De la volupté dans les aliments.
Le jour me suggère un autre ennemi; et plût à Dieu qu’il pût lui
suffire! «Nous réparons, par le boire et le manger, les ruines
journalières du corps, jusqu’au moment où, détruisant l’aliment et
l’estomac, vous éteindrez mon indigence par une admirable
plénitude, et revêtirez cette chair corruptible d’une éternelle
incorruptibilité[232]». Aujourd’hui toutefois, cette nécessité m’est
douce, et je combats cette douceur pour ne pas m’y laisser prendre:
guerre de tous les instants que je me fais par le jeûne, et les rigueurs
qui réduisent le corps en servitude. Et pourtant je ne puis éviter le
plaisir qui chasse les douleurs du besoin; car la faim et la soif sont
aussi des douleurs, brûlantes et meurtrières comme la fièvre, si les
aliments ne les soulagent; et votre bonté consolante mettant à la
disposition de notre misère les tributs du ciel, de la terre et des
eaux, nos angoisses deviennent des délices.
[232] I Cor., XV, 53; IX, 27.
Vous n’avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes.
Mais quand je passe de l’inquiétude du besoin au repos qui en suit la
satisfaction, le piège de la concupiscence m’attend au passage; car ce
passage lui-même est un plaisir, et il n’est pas d’autre voie, et c’est
la nécessité qui m’y pousse. L’entretien de la vie est la seule raison
du boire et du manger, et néanmoins un dangereux plaisir marche de
compagnie; esclave qui trop souvent cherche à devancer son maître,
revendiquant pour lui-même ce que je prétends n’accorder qu’à l’intérêt
légitime. Et puis, les limites de l’un ne sont pas celles de l’autre; ce
qui suffit à la nécessité ne suffit pas au plaisir; et parfois, il
devient difficile de reconnaître si nous accordons un secours à la
requête du besoin, ou un excès aux perfides sollicitations de la
convoitise. Notre pauvre âme sourit à cette incertitude, charmée d’y
trouver une excuse pour couvrir du prétexte de la santé une complaisance
coupable.
A ces tentations, je résiste chaque jour avec effort, et j’appelle à mon
secours votre bras salutaire; et je vous remets toutes mes perplexités,
car j’ai sujet de récuser sur ce point la stabilité de mon conseil.
J’entends la voix de mon Dieu: «Ne laissez pas appesantir vos cœurs par
l’intempérance et l’ivrognerie[233]». Ce dernier vice est loin de moi;
votre miséricorde ne lui permettra jamais de m’approcher. Mais la
sensualité s’insinue quelquefois chez votre serviteur. Que votre
miséricorde la tienne éloignée de lui. Nul ne peut être continent, si
vous ne lui en donnez la grâce. Vous accordez beaucoup à nos prières; le
bien même que nous avons reçu avant de vous prier, c’est vous qui nous
l’avez donné, c’est de vous que nous tenons encore de nous savoir
redevables. Je n’ai jamais été sujet à l’intempérance, mais j’ai connu
des intempérants que vous avez rendus sobres. Vous faites les uns ce
qu’ils ont toujours été, les autres ce qu’ils n’ont pas été toujours,
pour qu’ils sachent, les uns et les autres, à qui ils doivent rendre
grâce.
[233] Luc, XXI, 34.
Vous me dites encore: «Ne marche pas à la suite de tes convoitises, et
détourne-toi de ta volonté[234]». Votre grâce m’a fait entendre cette
autre parole que j’aime: «Que nous mangions, ou ne mangions pas, rien de
plus pour nous, rien de moins[235]», c’est-à-dire que je ne trouverai là
ni mon opulence, ni ma détresse. Et cette parole encore: «J’ai appris à
me contenter de l’état où je suis; je sais vivre dans l’abondance, et je
sais souffrir le besoin. Je peux tout en celui qui me fortifie[236]».
Voilà comme parle un soldat du ciel; est-ce notre langage, poussière que
nous sommes? Mais souvenez-vous, Seigneur, que nous sommes poussière;
que c’est de poussière que vous avez fait cet homme, perdu et retrouvé.
Et ce n’est pas en lui qu’il a trouvé sa force, celui-là, poussière
comme nous, qui darde au souffle de votre inspiration ces paroles
brûlantes dans mon cœur: Je peux tout en celui qui me fortifie. Oh!
fortifiez-moi, pour que je puisse! Donnez-moi ce que vous m’ordonnez; et
ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Et il confesse, lui, qu’il a «tout
reçu, et que toute sa gloire est dans le Seigneur[237]». Il veut
recevoir aussi, cet autre, que j’entends vous adresser cette prière:
«Délivrez-moi des désirs de la sensualité[238]». N’est-il pas évident, ô
Dieu saint, que vous donnez tout, jusqu’à l’obéissance à vos
commandements?
[234] I Cor., I, 30, 31.
[235] Eccl., XVIII, 36.
[236] I Cor., VIII, 8.
[237] Philip., IV, 11, 13.
[238] Eccli., XXIII, 6.
Vous m’avez enseigné, ô mon Père, «que tout est pur pour les cœurs purs,
mais que c’est un mal de se mettre à table au scandale de son frère; que
toutes vos créatures sont bonnes; qu’il ne faut rien refuser de ce que
l’on peut recevoir en action de grâces; que ce n’est point notre aliment
qui nous rend recommandables à Dieu; que l’on se garde de juger sur le
manger et le boire; que celui qui mange ne méprise pas celui qui
s’abstient; que celui qui s’abstient ne méprise pas celui qui
mange[239]». Grâces à vous de tous ces enseignements que j’ai retenus;
louanges à vous, mon Dieu, qui avez frappé à mon oreille pour introduire
la lumière dans mon cœur. Délivrez-moi de toute tentation.
[239] Rom., XIV, 20; I Tim., IV, 4; I Cor., VIII, 8; Coloss., II, 16;
Rom., XIV, 3.
Non que je craigne l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la
convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute
chair; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim; que
l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de
sauterelles; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre par un désir
de lentilles; que David s’est accusé lui-même d’avoir désiré un peu
d’eau; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain. Aussi le
peuple, dans le désert, mérita-t-il d’être réprouvé, non pour avoir eu
désir de la chair, mais parce que ce désir le fit murmurer contre le
Seigneur[240].
[240] Gen., IX, 2, 3; III Reg., XVII, 6; Matth., III, 4; Gen., XXV,
34; II Reg., XXIII, 15, 17; Matth., IV, 3; Num., XI, 10.
Entouré de ces tentations, je lutte chaque jour contre la concupiscence
du boire et du manger. Car ce n’est pas chose que je puisse me
retrancher pour jamais, comme le désir de la femme. Il me faut donc
tenir à ma bouche un frein qui se relâche et se retire à propos. Et,
Seigneur, quel est celui qui ne s’emporte quelquefois au delà des
barrières de la nécessité? S’il en est un, qu’il vous glorifie de sa
perfection! Moi, je ne suis pas cet homme; je suis un pécheur, et je
glorifie pourtant votre nom, assuré que celui qui a vaincu le siècle
intercède auprès de vous pour mes péchés, qu’il m’a compté entre les
membres infirmes de son corps, dont vos yeux ne dédaignent pas les
imperfections, et qui sont tous inscrits au livre de vie[241].
[241] Rom., VIII, 34; Joan., XVI, 33; Ps. CXXXVIII, 16.