Derniers combats.
Ainsi je souffrais et je me torturais, m’accusant moi-même avec une
amertume inconnue, me retournant et me roulant dans mes liens, jusqu’à
ce j’eusse rompu tout entière cette chaîne qui ne me retenait plus que
par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant. Et vous me
pressiez, Seigneur, au plus secret de mon âme, et votre sévère
miséricorde me flagellait à coups redoublés et de crainte et de honte,
pour prévenir une langueur nouvelle qui, retardant la rupture de ce
faible et dernier chaînon, lui rendrait une nouvelle force d’étreinte.
Car je me disais au dedans de moi: Allons! allons! point de retard! Et
mon cœur suivait déjà ma parole; et j’allais agir, et je n’agissais pas.
Et je ne retombais pas dans l’abîme de ma vie passée, mais j’étais
debout sur le bord, et je respirais. Et puis je faisais effort, et pour
arriver, atteindre, tenir, de quoi s’en fallait-il? Et je n’arrivais
pas, et je n’atteignais pas, et je ne tenais rien; hésitant à mourir à
la mort, à vivre à la vie, je me laissais dominer plutôt par le mal, ce
compagnon d’enfance, que par ce mieux étranger. Et plus l’insaisissable
instant où mon être allait changer devenait proche, plus il me frappait
d’épouvante; ni ramené, ni détourné pourtant, mon pas était suspendu.
Et ces bagatelles de bagatelles; ces vanités de vanités, mes anciennes
maîtresses, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas:
Est-ce que tu nous renvoies? Quoi! dès ce moment, nous ne serons plus
avec toi, pour jamais? et dès ce moment ceci, cela, ne te sera plus
permis, et pour jamais? Et tout ce qu’elles me suggéraient dans ce que
j’appelle ceci, cela, ce qu’elles me suggéraient, ô mon Dieu! que votre
miséricorde l’efface de l’âme de votre serviteur! Quelles souillures!
quelles infamies! Et elles ne m’abordaient plus de front, querelleuses
et hardies; mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par
de furtives attaques, elles sollicitaient un regard de mon dédain. Elles
me retardaient toutefois dans mon hésitation à les repousser, à me
débarrasser d’elles pour me rendre où j’étais appelé; car la violence de
l’habitude me disait: Pourras-tu vivre sans elles?
Et déjà elle-même ne me parlait plus que d’une voix languissante; car,
du côté où je tournais mon front, et où je redoutais de passer, se
dévoilait la chaste majesté de la continence, m’invitant, non plus avec
le sourire de la courtisane, mais par d’honnêtes caresses, à m’approcher
d’elle sans crainte; et elle étendait, pour me recevoir et m’embrasser,
ses pieuses mains, toutes pleines de bons exemples; enfants, jeunes
filles, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, femmes
vieillies dans la virginité, et dans ces saintes âmes la continence
n’était pas stérile; elle enfantait ces générations de joies célestes
qu’elle doit, Seigneur, à votre conjugal amour!
Et elle semblait me dire, d’une douce et encourageante ironie: Quoi! ne
pourras-tu ce qui est possible à ces enfants, à ces femmes? Est-ce donc
en eux-mêmes, et non dans le Seigneur leur Dieu, que cela leur est
possible? C’est le Seigneur leur Dieu qui me donne à eux. Tu t’appuies
sur toi-même, et tu chancelles? Et cela t’étonne? Jette-toi hardiment
sur lui, n’aie pas peur, il ne se dérobera pas pour te laisser tomber.
Jette-toi hardiment, il te recevra, il te guérira! Et je rougissais,
parce que j’entendais encore le murmure des vanités: et je restais
hésitant, suspendu. Et elle me parlait encore, et je croyais entendre:
Sois sourd à la voix de ces membres de terre, afin de les mortifier. Les
délices qu’ils te racontent sont-elles comparables aux suavités de la
loi du Seigneur ton Dieu? Cette lutte intestine n’était qu’un duel de
moi avec moi. Et Alypius, attaché à mes côtés, attendait en silence
l’issue de cette étrange révolution.