II

Il renonce à sa profession.

Et je résolus en votre présence de dérober doucement, et sans éclat, le

ministère de ma parole au trafic du vain langage; ne voulant plus

désormais que des enfants, indifférents à votre foi, à votre paix, ne

respirant que frénésie de mensonge et guerres de forum, vinssent prendre

à ma bouche les armes qu’elle vendait à leur fureur.

Et il ne restait heureusement que fort peu de jours jusqu’aux vacances

d’automne, et je résolus d’attendre en patience le moment du congé

annuel pour ne plus revenir mettre en vente votre esclave racheté. Tel

était mon dessein en votre présence, et en présence de mes seuls amis.

Et il était convenu entre nous de n’en rien ébruiter, quoiqu’au sortir

de la vallée de larmes, chantant le cantique des degrés, nous fussions

par vous armés de «flèches perçantes et de charbons dévorants[184]»

contre la langue perfide qui nous combat, à titre de conseillère, et

nous aime comme l’aliment qu’elle engloutit.

[184] Ps., CXIX, 4.

Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour; et je portais

dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient; et les exemples de

vos serviteurs que de ténèbres vous avez faits lumière, et, de mort,

vie, s’élevaient comme un ardent bûcher pour brûler et consumer en moi

ce fardeau de langueur qui m’entraînait vers l’abîme; et j’étais pénétré

d’une ardeur si vive, que tout vent de contradiction, soufflé par la

langue rusée, irritait ma flamme loin de l’éteindre.

Mais la gloire de votre nom, que vous avez sanctifié par toute la terre,

assurant des approbateurs à mon vœu et à ma résolution, il y aurait eu

quelque apparence de vanité à ne pas attendre la prochaine venue des

vacances et à me retirer tout à coup d’une profession exposée aux

regards publics, au risque de faire dire que je n’avais devancé le

retour, si voisin, des loisirs d’automne que pour me donner une sorte

d’importance. Et à quoi bon livrer mes intentions aux téméraires

conjectures, aux vains propos, et appeler le blasphème sur une

inspiration sainte?

Et cet été même l’extrême fatigue de l’enseignement public avait engagé

ma poitrine; je tirais péniblement ma respiration, et des douleurs

internes témoignaient de la lésion du poumon; une voix claire et

soutenue m’était refusée. La crainte me troubla d’abord d’être forcé par

nécessité de me dérober à ce pénible exercice, ou de l’interrompre

jusqu’à guérison ou convalescence; mais quand la pleine volonté «de

m’employer à vous seul, pour vous contempler, ô mon Dieu[185]»! se leva

et prit racine en moi, vous le savez, Seigneur, je fus heureux même de

cette sincère excuse, pour modérer le déplaisir des parents qui, ne

songeant qu’à leur fils, ne m’eussent jamais permis d’être libre.

[185] Ps., XLV, 11.

Plein de cette joie, j’attendais avec patience que ce reste de temps

s’écoulât, une vingtaine de jours peut-être; et il me fallait de la

constance pour les attendre, parce que la passion s’était retirée, qui

soulevait la moitié de ma charge; et j’en serais demeuré accablé, si la

patience n’eût pris la place de la passion. Un de vos serviteurs, mes

frères, m’accusera-t-il de péché pour avoir pu m’asseoir encore une

heure dans la chaire du mensonge? Je ne veux pas me justifier. Mais,

vous, Seigneur, très miséricordieux, ne m’avez-vous point pardonné ce

péché, et ne me l’avez-vous point remis dans l’eau sainte, avec tant

d’autres hideuses et mortelles souillures?

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 143 / 306 题