IV

Larcin.

Le larcin est condamné par votre loi divine, Seigneur, et par cette loi

écrite au cœur des hommes, que leur iniquité même n’efface pas. Quel

voleur souffre volontiers d’être volé? Quel riche pardonne à l’indigent

poussé par la détresse? Eh bien! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé

sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude

d’iniquité; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et

ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et

du péché que je voulais jouir. Dans le voisinage de nos vignes était un

poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de

beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et

dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux

jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en

rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois

nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux: simple

plaisir de faire ce qui était défendu.

Voici ce cœur, ô Dieu! ce cœur que vous avez vu en pitié au fond de

l’abîme. Le voici, ce cœur; qu’il vous dise ce qu’il allait chercher là,

pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice

même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée; j’ai aimé à périr; j’ai aimé

ma difformité; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité

même, je l’ai aimée! Ame souillée, détachée de votre appui pour sa

ruine, n’ayant dans la honte d’autre appétit que la honte!

V

On ne fait point le mal sans intérêt.

La beauté des corps, tels que l’or, l’argent..., a son attrait.

L’attouchement est flatté par une convenance de rapport, et à chaque

sens correspond une certaine modification des objets. L’honneur

temporel, la puissance de commander et de vaincre ont leur beauté, d’où

naît aussi la soif de la vengeance. Et, pour atteindre à ces

jouissances, nous ne devons pas sortir de vous, Seigneur, ni dévier de

votre loi. Cette vie même que nous vivons ici-bas a pour nous charmer sa

mesure de beauté et sa juste proportion avec toutes les beautés

inférieures. Le nœud si cher de l’amitié humaine trouve sa douceur dans

l’unité de plusieurs âmes.

Cause de péché que tout cela, quand le dérèglement de nos affections

abandonne, pour ces derniers biens, les plus excellents, les plus

sublimes, vous, Seigneur notre Dieu, et votre vérité et votre loi. Ces

biens d’ici-bas ont leur charme, mais qu’est-il auprès de mon Dieu,

créateur de l’univers, unique joie du juste, délices des cœurs droits?

Recherche-t-on la cause d’un crime, on n’y croit d’ordinaire, que s’il

apparaît un désir d’obtenir, une crainte de perdre quelqu’un de ces

biens dont nous parlons, car ils ont leur grâce et leur beauté; mais

qu’ils sont bas et rampants, si l’on songe aux trésors de la gloire et

de la béatitude!

Il a été homicide. Pourquoi? Il convoitait la femme ou l’héritage de son

frère, il a voulu le voler pour vivre, ou se mettre en garde contre ses

larcins; il brûlait de venger une offense. Aurait-il tué pour le plaisir

même du meurtre? Est-ce croyable? Car s’il est dit de cet homme, monstre

de démence et de cruauté, qu’il était gratuitement méchant et cruel,

nous savons néanmoins pourquoi. «Il craignait, dit l’historien, que le

repos n’énervât sa main ou son cœur[80]». Mais ici encore, pourquoi? Il

voulait que cette pratique du crime le rendît maître de Rome, fît tomber

dans ses mains honneurs, richesses, autorité, l’affranchît de la crainte

des lois et de cette détresse où le réduisaient la perte de sa fortune

et la conscience de ses crimes. Ce Catilina n’aimait donc pas ses

forfaits mêmes, mais la fin qui le portait à les commettre.

[80] Sallust., _De Bello Catil._, IX.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 57 / 306 题