L’esprit commande au corps; il est obéi. L’esprit se commande, et il se
résiste.
D’où vient ce prodige? Quelle en est la cause? Faites luire votre
miséricorde! Que j’interroge ces mystères de vengeance, et qu’ils me
répondent! que je pénètre cette nuit de tribulation qui couvre les fils
d’Adam! D’où vient, pourquoi ce prodige? L’esprit commande au corps, il
est obéi; l’esprit se commande, et il se résiste. L’esprit commande à la
main de se mouvoir, et l’agile docilité de l’organe nous laisse à peine
distinguer le maître de l’esclave; et l’esprit est esprit, la main est
corps. L’esprit commande de vouloir à l’esprit, à lui-même, et il
n’obéit pas. D’où vient ce prodige? la cause? Celui-là, dis-je, se
commande de vouloir, qui ne commanderait s’il ne voulait; et ce qu’il
commande ne se fait pas!
Mais il ne veut qu’à demi; donc, il ne commande qu’à demi. Car, tant il
veut, tant il commande; et tant il est désobéi, tant il ne veut pas. Si
la volonté dit: Sois la volonté! Autrement: Que je sois! elle n’est pas
entière dans son commandement, et partant elle n’est pas obéie; car si
elle était entière, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait
déjà; ce n’est donc pas un prodige que cette volonté partagée, qui est
et n’est pas; c’est la faiblesse de l’esprit malade, qui, soulevé par la
main de la vérité, ne se relève qu’à demi, et retombe de tout le poids
de l’habitude. Et il n’existe ainsi deux volontés que parce qu’il en est
toujours une incomplète, et que ce qui manque à l’une s’ajoute à
l’autre.
X
Deux volontés; un seul esprit.
Périssent de votre présence, mon Dieu, comme parleurs de vanités, comme
séducteurs d’âmes, ceux qui, apercevant deux volontés délibérantes,
affirment deux esprits de deux natures, l’une bonne, l’autre mauvaise;
mauvais eux-mêmes, par ce sentiment mauvais, ils peuvent être bons,
s’ils donnent un tel assentiment aux doctrines et aux hommes de vérité,
que votre Apôtre puisse leur dire: «Vous avez été ténèbres autrefois, et
vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur[173]». Ceux-ci voulant
être lumière en eux-mêmes, et non dans le Seigneur, par cette pensée
téméraire que l’âme est une même nature que Dieu, sont devenus
d’épaisses ténèbres, parce que leur sacrilège arrogance les a retirés de
vous, «Lumière de tout homme venant au monde[174]». Songez donc à ce que
vous dites et rougissez; «approchez de lui, recevez sa lumière et votre
visage ne rougira plus[175]».
[173] Ephes., V, 8.
[174] Joan., I, 9.
[175] Rom., VII, 11.
Quand je délibérais pour entrer au service du Seigneur mon Dieu, ce que
j’avais résolu depuis longtemps, qui voulait? moi. Qui ne voulait pas?
moi. L’un et l’autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et
je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi. Et ce schisme,
élevé malgré moi, n’attestait pas la présence d’un esprit étranger, mais
le châtiment de mon âme. Et je n’en étais pas l’artisan, mais le péché
qui habitait en moi. J’expiais la coupable liberté d’Adam mon père.
Car s’il est autant de natures contraires que de volontés ennemies, ce
n’est plus deux natures, c’est plusieurs qu’il faut affirmer. Qu’un
homme délibère d’aller à leur assemblée ou au théâtre, ces hérétiques
s’écrient: Voilà les deux natures; l’une bonne qui le conduit ici,
l’autre mauvaise qui l’en éloigne. Autrement d’où peut venir cette
contrariété de deux volontés en lutte? Et moi je les dis mauvaises
toutes deux, et celle qui conduit à eux, et celle qui attire au théâtre.
Ils pensent, eux, que la première ne peut être que bonne. Mais si
quelqu’un de nous, flottant à la merci de deux volontés engagées,
délibère d’aller au théâtre ou à notre église, ne balanceront-ils pas à
répondre? Car ou ils avoueront, ce qu’ils refusent, que c’est la volonté
bonne qui fait entrer dans notre église, qu’elle y a introduit ceux que
la communion des mystères y retient; ou ils seront tenus d’admettre le
conflit de deux mauvaises natures, de deux mauvais esprits en un seul
homme, et ils démentiront leur assertion ordinaire d’un bon et d’un
mauvais; ou, rendus à la vérité, ils cesseront de nier que, lorsqu’on
délibère, ce soit une même âme livrée aux flux et reflux de ses
volontés.
Qu’ils n’osent donc plus dire, en voyant dans un seul homme deux
volontés aux prises, que ce sont deux esprits contraires, émanés de deux
substances contraires, et deux principes contraires; deux antagonistes,
l’un bon, l’autre mauvais; car vous, Dieu de vérité, vous les improuvez,
vous les réfutez, vous les confondez. Et de même, dans deux volontés
mauvaises, quand un homme délibère s’il ôtera la vie à son semblable par
le fer ou le poison, s’il usurpera tel héritage ou tel autre, ne pouvant
les usurper tous deux; s’il écoutera la luxure qui achète la volupté, ou
l’avarice qui garde l’argent; s’il ira au cirque ou au théâtre, ouverts
le même jour, ou bien, nouvelle indécision, s’il entrera dans cette
maison taire un larcin auquel l’occasion le convie, ou bien, autre
incertitude, y commettre un adultère dont il trouve la facilité; et si
toutes ces circonstances concourent dans le même instant, si toutes ces
volontés se pressent dans le même désir, ne pouvant s’accomplir à la
fois, l’esprit n’est-il pas déchiré par cette querelle intestine de
quatre volontés, plus encore, que sollicitent tant d’objets de
convoitise? Et pourtant ils ne calculent pas une telle quantité de
substances différentes.
Et de même des volontés bonnes; car je leur demande s’il est bon de se
plaire à la lecture de l’Apôtre, au chant d’un saint cantique, s’il est
bon d’expliquer l’Évangile. A chaque demande, même réponse: oui. Mais si
tous ces pieux exercices nous plaisent également au même instant, le
cœur de l’homme n’est-il pas distendu par cette diversité de volonté qui
délibèrent sur l’objet à saisir de préférence? Et ces volontés sont
bonnes, et elles se combattent jusqu’à ce que soit déterminé le point où
se porte une et entière cette volonté qui se divisait en plusieurs.
Ainsi, lorsque l’éternité nous élève à ses sublimes délices, et que le
plaisir d’un bien temporel nous rattache ici-bas, c’est une même âme qui
veut l’un ou l’autre, mais d’une demi-volonté; et de là ces épines qui
la déchirent quand la vérité détermine une préférence qui ne peut
vaincre l’habitude.