Quel fruit il espère de cette confession.
Mais dans quel intérêt le désirent-ils? Veulent-ils se réjouir avec moi
en apprenant combien l’impulsion de votre grâce m’a rapproché de vous,
et, sachant combien je suis retardé par le poids de moi-même, prier pour
moi? A ceux-là je me révélerai. Car il n’est pas d’un faible intérêt,
Seigneur mon Dieu, que grâces vous soient rendues par plusieurs à mon
sujet, et que vous soyez par plusieurs sollicité pour moi. Que le cœur
de mes frères aime en moi ce que vous leur enseignez d’aimable; qu’il
plaigne en moi ce que vous leur enseignez à plaindre. Mais ces
sentiments, je ne les demande qu’au cœur de mes frères, et non pas à
l’étranger, «non pas au fils de l’étranger, dont la bouche parle le
mensonge, dont la main est une main d’iniquité[215]». Je ne les demande
qu’au cœur fraternel, qui, s’il m’approuve, se réjouit de moi, s’il
m’improuve, s’attriste pour moi, et, dans la louange et le blâme, m’aime
toujours.
[215] Ps. CLXIII, 8.
C’est à mes frères que je veux me dévoiler: qu’ils respirent à la vue de
mes biens, qu’ils soupirent à la vue de mes maux. Mes biens sont votre
ouvrage et vos dons, mes maux sont mes crimes et votre justice. Qu’ils
respirent là, qu’ils soupirent ici! Que les hymnes, que les larmes
s’élèvent en votre présence de ces âmes fraternelles, vos vivants
encensoirs!
Et vous, Seigneur, touché des parfums de votre temple saint, «ayez pitié
de moi, selon la grandeur de votre miséricorde, pour la gloire de votre
nom[216]»; poursuivez votre œuvre; consommez mes imperfections. Voilà le
fruit de ma confession présente, c’est l’aveu même, non plus en présence
de vous seul, dans le secret de la joie qui appréhende et de la
tristesse qui espère, mais publié à la face des enfants des hommes,
associés à ma foi et à mon allégresse, hôtes comme moi de la mortalité,
citoyens de ma cité, voyageurs comme moi, prédécesseurs, successeurs et
compagnons de mon pèlerinage.
[216] Ps. L, 1.
Ceux-là sont vos serviteurs, mes frères, que vous avez faits vos fils;
mes maîtres, que vous m’avez commandé de servir, si je veux vivre de
vous avec vous. Et votre Verbe ne s’est pas contenté d’enseigner comme
précepteur, il a pris les devants comme guide. Et je l’imite d’action et
de parole, je l’imite sous vos ailes, à travers de grands périls. Mais
sous ce voile protecteur, mon âme vous est soumise, et mon infirmité
vous est connue.
Je ne suis qu’un petit enfant, mais j’ai un Père qui vit toujours; j’ai
un tuteur puissant. Et celui-là même m’a donné la vie, qui me prend sous
sa tutelle; et celui-là, c’est vous, ô mon tout bien! ô tout-puissant!
qui êtes avec moi dès avant que je sois avec vous! Je révélerai donc à
ceux que vous m’ordonnez de servir ce que je suis aujourd’hui, ce peu
que je suis encore. «Mais je ne me juge pas[217]». Qu’on m’écoute dans
l’esprit où je parle.
[217] I Cor., IV, 3.
V
L’homme ne se connaît pas entièrement lui-même.
C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, «bien que nul homme
ne sache rien de l’homme que l’esprit de l’homme qui est en lui[218]»,
cependant il est quelque chose de l’homme que ne sait pas même l’esprit
de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout de lui, Seigneur, qui
l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre regard, qui ne vois en moi
que terre et que cendre, je sais pourtant de vous une chose que j’ignore
de moi. Et, certes, «ne vous voyant pas encore face à face, mais en
énigme et au miroir[219]», dans cet exil, errant loin de vous, plus
présent à moi-même qu’à vous, je sais, néanmoins, que vous êtes
inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas
capable de résister.
[218] I Cor., II, 11.
[219] I Cor., XIII, 12.
Et j’ai l’espérance que, «fidèle comme vous l’êtes, ne permettant pas
que nous soyons tentés au delà de nos forces, vous nous donnez la
puissance de soutenir la tentation et d’en sortir vainqueurs[220]». Je
confesserai donc, de moi, ce que je sais, et aussi ce que j’ignore. Car
ce que je connais de moi, je le connais à votre lumière, et ce que
j’ignore de moi, je l’ignore «jusqu’à ce que votre face change mes
ténèbres en midi[221]».
[220] I Cor., X, 13.
[221] Isai., LVIII, 10.