III

Sa passion pour l’astrologie.

Je ne cessais donc de consulter ces imposteurs, que l’on nomme

astrologues, parce qu’ils semblaient n’offrir aucun sacrifice, ni

adresser aucune prière aux esprits pour la divination de l’avenir. Mais

la véritable piété chrétienne repousse et condamne aussi leur science.

C’est à vous, Seigneur, qu’il faut confesser et dire: «Ayez pitié de

moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous[87]». Et loin

d’abuser de votre indulgence jusques au libertinage du péché, il faut

avoir souvenir de cette parole du Seigneur: «Voilà que tu es guéri;

garde-toi de pécher désormais, de peur qu’il ne t’arrive pis[88]». C’est

cette ordonnance salutaire qu’ils s’efforcent d’effacer ceux qui disent:

Le ciel vous forme une fatale nécessité de pécher. C’est à Vénus, c’est

à Mars, c’est à Saturne qu’il faut s’en prendre. On veut ainsi que

l’homme soit pur; l’homme! chair et sang, orgueilleuse pourriture! on

veut accuser celui qui a créé les cieux et ordonne leurs mouvements. Et

quel est-il, sinon vous-même, ô Dieu de douceur, source de justice, qui

«rendez à chacun selon ses œuvres et ne méprisez pas un cœur contrit et

humilié[89]»?

[87] Ps. XL, 5.

[88] Joan., V, 14.

[89] Matth., XVI, 27; Ps. L, 19.

Je connaissais alors un homme d’un grand esprit, très habile et très

célèbre dans la médecine; j’avais reçu de sa main la couronne poétique;

mais c’était le proconsul, et non le médecin, qui avait couronné ma tête

malade. Vous vous réservez la cure de ces maladies, ô vous, «qui

résistez aux superbes et faites grâce aux humbles[90]». Et cependant,

n’est-ce pas vous qui n’avez cessé de m’assister par ce vieillard, qui

n’avez cessé par sa main de soigner mon âme? J’étais entré dans son

intimité, et ses entretiens, sans fard d’expression, mais sérieux et

agréables par la vivacité des pensées, trouvaient en moi un auditeur

attentif et assidu. Aussitôt qu’il apprit, dans nos entretiens, ma

passion pour les livres d’astrologie, il me conseilla avec une

bienveillance paternelle de les jeter là, pour ne pas accorder à ces

futilités le soin que réclament les choses nécessaires. Il ajouta qu’il

s’était livré sérieusement à cette étude dans ses premières années, et

avait pensé d’en faire profession pour vivre; que s’étant élevé à

l’intelligence d’Hippocrate, il ne serait pas demeuré au-dessous de

cette nouvelle étude, et ne l’avait finalement abandonnée pour la

médecine que parce qu’en reconnaissant toutes les erreurs, sa probité

lui avait défendu de tromper les hommes pour gagner sa vie.--Mais vous,

me dit-il, qui pour vivre honorablement avez la rhétorique, vous qu’une

libre curiosité et non le besoin de l’existence attache à ces mensonges,

vous pouvez m’en croire, puisque je n’ai approfondi ces malheureuses

connaissances que pour en faire mon gagne-pain.

[90] I. Petr., V, 5.

Je lui demandai d’où venait que plusieurs prédictions se trouvassent

véritables, et il me répondit, comme il put, qu’il fallait l’attribuer à

la puissance du sort, universellement répandue dans la nature.--Vous

consultez un poète au hasard, disait-il, vous feuilletez ses chants dans

une intention bien éloignée de celle qui les inspire, et vous trouvez

souvent une conformité merveilleuse à votre pensée; il ne faut donc pas

s’étonner qu’une âme humaine, émue d’un instinct supérieur, sans savoir

ce qui se passe en elle, par hasard et non par science, rende parfois un

son qui s’accorde à l’état et à la conduite d’une autre âme.

Voilà ce que j’appris de lui, ou de vous par lui; et ainsi vous avez

esquissé dans ma mémoire les premiers traits du dessin qui devait un

jour guider ma recherche. Car alors, ni lui, ni mon cher Nébridius, sage

et excellent jeune homme, plein de mépris railleurs pour cet art

divinatoire, ne purent me persuader de le rejeter; je cédais à

l’autorité de ceux qui en ont écrit, et je n’avais point encore trouvé

de raison certaine, telle que j’en cherchais, qui me prouvât à

l’évidence que le hasard et non le calcul des mouvements célestes,

décidait de la vérité de ces prédictions.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 74 / 306 题