III

Sainte mort de ses amis Nebridius et Verecundus.

Notre bonheur devenait une sollicitude poignante pour Verecundus, qui,

retenu dans le siècle par le lien le plus étroit, se voyait sur le point

d’être sevré de notre commerce. Époux, infidèle encore, d’une

chrétienne, sa femme était la plus forte entrave qui le retardât à

l’entrée des voies nouvelles; et il ne voulait être chrétien que de la

manière dont il ne pouvait l’être.

Mais avec quelle bienveillance il nous offrit sa campagne pour toute la

durée de notre séjour! Vous lui en rendrez la récompense, Seigneur, à la

résurrection des justes; car une partie de la dette lui est déjà payée.

Ce fut en notre absence; nous étions à Rome, quand, atteint d’une

maladie grave, il se fit chrétien, et sortit de cette vie avec la foi.

Et vous eûtes pitié, non de lui seul, mais de nous encore. C’eût été

pour notre cœur une trop cruelle torture, de nous souvenir d’un tel ami

sans le compter entre les brebis de votre troupeau.

Grâces à vous, mon Dieu, nous sommes à vous. J’en prends à témoin et vos

assistances et vos consolations, ô fidèle prometteur, vous rendrez à

Verecundus, en retour de l’hospitalité de Cassiacum, où nous nous

reposâmes des tourmentes du siècle, la fraîcheur et l’éternel printemps

de votre paradis, car vous lui avez remis ses péchés sur la terre, «sur

votre montagne, la montagne opime, la montagne féconde[186]». Telles

étaient alors ses anxiétés.

[186] Ps., XLVII, 17.

Pour Nebridius, il partageait notre joie, quoique n’étant pas encore

chrétien, pris au piège d’une pernicieuse erreur qui lui faisait

regarder comme un fantôme l’incarnation de la vérité, votre Fils; il

s’en retirait néanmoins: étranger aux sacrements de votre Église, il

demeurait ardent investigateur de la vérité. Peu de temps après ma

conversion et ma renaissance dans le baptême, devenu lui-même fidèle

catholique, modèle de continence et de chasteté, il embrassa votre

service, en Afrique, parmi les siens; il avait rendu toute sa famille

chrétienne, quand vous le délivrâtes de la prison charnelle, et

maintenant il vit au sein d’Abraham!

Quoi qu’on puisse entendre par ce sein, c’est là qu’il vit, mon

Nebridius, mon doux ami, de votre affranchi, devenu votre fils adoptif;

c’est là qu’il vit. Et quel autre lieu digne d’une telle âme? II vit au

séjour dont il me faisait tant de questions à moi, à moi homme de boue

et de misère! Il n’approche plus son oreille de ma bouche, mais sa

bouche spirituelle de votre source, et il se désaltère à loisir dans

votre sagesse, éternellement heureux. Et pourtant je ne crois pas qu’il

s’enivre là jusques à m’oublier, quand vous, ô Seigneur, vous qu’il

boit, conservez mon souvenir.

Voilà où nous en étions; consolant Verecundus attristé de notre

conversion, sans nous en moins aimer, et l’exhortant à la perfection de

son état, aux devoirs de la vie conjugale. Nous attendions que Nebridius

nous suivît, étant si près de nous, et il allait le faire, lorsqu’enfin

ils s’écoulèrent, ces jours qui nous semblaient si nombreux et si longs

dans notre impatience de ces libres loisirs, où nous pourrions chanter

de tout notre amour: «Mon cœur vous appelle; je cherche «votre visage;

Seigneur, je le chercherai toujours[187]»;

[187] Ps., XXVI, 8.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 144 / 306 题