IV

Quel fruit il espère de cette confession.

Mais dans quel intérêt le désirent-ils? Veulent-ils se réjouir avec moi

en apprenant combien l’impulsion de votre grâce m’a rapproché de vous,

et, sachant combien je suis retardé par le poids de moi-même, prier pour

moi? A ceux-là je me révélerai. Car il n’est pas d’un faible intérêt,

Seigneur mon Dieu, que grâces vous soient rendues par plusieurs à mon

sujet, et que vous soyez par plusieurs sollicité pour moi. Que le cœur

de mes frères aime en moi ce que vous leur enseignez d’aimable; qu’il

plaigne en moi ce que vous leur enseignez à plaindre. Mais ces

sentiments, je ne les demande qu’au cœur de mes frères, et non pas à

l’étranger, «non pas au fils de l’étranger, dont la bouche parle le

mensonge, dont la main est une main d’iniquité[215]». Je ne les demande

qu’au cœur fraternel, qui, s’il m’approuve, se réjouit de moi, s’il

m’improuve, s’attriste pour moi, et, dans la louange et le blâme, m’aime

toujours.

[215] Ps. CLXIII, 8.

C’est à mes frères que je veux me dévoiler: qu’ils respirent à la vue de

mes biens, qu’ils soupirent à la vue de mes maux. Mes biens sont votre

ouvrage et vos dons, mes maux sont mes crimes et votre justice. Qu’ils

respirent là, qu’ils soupirent ici! Que les hymnes, que les larmes

s’élèvent en votre présence de ces âmes fraternelles, vos vivants

encensoirs!

Et vous, Seigneur, touché des parfums de votre temple saint, «ayez pitié

de moi, selon la grandeur de votre miséricorde, pour la gloire de votre

nom[216]»; poursuivez votre œuvre; consommez mes imperfections. Voilà le

fruit de ma confession présente, c’est l’aveu même, non plus en présence

de vous seul, dans le secret de la joie qui appréhende et de la

tristesse qui espère, mais publié à la face des enfants des hommes,

associés à ma foi et à mon allégresse, hôtes comme moi de la mortalité,

citoyens de ma cité, voyageurs comme moi, prédécesseurs, successeurs et

compagnons de mon pèlerinage.

[216] Ps. L, 1.

Ceux-là sont vos serviteurs, mes frères, que vous avez faits vos fils;

mes maîtres, que vous m’avez commandé de servir, si je veux vivre de

vous avec vous. Et votre Verbe ne s’est pas contenté d’enseigner comme

précepteur, il a pris les devants comme guide. Et je l’imite d’action et

de parole, je l’imite sous vos ailes, à travers de grands périls. Mais

sous ce voile protecteur, mon âme vous est soumise, et mon infirmité

vous est connue.

Je ne suis qu’un petit enfant, mais j’ai un Père qui vit toujours; j’ai

un tuteur puissant. Et celui-là même m’a donné la vie, qui me prend sous

sa tutelle; et celui-là, c’est vous, ô mon tout bien! ô tout-puissant!

qui êtes avec moi dès avant que je sois avec vous! Je révélerai donc à

ceux que vous m’ordonnez de servir ce que je suis aujourd’hui, ce peu

que je suis encore. «Mais je ne me juge pas[217]». Qu’on m’écoute dans

l’esprit où je parle.

[217] I Cor., IV, 3.

V

L’homme ne se connaît pas entièrement lui-même.

C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, «bien que nul homme

ne sache rien de l’homme que l’esprit de l’homme qui est en lui[218]»,

cependant il est quelque chose de l’homme que ne sait pas même l’esprit

de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout de lui, Seigneur, qui

l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre regard, qui ne vois en moi

que terre et que cendre, je sais pourtant de vous une chose que j’ignore

de moi. Et, certes, «ne vous voyant pas encore face à face, mais en

énigme et au miroir[219]», dans cet exil, errant loin de vous, plus

présent à moi-même qu’à vous, je sais, néanmoins, que vous êtes

inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas

capable de résister.

[218] I Cor., II, 11.

[219] I Cor., XIII, 12.

Et j’ai l’espérance que, «fidèle comme vous l’êtes, ne permettant pas

que nous soyons tentés au delà de nos forces, vous nous donnez la

puissance de soutenir la tentation et d’en sortir vainqueurs[220]». Je

confesserai donc, de moi, ce que je sais, et aussi ce que j’ignore. Car

ce que je connais de moi, je le connais à votre lumière, et ce que

j’ignore de moi, je l’ignore «jusqu’à ce que votre face change mes

ténèbres en midi[221]».

[220] I Cor., X, 13.

[221] Isai., LVIII, 10.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 156 / 306 题