IX

Vertus de sainte Monique.

Formée à la modestie et à la sagesse, plutôt soumise par vous à ses

parents que par eux à vous, à peine nubile, elle fut remise à un homme

qu’elle servit comme son maître; jalouse de l’acquérir à votre épargne,

elle n’employait pour vous prouver à lui d’autre langage que sa vertu.

Et vous la rendiez belle de cette beauté qui lui gagna l’admiration et

le respectueux amour de son mari. Elle souffrit ses infidélités avec

tant de patience que jamais nuage ne s’éleva entre eux à ce sujet. Elle

attendait que votre miséricorde lui donnât avec la foi la chasteté.

Naturellement affectueux, elle le savait prompt et irascible, et

n’opposait à ses emportements que calme et silence. Aussitôt qu’elle le

voyait remis et apaisé, elle lui rendait à propos raison de sa conduite,

s’il était arrivé qu’il eût cédé trop légèrement à sa vivacité.

Quand plusieurs des femmes de la ville, mariées à des hommes plus doux,

portaient sur leur visage quelque trace des sévices domestiques,

accusant, dans l’intimité de l’entretien, les mœurs de leurs maris, ma

mère accusait leur langue et leur donnait avec enjouement ce sérieux

avis, qu’à dater de l’heure où lecture leur avait été faite de leur

contrat de noces, elles avaient dû le regarder comme l’acte authentique

de leur esclavage, et ce souvenir de leur condition devait comprimer en

elles toute révolte contre leurs maîtres. Et comme ces femmes,

connaissant l’humeur violente de Patricius, ne pouvaient témoigner assez

d’étonnement qu’on n’eût jamais ouï dire qu’il eût frappé sa femme ou

que leur bonne intelligence eût souffert un seul jour d’interruption,

elles lui en demandaient l’explication secrète, et elle leur enseignait

le plan de conduite dont je viens de parler. Celles qui en faisaient

l’essai avaient lieu de s’en féliciter; celles qui n’en tenaient compte

demeuraient dans le servage et l’oppression.

Sa belle-mère, au commencement, s’était laissé prévenir contre elle sur

de perfides insinuations d’esclaves; mais désarmée par une patience

infatigable de douceur et de respects, elle dénonça d’elle-même à son

fils ces langues envenimées qui troublaient la paix du foyer, et

sollicita leur châtiment. Lui, se rendant à son désir et à l’intérêt de

l’union et de l’ordre domestique, châtia les coupables au gré de sa

mère; et elle promit pareille récompense à qui, pour lui plaire, lui

dirait du mal de sa belle-fille. Cette leçon ayant découragé la

médisance, elles vécurent depuis dans le charme de la plus affectueuse

bienveillance.

Votre fidèle servante, dont le sein, grâce à vous, m’a donné la vie, ô

mon Dieu, ma miséricorde, avait encore reçu de vous un don bien

précieux. Entre les dissentiments et les animosités, elle n’intervenait

que pour pacifier. Confidente de ces propos pleins de fiel et d’aigreur,

nausées d’invectives dont l’intempérance de la haine se soulage sur

l’ennemie absente en présence d’une amie, elle ne rapportait de l’une à

l’autre que les paroles qui pouvaient servir à les réconcilier.

Cette vertu me paraîtrait bien insignifiante, si une triste expérience

ne m’eût appris combien est infini le nombre de ceux qui, frappés de je

ne sais quelle contagieuse épidémie de péchés, ne se contentent pas de

rapporter à l’ennemi irrité les propos de l’ennemi irrité, mais en

ajoutent encore qu’il n’a pas tenus; quand, au contraire, l’esprit

d’humanité ne doit compter pour rien de s’abstenir de ces malins

rapports qui excitent et enveniment la haine, s’il ne se met en devoir

de l’éteindre par de bonnes paroles, ainsi qu’elle en usait, docile

écolière du maître intérieur. Enfin elle parvint à vous gagner son mari

sur la fin de sa vie temporelle, et le croyant ne lui donna plus les

mêmes sujets de chagrin que l’infidèle.

Elle était aussi la servante de vos serviteurs. Tous ceux d’entre eux de

qui elle était connue vous louaient, vous glorifiaient, vous chérissent

en elle, parce qu’ils sentaient votre présence dans son cœur, attestée

par les fruits de sa sainte vie. «Elle n’avait eu qu’un mari; elle avait

acquitté envers ses parents sa dette de reconnaissance, et gouverné sa

famille avec piété; ses bonnes œuvres lui rendaient témoignage». Ses

fils, qu’elle avait nourris, elle les enfantait autant de fois qu’elle

les voyait s’éloigner de vous. Enfin, quand nous tous, vos serviteurs,

mon Dieu, puisque votre libéralité nous permet ce nom, vivions ensemble

avant son sommeil suprême dans l’union de votre amour et la grâce de

votre baptême, elle nous soignait comme si nous eussions été tous ses

enfants, elle nous servait comme si chacun de nous eût été son père.

X

Entretien de sainte Monique avec son fils sur le bonheur de la vie

éternelle.

