IX

L’esprit commande au corps; il est obéi. L’esprit se commande, et il se

résiste.

D’où vient ce prodige? Quelle en est la cause? Faites luire votre

miséricorde! Que j’interroge ces mystères de vengeance, et qu’ils me

répondent! que je pénètre cette nuit de tribulation qui couvre les fils

d’Adam! D’où vient, pourquoi ce prodige? L’esprit commande au corps, il

est obéi; l’esprit se commande, et il se résiste. L’esprit commande à la

main de se mouvoir, et l’agile docilité de l’organe nous laisse à peine

distinguer le maître de l’esclave; et l’esprit est esprit, la main est

corps. L’esprit commande de vouloir à l’esprit, à lui-même, et il

n’obéit pas. D’où vient ce prodige? la cause? Celui-là, dis-je, se

commande de vouloir, qui ne commanderait s’il ne voulait; et ce qu’il

commande ne se fait pas!

Mais il ne veut qu’à demi; donc, il ne commande qu’à demi. Car, tant il

veut, tant il commande; et tant il est désobéi, tant il ne veut pas. Si

la volonté dit: Sois la volonté! Autrement: Que je sois! elle n’est pas

entière dans son commandement, et partant elle n’est pas obéie; car si

elle était entière, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait

déjà; ce n’est donc pas un prodige que cette volonté partagée, qui est

et n’est pas; c’est la faiblesse de l’esprit malade, qui, soulevé par la

main de la vérité, ne se relève qu’à demi, et retombe de tout le poids

de l’habitude. Et il n’existe ainsi deux volontés que parce qu’il en est

toujours une incomplète, et que ce qui manque à l’une s’ajoute à

l’autre.

X

Deux volontés; un seul esprit.

Périssent de votre présence, mon Dieu, comme parleurs de vanités, comme

séducteurs d’âmes, ceux qui, apercevant deux volontés délibérantes,

affirment deux esprits de deux natures, l’une bonne, l’autre mauvaise;

mauvais eux-mêmes, par ce sentiment mauvais, ils peuvent être bons,

s’ils donnent un tel assentiment aux doctrines et aux hommes de vérité,

que votre Apôtre puisse leur dire: «Vous avez été ténèbres autrefois, et

vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur[173]». Ceux-ci voulant

être lumière en eux-mêmes, et non dans le Seigneur, par cette pensée

téméraire que l’âme est une même nature que Dieu, sont devenus

d’épaisses ténèbres, parce que leur sacrilège arrogance les a retirés de

vous, «Lumière de tout homme venant au monde[174]». Songez donc à ce que

vous dites et rougissez; «approchez de lui, recevez sa lumière et votre

visage ne rougira plus[175]».

[173] Ephes., V, 8.

[174] Joan., I, 9.

[175] Rom., VII, 11.

Quand je délibérais pour entrer au service du Seigneur mon Dieu, ce que

j’avais résolu depuis longtemps, qui voulait? moi. Qui ne voulait pas?

moi. L’un et l’autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et

je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi. Et ce schisme,

élevé malgré moi, n’attestait pas la présence d’un esprit étranger, mais

le châtiment de mon âme. Et je n’en étais pas l’artisan, mais le péché

qui habitait en moi. J’expiais la coupable liberté d’Adam mon père.

Car s’il est autant de natures contraires que de volontés ennemies, ce

n’est plus deux natures, c’est plusieurs qu’il faut affirmer. Qu’un

homme délibère d’aller à leur assemblée ou au théâtre, ces hérétiques

s’écrient: Voilà les deux natures; l’une bonne qui le conduit ici,

l’autre mauvaise qui l’en éloigne. Autrement d’où peut venir cette

contrariété de deux volontés en lutte? Et moi je les dis mauvaises

toutes deux, et celle qui conduit à eux, et celle qui attire au théâtre.

Ils pensent, eux, que la première ne peut être que bonne. Mais si

quelqu’un de nous, flottant à la merci de deux volontés engagées,

délibère d’aller au théâtre ou à notre église, ne balanceront-ils pas à

répondre? Car ou ils avoueront, ce qu’ils refusent, que c’est la volonté

bonne qui fait entrer dans notre église, qu’elle y a introduit ceux que

la communion des mystères y retient; ou ils seront tenus d’admettre le

conflit de deux mauvaises natures, de deux mauvais esprits en un seul

homme, et ils démentiront leur assertion ordinaire d’un bon et d’un

mauvais; ou, rendus à la vérité, ils cesseront de nier que, lorsqu’on

délibère, ce soit une même âme livrée aux flux et reflux de ses

volontés.

Qu’ils n’osent donc plus dire, en voyant dans un seul homme deux

volontés aux prises, que ce sont deux esprits contraires, émanés de deux

substances contraires, et deux principes contraires; deux antagonistes,

l’un bon, l’autre mauvais; car vous, Dieu de vérité, vous les improuvez,

vous les réfutez, vous les confondez. Et de même, dans deux volontés

mauvaises, quand un homme délibère s’il ôtera la vie à son semblable par

le fer ou le poison, s’il usurpera tel héritage ou tel autre, ne pouvant

les usurper tous deux; s’il écoutera la luxure qui achète la volupté, ou

l’avarice qui garde l’argent; s’il ira au cirque ou au théâtre, ouverts

le même jour, ou bien, nouvelle indécision, s’il entrera dans cette

maison taire un larcin auquel l’occasion le convie, ou bien, autre

incertitude, y commettre un adultère dont il trouve la facilité; et si

toutes ces circonstances concourent dans le même instant, si toutes ces

volontés se pressent dans le même désir, ne pouvant s’accomplir à la

fois, l’esprit n’est-il pas déchiré par cette querelle intestine de

quatre volontés, plus encore, que sollicitent tant d’objets de

convoitise? Et pourtant ils ne calculent pas une telle quantité de

substances différentes.

Et de même des volontés bonnes; car je leur demande s’il est bon de se

plaire à la lecture de l’Apôtre, au chant d’un saint cantique, s’il est

bon d’expliquer l’Évangile. A chaque demande, même réponse: oui. Mais si

tous ces pieux exercices nous plaisent également au même instant, le

cœur de l’homme n’est-il pas distendu par cette diversité de volonté qui

délibèrent sur l’objet à saisir de préférence? Et ces volontés sont

bonnes, et elles se combattent jusqu’à ce que soit déterminé le point où

se porte une et entière cette volonté qui se divisait en plusieurs.

Ainsi, lorsque l’éternité nous élève à ses sublimes délices, et que le

plaisir d’un bien temporel nous rattache ici-bas, c’est une même âme qui

veut l’un ou l’autre, mais d’une demi-volonté; et de là ces épines qui

la déchirent quand la vérité détermine une préférence qui ne peut

vaincre l’habitude.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 139 / 306 题