Faustus. Aveuglement des philosophes.
Je vais parler, en présence de mon Dieu, de la vingt-neuvième année de
mon âge. Il y avait alors à Carthage un évêque manichéen, nommé Faustus,
grand lacet du diable, qui avait fait tomber plusieurs à l’appât de son
éloquence. Tout en l’admirant, je savais néanmoins la distinguer des
vérités que j’étais avide d’apprendre; et je regardais moins au vase du
discours qu’au mets de science que ce célèbre Faustus servait à mon
esprit. Car sa réputation me l’avait annoncé comme riche en savoir et
profond dans les sciences libérales.
Et comme j’avais lu un grand nombre de philosophes et retenu leurs
doctrines, j’en comparais quelques-unes avec ces longues rêveries des
Manichéens, et je trouvais plus de probabilité aux sentiments de ceux
qui «ont pu pénétrer dans l’économie du monde, quoiqu’ils n’en aient
jamais trouvé le Maître». «Car vous êtes grand, Seigneur, vous approchez
votre regard des abaissements et vous l’éloignez des hauteurs[106]»;
vous ne vous découvrez qu’aux cœurs contrits, et vous êtes impénétrable
aux superbes, leur curieuse industrie sût-elle d’ailleurs le compte des
étoiles et des grains de sable, la mesure de l’étendue céleste, eût-elle
exploré la route des astres. C’est par leur esprit, c’est par le génie
que vous leur avez donné qu’ils cherchent ces secrets; ils en découvrent
beaucoup; ils annoncent plusieurs années d’avance les éclipses de soleil
et de lune, et le jour, et l’heure, et le degré, et leur calcul ne les
trompe pas, et il arrive selon leurs prédictions; et ils ont écrit les
lois de leurs découvertes qu’on lit encore aujourd’hui, et qui servent à
prédire quelle année, quel mois de l’année, quel jour du mois, quelle
heure du jour, en quel point de son disque la lune ou le soleil doit
subir une éclipse, et il arrive comme il est prédit.
[106] Ps. CXXXVII, 6.
Et les hommes admirent, les ignorants sont dans la stupeur, et les
savants se glorifient et s’élèvent. Et dans leur superbe impie, ils se
retirent de votre lumière; infaillibles prophètes des éclipses du
soleil, ils ne se doutent pas de l’éclipse centrale qu’ils souffrent
eux-mêmes à cette heure. Ils ne recherchent pas avec une pieuse
reconnaissance de qui ils tiennent ce génie de recherche. Et s’ils vous
découvrent comme leur auteur, ils ne se donnent pas à vous, pour que
vous conserviez votre ouvrage; et ils ne vous immolent pas l’homme
qu’ils ont fait en eux; ils ne vous offrent en sacrifice ni ces oiseaux
de leurs téméraires pensées, ni ces monstres de leur curiosité qui leur
font une voie secrète aux profondeurs de l’abîme, ni ces boucs de leurs
impudicités, afin que votre feu, Seigneur, dévore toute cette mort
palpitante, et les engendre à l’immortalité.
Mais ils ne savent pas la voie, votre Verbe, par qui vous avez fait tous
les objets qu’ils nombrent, et eux-mêmes qui les nombrent, et le sens
qui leur découvre ce qu’ils nombrent, et l’esprit qui leur donne la
capacité de nombrer; «votre sagesse seule exclut le nombre[107]». Et
votre Fils unique s’est fait notre sagesse, notre justice et notre
sanctification; il a été nombré parmi nous, il a payé le tribut à César.
Oh! ils ne savent pas la voie qui fait descendre de soi-même, pour
monter par lui jusqu’à lui! Et ils se croient élevés et rayonnants comme
les astres, et les voilà froissés contre terre; «et les ténèbres ont
envahi la folie de leur cœur[108]»! Ils parlent bien des créatures, et
ils ne cherchent pas avec piété la Vérité créatrice; c’est pourquoi ils
ne la trouvent pas; ou s’ils la trouvent, «en la reconnaissent pour
Dieu, ils ne l’honorent pas comme Dieu, ils ne lui rendent pas leur
hommages; mais ils se dissipent dans la vanité de leurs pensées», et ils
se disent sages en s’appropriant ce qui est à vous, et, en retour, leur
aveugle perversité vous attribue ce qui leur appartient; ils vous
chargent de leurs mensonges, vous qui êtes la vérité; «ils transforment
la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance et l’image de l’homme
corruptible, des oiseaux, des bêtes et des serpents; ils changent votre
vérité en mensonge; ils adorent et servent la créature de préférence au
Créateur».
[107] Ps. CXLVI, 5.
[108] Rom., I, 21-25.
Ces hommes, néanmoins, m’avaient révélé beaucoup de vérités naturelles,
et j’en saisissais la raison par l’ordre et le calcul des temps, par les
visibles témoignages des astres; et je comparais ces observations aux
discours de Manès qui a écrit sur ce sujet de longues extravagances où
je ne trouvais la raison ni des solstices, ni des équinoxes, ni des
éclipses, ni d’aucun phénomène dont la philosophie du siècle avait su
m’informer. Et j’étais tenu de croire à des rêveries en désaccord
parfait avec les règles mathématiques et l’observation de mes yeux.