VI

Il se trouve dans les péchés une imitation fausse des perfections

divines.

Qu’ai-je donc aimé en toi, malheureux larcin, crime nocturne de mes

seize ans? Tu n’étais pas beau, étant un larcin; es-tu même quelque

chose, pour que je parle à toi? Ces fruits volés par nous étaient beaux,

parce qu’ils étaient votre œuvre, beauté infinie, Créateur de toutes

choses, Dieu bon, Dieu souverain bien et mon bien véritable. Ces fruits

étaient beaux; mais ce n’était pas eux que convoitait mon âme misérable;

j’en avais de meilleurs en abondance; je ne les ai donc cueillis que

pour voler. Car aussitôt je les jetai, ne savourant que l’iniquité, ma

seule jouissance, ma seule joie. Si j’en approchai quelqu’un de ma

bouche, je n’y goûtai que la saveur de mon crime.

Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui m’a plu dans ce

larcin, et je n’y vois aucune ombre de beauté. Je ne parle point de

cette beauté qui réside dans l’équité, dans la prudence; ou bien, dans

l’esprit de l’homme, sa mémoire, ses sens, sa vie végétative; ni de la

splendide harmonie des corps célestes, et de la terre et de la mer se

peuplant de créatures par une continuelle succession de naissances et de

morts; ni même de cette beauté menteuse, voile des vices décevants.

Car l’orgueil contrefait l’élévation, et vous seul, ô mon Dieu, êtes

élevé au-dessus de tous les êtres. L’ambition, que cherche-t-elle, sinon

les honneurs et la gloire? Et vous seul devez être honoré, seul glorifié

dans tous les siècles. La tyrannie veut se faire craindre; et qui est à

craindre que vous seul, ô Dieu? Votre pouvoir se laisse-t-il jamais rien

ravir, rien soustraire, ici, là, par personne? Et les profanes caresses

veulent être de l’amour; mais quoi de plus caressant que votre amour?

Quoi de plus heureusement aimable que la beauté resplendissante et

souveraine de votre vérité? La curiosité se donne pour la passion de la

science; et vous seul possédez la science universelle et suprême.

L’ignorance même et la stupidité ne se couvrent-elles pas du nom de

simplicité et d’innocence, parce que rien ne saurait être plus simple

que vous, rien de plus innocent que vous, vos œuvres étant ennemies du

mal? La paresse prétend n’être que l’appétence du repos; et quel repos

assuré, que dans le Seigneur? Le luxe se dit magnificence; mais vous

êtes la source vive et inépuisable des incorruptibles délices. La

profusion se farde des traits de la libéralité; mais vous êtes l’opulent

dispensateur de toutes largesses. L’avarice veut beaucoup posséder, et

vous possédez tout. L’envie dispute la prééminence; quoi de plus éminent

que vous? La colère cherche la vengeance; qui se venge plus justement

que vous? La crainte frémit des soudaines rencontres, menaçantes pour ce

qu’elle aime; elle veille à sa sécurité: mais pour vous est-il rien

d’étrange, rien de soudain? Qui vous sépare de ce que vous aimez? Hors

de vous, où est la constante sécurité? La tristesse se consume dans la

perte des jouissances passionnées, parce qu’elle voudrait qu’il lui fût

aussi impossible qu’à vous de rien perdre. Ainsi l’âme devient adultère

lorsque, détournée de vous, elle cherche hors de vous ce qu’elle ne

trouve, pur et sans mélange, qu’en revenant à vous.

Ceux-là vous imitent avec perversité, qui s’éloignent de vous, qui

s’élèvent contre vous. Et toutefois, en vous imitant ainsi, ils montrent

que vous êtes le créateur de l’univers, et que vous ne laissez aucune

place où l’on puisse se retirer entièrement de vous. Et moi, qu’ai-je

donc aimé dans ce larcin? En quoi ai-je imité mon Dieu? faux et criminel

imitateur! Ai-je pris plaisir à enfreindre la loi par la ruse, cette

puissance de la faiblesse? Esclave échappé, mais traînant la chaîne de

la licence, ai-je trouvé dans la faculté de violer impunément la justice

une ténébreuse image de la Toute-Puissance? Esclave malheureux qui fuit

son maître et n’atteint qu’une ombre! O corruption! ô monstre de vie! ô

abîme de mort! Ce qui était illicite a-t-il pu me plaire, et par cela

seul qu’il était illicite?

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 58 / 306 题