Triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil.
Vous m’ordonnez formellement de proscrire «la concupiscence de la chair,
la concupiscence des yeux, et l’ambition du siècle[231]». Vous défendez
l’amour illégitime; et, quant au mariage, si vous l’avez permis, vous
avez conseillé mieux. Et vous m’avez donné de faire selon votre désir,
avant même d’être appelé au ministère de vos sacrements.
[231] Joan., II, 16.
Mais elles vivent encore dans ma mémoire, dont j’ai tant parlé, ces
images qu’une triste accoutumance y a fixées. Faibles et pâles, tant que
je veille, elles attendent mon sommeil pour m’insinuer un plaisir, pour
me dérober une ombre de consentement et d’action. Vaines illusions,
assez puissantes toutefois sur mon âme et sur ma chair pour obtenir de
moi, quand je dors, ce que les réalités demandent en vain à mon réveil.
Suis-je donc alors autre que moi-même, Seigneur mon Dieu? Et cependant
quelle différence entre moi et moi, dans cet instant de passage au
sommeil, de retour à la veille!
Où est cette raison vigilante contre de telles séductions? Supérieure
aux atteintes des réalités mêmes, se ferme-t-elle avec les yeux?
s’assoupit-elle avec les sens? D’où vient donc que souvent nous
résistons endormis, fidèles au souvenir de nos bonnes résolutions? Nul
attrait flatteur ne triomphe alors de notre chaste persévérance. Et
toutefois, quand il en arrive autrement, nous sommes si absents de
nous-mêmes que nous retrouvons, au réveil, le repos de notre conscience:
la douleur de ce qui s’est passé en nous n’est point un remords pour la
volonté qui dormait. Mais votre main, Dieu tout-puissant, n’a-t-elle pas
le pouvoir de guérir toutes les langueurs de mon âme, et de verser une
grâce abondante sur les mouvements impurs de mon sommeil?
Une nouvelle effusion de miséricordes, Seigneur, pour que mon âme,
dégagée des appâts de la concupiscence, me suive, et que je vous
l’amène; qu’elle ne se révolte plus contre soi; que, loin de se livrer,
endormie, aux imaginations impures et brutales, jusqu’à séduire la
chair, elle refuse la moindre adhésion! Éloignez de moi toute surprise,
la plus faible même, celle qui fuirait devant un souffle de chasteté
exhalé dans mon sommeil: il vous en coûtera peu de m’accorder cette
grâce en cette vie, à l’âge où je suis, ô vous, qui êtes assez puissant
pour nous exaucer au delà de nos prières, au delà de nos pensées.
Et j’ai dit à mon bon Maître ce que je suis encore dans ces
ressentiments de ma misère; et pénétré d’une joie craintive, je me
réjouis, Seigneur, de ce que vous m’avez donné, et je m’afflige de
rester inachevé; et j’espère que vous accomplirez en moi votre œuvre de
clémence, jusqu’à la paix définitive que mes puissances intérieures et
extérieures feront avec vous, au jour où la mort sera engloutie dans la
victoire.