Mort de sainte Monique.--Son éducation.
O vous «qui rassemblez sous le même toit les cœurs unanimes[198]», vous
nous avez alors associé un homme jeune encore, de votre municipe,
Evodius, officier de l’empereur, converti et baptisé avant nous, qui
avait quitté la milice du siècle pour ceindre la vôtre. Réunis, décidés
à vivre dans une communauté de résolutions saintes, nous cherchions le
lieu propice au dessein de vous servir, et retournant ensemble en
Afrique, nous étions à l’embouchure du Tibre quand je perdis ma mère.
[198] Ps. XLVII, 7.
J’abrège, j’ai hâte d’arriver. Recevez mes confessions, mon Dieu, et les
actions de grâces que je vous rends, même en silence, de tant de faveurs
sans nombre. Mais je ne tairai point tout ce que mon âme engendre de
pensées sur votre servante, dont la chair m’a engendré au temps et le
cœur à l’éternité. Ce n’est pas son opulence, mais vos libéralités
répandues sur elle, que je veux publier. Car elle n’était pas elle-même
l’auteur de sa vie, l’auteur de son éducation. C’est vous qui l’avez
créée; son père et sa mère ne savaient pas quelle œuvre se produisait
par eux. Et qui l’éleva dans votre crainte? La verge du Christ, la
conduite de votre Fils unique dans une maison fidèle, membre sain de
votre Église.
Et elle ne se louait pas tant du zèle de sa mère à l’instruire, que de
la surveillance d’une vieille servante qui avait porté son père tout
petit, ainsi que les jeunes filles ont coutume de porter à dos les
petits enfants. Ce souvenir, sa vieillesse, la pureté de ses mœurs, lui
assuraient, dans une maison chrétienne, la vénération de ses maîtres,
qui lui avaient commis la conduite de leurs filles; son zèle répondait à
tant de confiance; elle était, au besoin, d’une sainte rigueur pour les
corriger, et toujours d’une admirable prudence pour les instruire. Hors
les heures de leur modeste repas à la table de leurs parents,
fussent-elles dévorées de soif, elle ne leur permettait pas même de
boire de l’eau, prévenant une habitude funeste, et disant avec un grand
sens: Vous buvez de l’eau aujourd’hui, parce que le vin n’est pas en
votre pouvoir; mais, quand vous serez dans la maison de vos maris,
maîtresses des celliers, vous dédaignerez l’eau, sans renoncer à
l’habitude de boire.
Par ce sage tempérament de préceptes et d’autorité, elle réprimait les
avides désirs de la première jeunesse, et elle réglait la soif même de
ces jeunes filles à cette mesure de bienséance qui exclut jusqu’au désir
de ce qu’elle ne permet pas. Et néanmoins, c’est l’aveu que votre
servante faisait à son fils, le goût du vin s’était glissé chez elle.
Quand ses parents l’envoyaient, suivant l’usage, comme une sobre enfant,
puiser le vin à la cuve, après avoir baissé le vase pour le remplir, et
avant de le verser dans un flacon, elle en goûtait un peu de l’extrémité
des lèvres, tentation bientôt vaincue par la répugnance. Car cela ne
venait pas d’un honteux penchant: c’était ce vif entrain du premier âge,
ce bouillonnement d’espièglerie que le poids de l’autorité apaise dans
les jeunes cœurs.
Or, ajoutant chaque jour goutte à goutte, «parce que le mépris des
petites choses amène insensiblement la chute[199]», elle était tombée
dans l’habitude de boire avec plaisir, à petite coupe presque pleine. Où
était alors cette vieille gouvernante si sage? où étaient ses austères
défenses? Eh! quel remède possible contre une maladie cachée, si votre
grâce salutaire, ô Seigneur, ne veillait sur nous? En l’absence de son
père, de sa mère, de tout ce qui prenait soin d’elle, vous, toujours
présent, qui avez créé, qui appelez à vous, et par la voie même des
hommes de perversité, opérez le bien pour le salut des âmes; que
fîtes-vous alors, ô mon Dieu? par quel traitement l’avez-vous guérie?
N’avez-vous pas tiré d’une autre âme un sarcasme froid et aigu,
invisible acier dont votre main, céleste opérateur, trancha au vif cette
gangrène? Une servante qui l’accompagnait d’ordinaire à la cuve, se
disputant un jour, comme souvent il arrive, avec sa jeune maîtresse,
seule à seule, lui lança ce reproche avec l’épithète effrontée et
sanglante d’ivrognesse. Elle, percée de ce trait, voit sa laideur, la
réprouve et s’en dépouille. Tant il est vrai que si les amis corrompent
par la flatterie, les ennemis corrigent souvent par le reproche; et
votre justice ne leur rend pas suivant leur action, mais suivant leur
volonté; car, dans sa colère, cette servante ne voulait que piquer sa
maîtresse et non la guérir. Aussi le fit-elle en secret, soit que le
temps et le lieu de la querelle en eût ainsi décidé, soit qu’elle
craignît elle-même un châtiment pour une révélation si tardive.
[199] Eccl., XIX, 1.
Mais vous, Seigneur, providence du ciel et de la terre, qui faites
dériver à votre usage le lit profond du torrent et réglez le cours
turbulent des siècles, c’est par la démence d’une âme que vous avez
guéri l’autre, afin que cet exemple instruise quiconque attribuerait à
un ascendant personnel l’influence décisive d’une parole salutaire.