Liaisons funestes.
Quel était donc cet instinct de mon âme? Vil et honteux instinct! Ame
misérable, tu t’es livrée à lui! Quel était enfin cet instinct maudit?
«Oh! qui peut sonder l’abîme des péchés[81]?» C’était un rire malin qui
nous chatouillait le cœur à l’idée de tromper un homme, et de préparer à
sa sécurité un fâcheux réveil. Pourquoi donc n’avais-je de plaisir, que
précisément parce que je n’étais pas seul? Seul, est-il plus difficile
de rire? Il est vrai; et cependant, un homme est seul, et le rire
s’empare de lui, si un objet ridicule frappe ses sens ou son esprit.
Mais moi je n’eusse rien fait seul; non, seul, je n’eusse rien fait.
[81] Ps. XVIII, 13.
Oui, mon Dieu, voici devant vous la vivante souvenance de mon âme! Seul,
je n’eusse pas commis ce larcin, n’en aimant pas l’objet, n’aimant que
lui-même. Seul, je n’eusse trouvé aucun plaisir à le faire, je ne
l’eusse point fait. O amitié ennemie, séduction de l’esprit, subtile
ardeur de nuire inspirée par l’entrain et le jeu, sans cupidité, sans
passion vindicative, sur un seul mot: Allons, dérobons! et l’on rougit
de rougir encore!
X
Élans vers Dieu.
Qui démêlera ces tortueux replis, ce nœud inextricable? Il recèle la
honte; je n’y veux plus penser; je ne le veux plus voir. C’est vous que
je veux, ô justice, ô innocence, si belle aux chastes regards, dont la
possession nous laisse insatiables. En vous est la paix profonde et la
vie inaltérable. Celui qui entre en vous, «entre dans la joie de son
Seigneur[82]». Libre de toute crainte, il demeurera souverainement bien
dans le Bien souverain. J’ai dérivé loin de vous, mon Dieu; mon
adolescence s’est écoulée hors de votre stabilité, et je suis devenu à
moi-même une contrée d’indigence.
[82] Matth., XXV, 21.