VI

Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu.

Ce que je sais, de toute la certitude de la conscience, Seigneur, c’est

que je vous aime. Vous avez percé mon cœur de votre parole, et à

l’instant je vous aimai. Le ciel et la terre et tout ce qu’ils

contiennent ne me disent-ils pas aussi de toutes parts qu’il faut que je

vous aime? Et ils ne cessent de le dire aux hommes, «afin qu’ils

demeurent sans excuse[222]». Mais le langage de votre miséricorde est

plus intérieur «en celui dont vous daignez avoir pitié, et à qui il vous

plaît de faire grâce[223]»; autrement le ciel et la terre racontent vos

louanges à des sourds.

[222] Rom., I, 20.

[223] _Ibid._, IX, 15.

Qu’aimé-je donc en vous aimant? Ce n’est point la beauté selon

l’étendue, ni la gloire selon le temps, ni l’éclat de cette lumière amie

à nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suave odorance des

fleurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni les délices de la

volupté.

Ce n’est pas là ce que j’aime en aimant mon Dieu; et pourtant j’aime une

lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, une volupté, en aimant mon

Dieu; cette lumière, cette mélodie, cette odeur, cet aliment, cette

volupté, suivant l’homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur,

amour de l’âme, qui défient les limites de l’étendue, et les mesures du

temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de

la jouissance.

Voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu. Et qu’est-ce enfin? J’ai

interrogé la terre, et elle m’a dit: «Ce n’est pas moi». Et tout ce

qu’elle porte m’a fait même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes,

et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu:

«Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche au-dessus de nous». J’ai interrogé

les vents, et l’air avec ses habitants m’a dit de toutes parts:

«Anaximènes se trompe; je ne suis pas Dieu». J’interroge le ciel, le

soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent: «Nous ne sommes pas

non plus le Dieu que tu cherches». Et je dis enfin à tous les objets qui

se pressent aux portes de mes sens: «Parlez-moi de mon Dieu, puisque

vous ne l’êtes pas; dites-moi de lui quelque chose». Et ils me crient

d’une voix éclatante: «C’est lui qui nous a faits[224]».

[224] Ps. XCIX.

La voix seule de mon désir interrogeait les créatures, et leur seule

beauté était leur réponse. Et je me retournai vers moi-même, et je me

suis dit: Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu: «Homme». Et deux êtres sont

sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps, l’autre en moi et caché,

l’âme. Auquel devais-je plutôt demander mon Dieu, vainement cherché, à

travers le voile de mon corps, depuis la terre jusqu’au ciel, aussi loin

que je puisse lancer en émissaires les rayons de mes yeux?

Il valait mieux consulter l’être intérieur, car tous les envoyés des

corps s’adressaient au tribunal de ce juge secret des réponses du ciel

et de la terre et des créatures qui s’écriaient Nous ne sommes pas Dieu,

mais son ouvrage. L’homme intérieur se sert de l’autre comme instrument

de sa connaissance externe; moi, cet homme intérieur, moi esprit, j’ai

cette connaissance par le sens corporel.

J’ai demandé mon Dieu à l’univers, et il m’a répondu: «Je ne suis pas

Dieu, je suis son œuvre». Mais l’univers n’offre-t-il pas même apparence

à quiconque jouit de l’intégrité de ses sens? Pourquoi donc ne tient-il

pas à tous même langage? Animaux grands et petits le voient, sans

pouvoir l’interroger, en l’absence d’une raison maîtresse qui préside

aux rapports des sens. Les hommes ont ce pouvoir «afin que les grandeurs

invisibles de Dieu soient aperçues par l’intelligence de ses

ouvrages[225]». Mais ils cèdent à l’amour des créatures; et, devenus

leurs esclaves, ils ne peuvent plus être leurs juges.

[225] Rom., I, 20.

Et elles ne répondent qu’à ceux qui les interrogent comme juges; et ce

n’est point que leur langage, ou plutôt leur nature, varie, si l’un ne

fait que voir, si l’autre, en voyant, interroge; mais dans leur

apparente constance, muettes pour celui-ci, elles parlent à celui-là, ou

plutôt elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que des hommes

qui confrontent ces dispositions sensibles avec le témoignage intérieur

de la vérité. Car la vérité me dit: «Ton Dieu n’est ni le ciel, ni la

terre, ni tout autre corps». Et leur nature même dit aux yeux: «Toute

grandeur corporelle est moindre en sa partie qu’en son tout». Et tu es

supérieure à tout cela; c’est à toi que je parle, ô mon âme, puisque tu

donnes à ton corps cette vie végétative, que nul corps ne donne à un

autre. Mais ton Dieu est la vie même de la vie.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 157 / 306 题