XII

«Prends, lis! Prends, lis!»

Quand, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute

ma misère devant les yeux de mon cœur, il s’y éleva un affreux orage,

chargé d’une pluie de larmes; et pour laisser fondre l’orage avec tous

ses mugissements, je me levai, je m’éloignai d’Alypius. La solitude

allait me donner la liberté de mes pleurs, et je me retirai assez loin

pour n’être pas importuné, même d’une si chère présence.

Tel était mon état, et il s’en aperçut, car je ne sais quelle parole

m’était échappée où vibrait un son de voix gros de larmes. Et je m’étais

levé. Il demeura à la place où nous nous étions assis, dans une profonde

stupeur. Et moi j’allai m’étendre, je ne sais comment, sous un figuier,

et je lâchai les rênes à mes larmes, et les sources de mes yeux

ruisselèrent, comme le sang d’un sacrifice agréable. Et je vous parlai,

non pas en ces termes, mais en ce sens: «Eh! jusques à quand, Seigneur?

jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité? Ne gardez pas souvenir de

mes iniquités passées[176]». Car je sentais qu’elles me retenaient

encore. Et je m’écriais en sanglots: Jusques à quand? jusques à quand?

Demain?... Demain?... Pourquoi pas à l’instant; pourquoi pas sur l’heure

en finir avec ma honte?

[176] Ps. VI, 4; Ps. LXXVIII, 6, 8.

Je disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout

à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou

de jeune fille qui chantait et répétait souvent: «PRENDS, LIS! PRENDS,

LIS!» Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me

rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant; et

rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes

larmes, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de

l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu’Antoine,

survenant, un jour, à la lecture de l’Évangile, avait saisi, comme

adressées à lui-même, ces paroles: «Va, vends ce que tu as, donne-le aux

pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; viens, suis-moi[177]», et

qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à vous.

[177] Matth., XIX, 21.

Je revins vite à la place où Alypius était assis; car, en me levant, j’y

avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en

silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux: «Ne vivez pas dans

les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en

conteste, ni en jalousie; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur

Jésus-Christ, et ne faites pas de votre sensualité une providence

charnelle[178]». Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire

davantage. Ces lignes à peine achevées, il se répandit dans mon cœur

comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon

incertitude.

[178] Rom., XIII, 13, 14.

Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais

quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je

déclarai tout à Alypius. Et lui me révèle à son tour ce qui, à mon insu,

se passait en lui. Il demande à voir ce que j’avais lu; je le lui

montre, et lisant plus loin que moi, il recueille les paroles suivantes

que je n’avais pas remarquées: «Assistez le faible dans la foi[179]». Il

prend cela pour lui, et me l’avoue. Fortifié par cet avertissement dans

une résolution bonne et sainte, et en harmonie avec cette pureté de

mœurs dont j’étais loin depuis longtemps, il se joint à moi sans

hésitation et sans trouble.

[179] Rom., XIV, 1.

A l’instant, nous allons trouver ma mère, nous lui contons ce qui

arrive, elle se réjouit; comment cela est arrivé, elle tressaille de

joie, elle triomphe. Et elle vous bénissait, «ô vous qui êtes puissant à

exaucer au delà de nos demandes, au delà de nos pensées[180]», car vous

lui aviez bien plus accordé en moi que ne vous avaient demandé ses

plaintes et ses larmes touchantes. J’étais tellement converti à vous que

je ne cherchais plus de femme, que j’abdiquais toute espérance dans le

siècle, élevé désormais sur cette règle de foi, où votre révélation

m’avait jadis montré debout à ma mère. Et son deuil était changé en une

joie bien plus abondante qu’elle n’avait espéré, bien plus douce et plus

chaste que celle qu’elle attendait des enfants de ma chair.

[180] Ephes., III, 20.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 141 / 306 题