IV

Mort d’un ami.

En ces premières années de mon enseignement dans ma ville natale, je

m’étais fait un ami que la parité d’études et d’âge m’avait rendu bien

cher; il fleurissait comme moi sa fleur d’adolescence. Enfants, nous

avions grandi ensemble; nous avions été à l’école, nous avions joué

ensemble. Mais il ne m’était pas alors aussi cher que depuis, quoique

notre amitié n’ait jamais été vraie; car l’amitié n’est pas vraie si

vous ne la liez vous-même entre ceux qui s’attachent à vous «par la

charité, dont le Saint-Esprit, votre don, comble nos cœurs[91]». Et

pourtant, elle m’était bien douce, cette liaison entretenue au foyer des

mêmes sentiments. Je l’avais détourné de la vraie foi, dont son enfance

n’avait pas été profondément imbue, pour l’amener à ces fables de

superstition et de mort qui coûtaient tant de larmes à ma mère. Il

s’égarait d’esprit avec moi, cet homme dont mon âme ne pouvait plus se

passer. Mais vous voilà!... toujours penché sur la trace de vos

fugitifs. Dieu des vengeances et source des miséricordes, qui nous

ramenez à vous par des voies admirables... vous voilà! et vous retirez

cet homme de la vie, à peine avions-nous fourni une année d’amitié,

amitié qui m’était douce au delà de tout ce que mes jours d’alors ont

connu de douceur!

[91] Rom., V, 5.

Quel homme pourrait énumérer, seul, les trésors de clémence dont, à lui

seul, il a fait l’épreuve? Que fîtes-vous alors, ô Dieu, et combien

impénétrable est l’abîme de vos jugements? Dévoré de fièvre, il gisait

sans connaissance dans une sueur mortelle. On désespéra de lui, et il

fut baptisé à son insu, sans que je m’en misse en peine, persuadé qu’un

peu d’eau répandue sur son corps insensible ne saurait effacer de son

âme les sentiments que je lui avais inspirés. Il en fut autrement: il se

trouva mieux, et en voie de salut. Et aussitôt que je pus lui parler (ce

qui me fut possible dès qu’il put parler lui-même, car je ne le quittais

pas, tant nos deux existences étaient confondues), je voulus rire,

pensant qu’il rirait avec moi de ce baptême qu’il avait reçu en absence

d’esprit et de sentiment: il savait alors l’avoir reçu. Et il eut

horreur de moi comme d’un ennemi, et soudain, avec une admirable

liberté, il me commanda, si je voulais demeurer son ami, de cesser ce

langage. Surpris et troublé, je contins tous les mouvements de mon âme,

attendant que sa convalescence me permît de l’entreprendre à mon gré.

Mais il fut soustrait à ma folie, pour être réservé dans votre sein à ma

consolation. Peu de jours après, en mon absence, la fièvre le reprend et

il meurt.

La douleur de sa perte voila mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais

n’était plus que mort. Et la patrie m’était un supplice, et la maison

paternelle une désolation singulière. Tous les témoignages de mon

commerce avec lui, sans lui, étaient pour moi un cruel martyre. Mes yeux

le demandaient partout, et il m’était refusé. Et tout m’était odieux,

parce que tout était vide de lui, et que rien ne pouvait plus me dire:

Il vient, le voici! comme pendant sa vie, quand il était absent. J’étais

devenu un problème à moi-même, et j’interrogeais mon âme, «pourquoi elle

était triste et me troublait ainsi», et elle n’imaginait rien à me

répondre. Et si je lui disais: Espère en Dieu, elle me désobéissait avec

justice, parce qu’il était meilleur et plus vrai, cet homme, deuil de

mon cœur, que le fantôme en qui je voulais espérer. Le seul pleurer

m’était doux, seul charme à qui mon âme avait donné la survivance de mon

ami.

V

Pourquoi les larmes sont-elles douces aux affligés?

Et maintenant, Seigneur, tout cela est passé; et le temps a soulagé ma

blessure. Puis-je approcher de votre bouche l’oreille de mon cœur? O

vous, qui êtes la vérité, me direz-vous pourquoi les larmes sont douces

aux malheureux?--Mais peut-être, quoique présent partout, avez-vous

rejeté loin de vous notre misère! Et vous demeurez en vous-même, tandis

que nous roulons dans l’instabilité. Et pourtant, si votre oreille ne

s’inclinait à nos pleurs, que resterait-il de notre espérance? D’où

vient donc que l’on cueille à l’arbre amer de la vie ces fruits si doux

de gémissements, de soupirs et de plaintes? Qui leur donne cette saveur?

Est-ce l’espérance que vous nous entendez? Cela est vrai de la prière

mue du désir d’arriver jusqu’à vous. Mais quoi de semblable dans une

telle affliction, dans cette funèbre douleur où j’étais enseveli? Je

n’espérais pas le voir revivre, mes pleurs ne demandaient pas ce retour;

je gémissais pour gémir, je pleurais pour pleurer; car j’étais

malheureux, j’avais perdu la joie de mon âme. Serait-ce donc qu’affadi

de regrets, dans l’horreur où le plonge une perte chère, le cœur se

réveille au goût amer des larmes?

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 75 / 306 题