IV

Le ciel et la terre nous crient qu’ils ont été créés.

Et voilà donc le ciel et la terre! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été

faits; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé,

n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été, caractère propre du

changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits; leur voix

nous crie: C’est parce que nous avons été faits que nous sommes; nous

n’étions donc pas avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence

est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur; vous êtes beau, et

ils sont beaux; vous êtes bon, et ils sont bons; vous êtes, et ils sont.

Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière

que vous, ô Créateur; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni

bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous; et notre science,

comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance.

V

L’univers créé de rien.

Comment donc avez-vous fait le ciel et la terre, et quelle machine

avez-vous appliquée à cette construction sublime? L’artiste modèle un

corps sur un autre, suivant la fantaisie de l’âme qui a la puissance de

réaliser l’idéal que l’œil intérieur lui découvre en elle. Et d’où lui

viendrait ce pouvoir, si elle-même n’était votre ouvrage?

L’artisan façonne une matière préexistante, ayant en soi de quoi devenir

ce qu’il la fait, comme la terre, la pierre, le bois ou l’or, etc. Et

d’où ces objets tiennent-ils leur être, si vous n’en êtes le créateur?

C’est vous qui avez créé le corps de l’ouvrier, et l’esprit qui commande

à ses organes; vous êtes l’auteur de cette matière qu’il travaille, de

cette intelligence qui conçoit l’art, et voit en elle ce qu’elle veut

produire au dehors; de ces sens, interprètes fidèles qui font passer

dans l’ouvrage les conceptions de l’âme et rapportent à l’âme ce qui

s’est accompli, afin qu’elle consulte la vérité, juge intérieur, sur la

valeur de l’ouvrage. Toutes ces créatures vous glorifient, et vous

proclament le Créateur du monde.

Mais vous, comment les avez-vous faites? comment avez-vous fait le ciel

et la terre, ô Dieu! Ce n’est ni sur la terre, ni dans le ciel, que vous

avez fait le ciel et la terre; ni dans les airs, ni dans les eaux qui en

dépendent. Ce n’est pas dans l’univers que vous avez créé l’univers; où

pouvait-il être, pour être créé, avant d’être créé pour être? Et vous

n’aviez rien aux mains qui vous fût matière du ciel et de la terre. Eh!

d’où vous serait venue cette matière, que vous n’eussiez pas créée pour

en former votre ouvrage? Que dire, enfin, sinon que cela est, parce que

vous êtes? «Et vous avez parlé, et cela fut, et votre seule parole a

tout fait[260]».

[260] Ps. XXXII, 9, 6.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 197 / 306 题