Violence de sa douleur.
Eh! pourquoi toutes ces paroles? Ce n’est pas le temps de vous
interroger, mais de se confesser à vous. J’étais malheureux, et
malheureux le cœur enchaîné de l’amour des choses mortelles! Leur perte
le déchire, et il sent alors la réalité de misère qui l’opprimait avant
même qu’il les eût perdues. Voilà comme j’étais alors, et je pleurais
amèrement, et je me reposais dans l’amertume. Ainsi j’étais malheureux,
et cette malheureuse vie m’était encore plus chère que mon ami. Je
l’eusse voulu changer, mais non la perdre plutôt que de l’avoir perdu,
lui. Et je ne sais si j’eusse voulu la donner, même pour lui, comme on
le dit, pure fiction peut-être, d’Oreste et de Pylade, jaloux de mourir
l’un pour l’autre ou ensemble, parce que survivre était pour eux pire
que la mort. Mais je ne sais quel sentiment bien différent s’élevait en
moi; profond dégoût de vivre et crainte de mourir. Je crois que, plus je
l’aimais, plus la mort qui me l’avait enlevé m’apparaissait comme une
ennemie cruelle, odieuse, épouvantable, prête à dévorer tous les hommes,
comme elle venait de l’engloutir. Ainsi j’étais alors; oui, je m’en
souviens.
O mon Dieu! voici mon cœur; le voici! voyez-y tous mes souvenirs, ô
vous! mon espérance, qui m’avez purifié des souillures de telles
affections, élevant mes yeux jusqu’à vous, et retirant mes pieds de ces
filets. Je m’étonnais de voir vivre les autres mortels, parce qu’il
était mort celui que j’avais aimé comme s’il n’eût jamais dû mourir; et
je m’étonnais encore davantage, lui mort, de vivre, moi qui étais un
autre lui-même. Oh! qu’il parle bien de son ami le poète qui l’appelle:
«Moitié de mon âme[92]». Oui, j’ai senti que son âme et la mienne
n’avaient été qu’une âme en deux corps; c’est pourquoi la vie m’était en
horreur, je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même. Et
peut-être ne craignais-je ainsi de mourir que de peur d’ensevelir tout
entier celui que j’avais tant aimé.
[92] Hor., _Carm._, lib. I, _Od._ 3.