A l’approche du jour où elle devait sortir de cette vie, jour que nous

ignorions et connu de vous, il arriva, je crois, par votre disposition

secrète, que nous nous trouvions seuls, elle et moi, appuyés contre une

fenêtre, d’où la vue s’étendait sur le jardin de la maison où nous

étions descendus, au port d’Ostie. C’est là que, loin de la foule, après

les fatigues d’une longue route, nous attendions le moment de la

traversée.

Nous étions seuls, conversant avec une ineffable douceur, et dans

l’oubli du passé, dévorant l’horizon de l’avenir, nous cherchions entre

nous, en présence de la Vérité que vous êtes, quelle sera pour les

saints cette vie éternelle «que l’œil n’a pas vue, que l’oreille n’a pas

entendue, et où n’atteint pas le cœur de l’homme[200]». Et nous

aspirions des lèvres de l’âme aux sublimes courants de votre fontaine,

«fontaine de vie qui réside en vous[201]», afin que, pénétrée selon sa

mesure de la rosée céleste, notre pensée pût planer dans les hauteurs.

[200] I Cor., II, 9.

[201] Ps. XXXV, 10.

Et nos discours arrivant à cette conclusion, que la plus vive joie des

sens dans le plus vif éclat des splendeurs corporelles, loin de soutenir

le parallèle avec la félicité d’une telle vie, ne méritait pas même un

nom, portés par un nouvel élan d’amour vers Celui qui est, nous nous

promenâmes par les échelons des corps jusqu’aux espaces célestes d’où

les étoiles, la lune et le soleil nous envoient leur lumière; et montant

encore plus haut dans nos pensées, dans nos paroles, dans l’admiration

de vos œuvres, nous traversâmes nos âmes pour atteindre, bien au-delà,

cette région d’inépuisable abondance, où vous rassasiez éternellement

Israël de la nourriture de vérité, et où la vie est la sagesse créatrice

de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui sera; sagesse incréée, qui est

ce qu’elle a été, ce qu’elle sera toujours; ou plutôt en qui ne se

trouvent ni avoir été, ni devoir être, mais l’être seul, parce qu’elle

est éternelle; car avoir été et devoir être exclut l’éternité.

Et en parlant ainsi, dans nos amoureux élans vers cette vie, nous y

touchâmes un instant d’un bond de cœur, et nous soupirâmes en y laissant

captives les prémices de l’esprit, et nous redescendîmes dans le bruit

de la voix, dans la parole qui commence et finit. Et qu’y a-t-il là de

semblable à votre Verbe Notre-Seigneur, dont l’immuable permanence en

soi renouvelle toutes choses?

Nous disions donc: Qu’une âme soit en qui les révoltes de la chair, le

spectacle de la terre, des eaux, de l’air et des cieux fassent silence,

qui se fasse silence à elle-même; qu’oublieuse de soi, elle franchisse

le seuil intérieur, songes, visions fantastiques, toute langue, tout

signe, tout ce qui passe, venant à se taire; car tout cela dit à qui

sait entendre: Je ne suis pas mon ouvrage; celui qui m’a fait est celui

qui demeure dans l’éternité; que cette dernière voix s’évanouisse dans

le silence, après avoir élevé notre âme vers l’auteur de toutes choses,

et qu’il parle lui seul, non par ses créatures, mais par lui-même, et

que son Verbe nous parle, non plus par la langue charnelle, ni par la

voix de l’ange, ni par le bruit de la nuée, ni par l’énigme de la

parabole; mais qu’il nous parle lui seul que nous aimons en tout, qu’en

l’absence de tout il nous parle; que notre pensée, dont l’aile rapide

atteint en ce moment même l’éternelle sagesse, immuable au-dessus de

tout, se soutienne dans cet essor, et que, toute vue d’un ordre

inférieur cessant, elle seule ravisse, captive, absorbe le contemplateur

dans ses secrètes joies; qu’enfin la vie éternelle soit semblable à

cette fugitive extase qui nous fait soupirer encore; n’est-ce pas la

promesse de cette parole: «Entre dans la joie de ton Seigneur[202]»? Et

quand cela? Sera-ce alors que «nous ressusciterons tous, sans néanmoins

être tous changés[203]»?

[202] Matth., XXV, 21.

[203] I Cor., XV, 51.

Telles étaient les pensées, sinon les paroles, de notre entretien. Et

vous savez, Seigneur, que ce jour même où nous parlions ainsi, où le

monde avec tous ses charmes nous paraissait si bas, elle me dit: «Mon

fils, en ce qui me regarde, rien ne m’attache plus à cette vie. Qu’y

ferais-je? pourquoi y suis-je encore? J’ai consommé dans le siècle toute

mon espérance. Il était une seule chose pour laquelle je désirais

séjourner quelque peu dans cette vie, c’était de te voir chrétien

catholique avant de mourir. Mon Dieu me l’a donné avec surabondance,

puisque je te vois mépriser toute félicité terrestre pour le servir. Que

fais-je encore ici?»

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 149 / 306 题