Lutte intérieure.
Alors, pendant cette violente rixe au logis intérieur, où je poursuivais
mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme
l’esprit, j’interpelle Alypius, je m’écrie: «Eh quoi! que faisons-nous
là? N’as-tu pas entendu? Les ignorants se lèvent; ils forcent le ciel;
et nous, avec notre science, sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair
et dans le sang! Est-ce honte de les suivre? Et n’avons-nous pas plutôt
honte de ne pas même les suivre?» Telles furent, je crois, mes paroles.
Et mon agitation m’emporta brusquement loin de lui. Il se taisait,
surpris, et me regardait. Car mon accent était étrange; et mon front,
mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, le ton de ma voix,
exprimaient mon âme bien plus que les paroles qui m’échappaient.
Notre demeure avait un petit jardin dont nous avions la jouissance,
comme du reste de la maison; car le propriétaire, notre hôte, n’y
habitait pas. C’est là que m’avait jeté la tempête de mon cœur; là,
personne ne pouvait interrompre ce sanglant débat que j’avais engagé
contre moi-même, dont vous saviez l’issue, et moi, non. Mais cette
fureur m’enfantait à la raison, cette mort à la vie; sachant ce que
j’étais de mal, j’ignorais ce qu’en un moment j’allais être de bien.
Je me retirai au jardin; Alypius me suivait pas à pas. Car j’étais seul,
même en sa présence. Et pouvait-il me quitter dans une telle crise? Nous
nous assîmes le plus loin possible de la maison. Et mon esprit
frémissait, et les vagues de mon indignation se soulevaient contre moi,
de ce que je ne passais pas encore à votre volonté, à votre alliance, ô
mon Dieu, où toutes les puissances de mon âme me poussaient en me
criant: Courage! Et pour cela il ne fallait ni navire, ni char; il ne
fallait pas même faire ce pas qui nous séparait de la maison; et non
seulement aller, mais arriver à vous, n’était autre chose que vouloir,
mais d’une volonté forte et pleine, et non d’une volonté languissante et
boiteuse, se dressant à demi et se débattant contre l’autre moitié
d’elle-même qui retombe.
Et dans cette angoisse de mes indécisions, je faisais plusieurs de ces
mouvements de corps que souvent des hommes veulent et ne peuvent faire,
ou parce que les membres manquent, ou parce qu’ils sont chargés de
liens, brisés par la maladie, retenus par quelque entrave. Si je
m’arrache les cheveux, si je me frappe le front, si j’embrasse mes
genoux de mes doigts entrelacés, je le fais parce que je le veux. Et je
pouvais le vouloir sans le faire, si la mobilité de mes membres ne m’eût
obéi. Combien donc ai-je fait de choses où vouloir et pouvoir n’était
pas tout un! Et alors je ne faisais pas ce que je désirais d’un désir
incomparablement plus puissant, et il ne s’agissait que de vouloir pour
pouvoir, c’est-à-dire de vouloir pour vouloir. Car ici la puissance
n’était autre que la volonté; vouloir, c’était faire; et pourtant rien
ne se faisait; et mon corps obéissait plutôt à la volonté la plus
imperceptible de l’âme, qui d’un signe lui commandait un mouvement que
l’âme ne s’obéissait à elle-même pour accomplir dans la volonté seule sa
grande volonté.