XXX

Triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil.

Vous m’ordonnez formellement de proscrire «la concupiscence de la chair,

la concupiscence des yeux, et l’ambition du siècle[231]». Vous défendez

l’amour illégitime; et, quant au mariage, si vous l’avez permis, vous

avez conseillé mieux. Et vous m’avez donné de faire selon votre désir,

avant même d’être appelé au ministère de vos sacrements.

[231] Joan., II, 16.

Mais elles vivent encore dans ma mémoire, dont j’ai tant parlé, ces

images qu’une triste accoutumance y a fixées. Faibles et pâles, tant que

je veille, elles attendent mon sommeil pour m’insinuer un plaisir, pour

me dérober une ombre de consentement et d’action. Vaines illusions,

assez puissantes toutefois sur mon âme et sur ma chair pour obtenir de

moi, quand je dors, ce que les réalités demandent en vain à mon réveil.

Suis-je donc alors autre que moi-même, Seigneur mon Dieu? Et cependant

quelle différence entre moi et moi, dans cet instant de passage au

sommeil, de retour à la veille!

Où est cette raison vigilante contre de telles séductions? Supérieure

aux atteintes des réalités mêmes, se ferme-t-elle avec les yeux?

s’assoupit-elle avec les sens? D’où vient donc que souvent nous

résistons endormis, fidèles au souvenir de nos bonnes résolutions? Nul

attrait flatteur ne triomphe alors de notre chaste persévérance. Et

toutefois, quand il en arrive autrement, nous sommes si absents de

nous-mêmes que nous retrouvons, au réveil, le repos de notre conscience:

la douleur de ce qui s’est passé en nous n’est point un remords pour la

volonté qui dormait. Mais votre main, Dieu tout-puissant, n’a-t-elle pas

le pouvoir de guérir toutes les langueurs de mon âme, et de verser une

grâce abondante sur les mouvements impurs de mon sommeil?

Une nouvelle effusion de miséricordes, Seigneur, pour que mon âme,

dégagée des appâts de la concupiscence, me suive, et que je vous

l’amène; qu’elle ne se révolte plus contre soi; que, loin de se livrer,

endormie, aux imaginations impures et brutales, jusqu’à séduire la

chair, elle refuse la moindre adhésion! Éloignez de moi toute surprise,

la plus faible même, celle qui fuirait devant un souffle de chasteté

exhalé dans mon sommeil: il vous en coûtera peu de m’accorder cette

grâce en cette vie, à l’âge où je suis, ô vous, qui êtes assez puissant

pour nous exaucer au delà de nos prières, au delà de nos pensées.

Et j’ai dit à mon bon Maître ce que je suis encore dans ces

ressentiments de ma misère; et pénétré d’une joie craintive, je me

réjouis, Seigneur, de ce que vous m’avez donné, et je m’afflige de

rester inachevé; et j’espère que vous accomplirez en moi votre œuvre de

clémence, jusqu’à la paix définitive que mes puissances intérieures et

extérieures feront avec vous, au jour où la mort sera engloutie dans la

victoire.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 180 / 306 题