Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu.
Ce que je sais, de toute la certitude de la conscience, Seigneur, c’est
que je vous aime. Vous avez percé mon cœur de votre parole, et à
l’instant je vous aimai. Le ciel et la terre et tout ce qu’ils
contiennent ne me disent-ils pas aussi de toutes parts qu’il faut que je
vous aime? Et ils ne cessent de le dire aux hommes, «afin qu’ils
demeurent sans excuse[222]». Mais le langage de votre miséricorde est
plus intérieur «en celui dont vous daignez avoir pitié, et à qui il vous
plaît de faire grâce[223]»; autrement le ciel et la terre racontent vos
louanges à des sourds.
[222] Rom., I, 20.
[223] _Ibid._, IX, 15.
Qu’aimé-je donc en vous aimant? Ce n’est point la beauté selon
l’étendue, ni la gloire selon le temps, ni l’éclat de cette lumière amie
à nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suave odorance des
fleurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni les délices de la
volupté.
Ce n’est pas là ce que j’aime en aimant mon Dieu; et pourtant j’aime une
lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, une volupté, en aimant mon
Dieu; cette lumière, cette mélodie, cette odeur, cet aliment, cette
volupté, suivant l’homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur,
amour de l’âme, qui défient les limites de l’étendue, et les mesures du
temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de
la jouissance.
Voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu. Et qu’est-ce enfin? J’ai
interrogé la terre, et elle m’a dit: «Ce n’est pas moi». Et tout ce
qu’elle porte m’a fait même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes,
et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu:
«Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche au-dessus de nous». J’ai interrogé
les vents, et l’air avec ses habitants m’a dit de toutes parts:
«Anaximènes se trompe; je ne suis pas Dieu». J’interroge le ciel, le
soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent: «Nous ne sommes pas
non plus le Dieu que tu cherches». Et je dis enfin à tous les objets qui
se pressent aux portes de mes sens: «Parlez-moi de mon Dieu, puisque
vous ne l’êtes pas; dites-moi de lui quelque chose». Et ils me crient
d’une voix éclatante: «C’est lui qui nous a faits[224]».
[224] Ps. XCIX.
La voix seule de mon désir interrogeait les créatures, et leur seule
beauté était leur réponse. Et je me retournai vers moi-même, et je me
suis dit: Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu: «Homme». Et deux êtres sont
sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps, l’autre en moi et caché,
l’âme. Auquel devais-je plutôt demander mon Dieu, vainement cherché, à
travers le voile de mon corps, depuis la terre jusqu’au ciel, aussi loin
que je puisse lancer en émissaires les rayons de mes yeux?
Il valait mieux consulter l’être intérieur, car tous les envoyés des
corps s’adressaient au tribunal de ce juge secret des réponses du ciel
et de la terre et des créatures qui s’écriaient Nous ne sommes pas Dieu,
mais son ouvrage. L’homme intérieur se sert de l’autre comme instrument
de sa connaissance externe; moi, cet homme intérieur, moi esprit, j’ai
cette connaissance par le sens corporel.
J’ai demandé mon Dieu à l’univers, et il m’a répondu: «Je ne suis pas
Dieu, je suis son œuvre». Mais l’univers n’offre-t-il pas même apparence
à quiconque jouit de l’intégrité de ses sens? Pourquoi donc ne tient-il
pas à tous même langage? Animaux grands et petits le voient, sans
pouvoir l’interroger, en l’absence d’une raison maîtresse qui préside
aux rapports des sens. Les hommes ont ce pouvoir «afin que les grandeurs
invisibles de Dieu soient aperçues par l’intelligence de ses
ouvrages[225]». Mais ils cèdent à l’amour des créatures; et, devenus
leurs esclaves, ils ne peuvent plus être leurs juges.
[225] Rom., I, 20.
Et elles ne répondent qu’à ceux qui les interrogent comme juges; et ce
n’est point que leur langage, ou plutôt leur nature, varie, si l’un ne
fait que voir, si l’autre, en voyant, interroge; mais dans leur
apparente constance, muettes pour celui-ci, elles parlent à celui-là, ou
plutôt elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que des hommes
qui confrontent ces dispositions sensibles avec le témoignage intérieur
de la vérité. Car la vérité me dit: «Ton Dieu n’est ni le ciel, ni la
terre, ni tout autre corps». Et leur nature même dit aux yeux: «Toute
grandeur corporelle est moindre en sa partie qu’en son tout». Et tu es
supérieure à tout cela; c’est à toi que je parle, ô mon âme, puisque tu
donnes à ton corps cette vie végétative, que nul corps ne donne à un
autre. Mais ton Dieu est la vie même de la vie.