux et des
reptiles d’âmes vivantes, mais l’âme vive; car elle n’a plus besoin,
comme au temps où elle était cachée sous les eaux, du baptême nécessaire
aux païens, cette voie qui seule donne entrée au royaume des cieux,
depuis que vous avez interdit toute autre en l’ouvrant. Et cette âme ne
demande plus des prodiges pour faire naître sa foi. Elle n’a plus
besoin, pour croire, de signes et de miracles visibles: terre de foi, et
déjà séparée des flots amers de l’infidélité, que lui importe «le don
des langues, témoignage pour les infidèles et non pour les
fidèles[321]»?
[321] I Cor., XIV, 22.
Et ces oiseaux, que votre parole a tirés des eaux, sont désormais
inutiles à cette terre que vous avez affermie au-dessus des eaux. Faites
descendre en elle ce Verbe que vos Apôtres ont annoncé. Car nous ne
pouvons que raconter leurs œuvres, mais c’est vous qui opérez en eux
l’œuvre qu’ils produisent: l’âme vivante.
Et la terre produit aussi; cette terre mystique, cause de l’opération de
vos serviteurs sur elle; comme la mer était la cause de l’opération de
ces reptiles d’âmes vivantes et de ces oiseaux dont le vol rase le
firmament du ciel. Oiseaux, reptiles, dont cette terre n’a plus besoin,
quoiqu’au festin dressé par vous à vos fidèles, elle mange le poisson
mystérieux, tiré des profondeurs de l’abîme pour nourrir la terre; et
les oiseaux, ces enfants de la mer, ne laissent pas de multiplier sur la
terre.
Car, si l’infidélité des hommes a été la cause des premières
prédications de la bonne nouvelle, les missionnaires de la parole n’en
continuent pas moins d’exhorter les fidèles, et de multiplier sur eux
chaque jour leurs bénédictions. Mais c’est du fond de la terre purifiée
que sort l’âme vive: car il n’est profitable qu’aux seuls fidèles de
renoncer à l’amour du siècle, pour faire revivre en vous leur âme morte
dans la vie de ces délices, délices mortelles, ô Dieu, vivifiantes
délices d’un cœur pur!
Que vos ministres travaillent donc sur cette terre, non plus comme sur
les eaux infidèles, par des symboles, des miracles, des paroles
mystérieuses, afin d’entretenir la crainte de l’inconnu dans le sein de
l’ignorance, mère de l’étonnement; crainte salutaire, seule entrée qui
conduise à la foi les enfants d’Adam, oublieux du Seigneur, et se
cachant de sa face pour devenir un abîme! Non, plus ainsi! Mais qu’ils
travaillent comme sur une terre nouvelle, séparée des gouffres de
l’abîme, qu’ils forment les fidèles sur le modèle de leur vie, qu’ils
les invitent à l’imitation de leurs exemples.
Et les fidèles n’entendent plus seulement pour entendre, mais pour
pratiquer. «Cherchez le Seigneur, et votre âme vivra»; votre terre
produira une âme vivante. «Ne vous conformez pas au siècle[322]»,
tenez-vous-en éloignés; et votre âme vivra par la fuite des objets dont
le désir la fait mourir. Réprimez en vous la violence sauvage de
l’orgueil, les molles indolences de la volupté et les insinuations d’une
science menteuse, et voilà les animaux féroces apprivoisés, les chevaux
domptés, les serpents sans venin: vivante allégorie des divers
mouvements de l’âme. Le faste de la vanité, les séductions de la chair,
le venin de la curiosité sont, en effet, les mouvements d’une âme morte,
mais dont la mort n’est pas assez complète pour que tout mouvement en
elle soit anéanti: elle meurt, il est vrai, en s’éloignant de la source
de vie, mais elle a pris la forme du siècle, dont le torrent l’emporte.
[322] Ps. LXVIII, 33; Rom., XII, 2.
Votre parole, ô Dieu, source de la vie éternelle, demeure et ne s’écoule
point. Aussi nous défend-elle, elle-même, de nous éloigner d’elle, en
nous disant: «Ne vous conformez pas au siècle», afin que votre terre,
abreuvée à la source de vie, produise une âme vivante, secondée par le
Verbe que vos évangélistes ont publié, une âme pure, imitatrice des
imitateurs du Christ. Et tel est le sens de ces mots: «Selon son
espèce»; car l’homme ne se plaît à imiter que ceux qu’il aime. «Soyez
comme moi, dit l’Apôtre, car je suis comme vous[323]».
[323] Galat., IV, 12.
Ainsi, cette âme vive n’est peuplée que d’animaux apprivoisés, dont les
actions témoignent la douceur. C’est le précepte que vous avez donné:
«Agissez en vos œuvres avec douceur, et vous serez aimé de tous les
hommes[324]». Et ces troupeaux inférieurs ne se trouveront pas mieux
pour être dans l’abondance, ni plus mal pour être dans la disette; et
ces serpents innocents seront sans venin pour nuire, mais pleins de
prudence pour éviter les morsures, et ils ne donneront à la
contemplation de la nature temporelle qu’autant qu’il est nécessaire
pour s’élever de la vue de l’ordre temporel à la vue intelligente de
l’ordre éternel. Ces animaux deviennent les serviteurs de la raison,
quand ils ont reçu le frein qui les préserve de la mort; et ils vivent
alors, et leur être est bon.
[324] Eccl., III, 19.