«Prends, lis! Prends, lis!»
Quand, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute
ma misère devant les yeux de mon cœur, il s’y éleva un affreux orage,
chargé d’une pluie de larmes; et pour laisser fondre l’orage avec tous
ses mugissements, je me levai, je m’éloignai d’Alypius. La solitude
allait me donner la liberté de mes pleurs, et je me retirai assez loin
pour n’être pas importuné, même d’une si chère présence.
Tel était mon état, et il s’en aperçut, car je ne sais quelle parole
m’était échappée où vibrait un son de voix gros de larmes. Et je m’étais
levé. Il demeura à la place où nous nous étions assis, dans une profonde
stupeur. Et moi j’allai m’étendre, je ne sais comment, sous un figuier,
et je lâchai les rênes à mes larmes, et les sources de mes yeux
ruisselèrent, comme le sang d’un sacrifice agréable. Et je vous parlai,
non pas en ces termes, mais en ce sens: «Eh! jusques à quand, Seigneur?
jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité? Ne gardez pas souvenir de
mes iniquités passées[176]». Car je sentais qu’elles me retenaient
encore. Et je m’écriais en sanglots: Jusques à quand? jusques à quand?
Demain?... Demain?... Pourquoi pas à l’instant; pourquoi pas sur l’heure
en finir avec ma honte?
[176] Ps. VI, 4; Ps. LXXVIII, 6, 8.
Je disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout
à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou
de jeune fille qui chantait et répétait souvent: «PRENDS, LIS! PRENDS,
LIS!» Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me
rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant; et
rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes
larmes, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de
l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu’Antoine,
survenant, un jour, à la lecture de l’Évangile, avait saisi, comme
adressées à lui-même, ces paroles: «Va, vends ce que tu as, donne-le aux
pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; viens, suis-moi[177]», et
qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à vous.
[177] Matth., XIX, 21.
Je revins vite à la place où Alypius était assis; car, en me levant, j’y
avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en
silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux: «Ne vivez pas dans
les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en
conteste, ni en jalousie; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, et ne faites pas de votre sensualité une providence
charnelle[178]». Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire
davantage. Ces lignes à peine achevées, il se répandit dans mon cœur
comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon
incertitude.
[178] Rom., XIII, 13, 14.
Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais
quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je
déclarai tout à Alypius. Et lui me révèle à son tour ce qui, à mon insu,
se passait en lui. Il demande à voir ce que j’avais lu; je le lui
montre, et lisant plus loin que moi, il recueille les paroles suivantes
que je n’avais pas remarquées: «Assistez le faible dans la foi[179]». Il
prend cela pour lui, et me l’avoue. Fortifié par cet avertissement dans
une résolution bonne et sainte, et en harmonie avec cette pureté de
mœurs dont j’étais loin depuis longtemps, il se joint à moi sans
hésitation et sans trouble.
[179] Rom., XIV, 1.
A l’instant, nous allons trouver ma mère, nous lui contons ce qui
arrive, elle se réjouit; comment cela est arrivé, elle tressaille de
joie, elle triomphe. Et elle vous bénissait, «ô vous qui êtes puissant à
exaucer au delà de nos demandes, au delà de nos pensées[180]», car vous
lui aviez bien plus accordé en moi que ne vous avaient demandé ses
plaintes et ses larmes touchantes. J’étais tellement converti à vous que
je ne cherchais plus de femme, que j’abdiquais toute espérance dans le
siècle, élevé désormais sur cette règle de foi, où votre révélation
m’avait jadis montré debout à ma mère. Et son deuil était changé en une
joie bien plus abondante qu’elle n’avait espéré, bien plus douce et plus
chaste que celle qu’elle attendait des enfants de ma chair.
[180] Ephes., III, 20.