Larcin.
Le larcin est condamné par votre loi divine, Seigneur, et par cette loi
écrite au cœur des hommes, que leur iniquité même n’efface pas. Quel
voleur souffre volontiers d’être volé? Quel riche pardonne à l’indigent
poussé par la détresse? Eh bien! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé
sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude
d’iniquité; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et
ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et
du péché que je voulais jouir. Dans le voisinage de nos vignes était un
poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de
beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et
dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux
jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en
rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois
nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux: simple
plaisir de faire ce qui était défendu.
Voici ce cœur, ô Dieu! ce cœur que vous avez vu en pitié au fond de
l’abîme. Le voici, ce cœur; qu’il vous dise ce qu’il allait chercher là,
pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice
même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée; j’ai aimé à périr; j’ai aimé
ma difformité; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité
même, je l’ai aimée! Ame souillée, détachée de votre appui pour sa
ruine, n’ayant dans la honte d’autre appétit que la honte!
V
On ne fait point le mal sans intérêt.
La beauté des corps, tels que l’or, l’argent..., a son attrait.
L’attouchement est flatté par une convenance de rapport, et à chaque
sens correspond une certaine modification des objets. L’honneur
temporel, la puissance de commander et de vaincre ont leur beauté, d’où
naît aussi la soif de la vengeance. Et, pour atteindre à ces
jouissances, nous ne devons pas sortir de vous, Seigneur, ni dévier de
votre loi. Cette vie même que nous vivons ici-bas a pour nous charmer sa
mesure de beauté et sa juste proportion avec toutes les beautés
inférieures. Le nœud si cher de l’amitié humaine trouve sa douceur dans
l’unité de plusieurs âmes.
Cause de péché que tout cela, quand le dérèglement de nos affections
abandonne, pour ces derniers biens, les plus excellents, les plus
sublimes, vous, Seigneur notre Dieu, et votre vérité et votre loi. Ces
biens d’ici-bas ont leur charme, mais qu’est-il auprès de mon Dieu,
créateur de l’univers, unique joie du juste, délices des cœurs droits?
Recherche-t-on la cause d’un crime, on n’y croit d’ordinaire, que s’il
apparaît un désir d’obtenir, une crainte de perdre quelqu’un de ces
biens dont nous parlons, car ils ont leur grâce et leur beauté; mais
qu’ils sont bas et rampants, si l’on songe aux trésors de la gloire et
de la béatitude!
Il a été homicide. Pourquoi? Il convoitait la femme ou l’héritage de son
frère, il a voulu le voler pour vivre, ou se mettre en garde contre ses
larcins; il brûlait de venger une offense. Aurait-il tué pour le plaisir
même du meurtre? Est-ce croyable? Car s’il est dit de cet homme, monstre
de démence et de cruauté, qu’il était gratuitement méchant et cruel,
nous savons néanmoins pourquoi. «Il craignait, dit l’historien, que le
repos n’énervât sa main ou son cœur[80]». Mais ici encore, pourquoi? Il
voulait que cette pratique du crime le rendît maître de Rome, fît tomber
dans ses mains honneurs, richesses, autorité, l’affranchît de la crainte
des lois et de cette détresse où le réduisaient la perte de sa fortune
et la conscience de ses crimes. Ce Catilina n’aimait donc pas ses
forfaits mêmes, mais la fin qui le portait à les commettre.
[80] Sallust., _De Bello Catil._, IX.