Vanité de ses études.
Permettez-moi, mon Dieu, de parler encore de mon intelligence, votre
don; en quels délires elle s’abrutissait! Grande affaire, et qui me
troublait l’âme par l’appât de la louange, par la crainte de la honte et
des châtiments, quand il s’agissait d’exprimer les plaintes amères de
Junon, «impuissante à détourner de l’Italie le chef des Troyens[73]»,
plaintes que je savais imaginaires; mais on nous forçait de nous égarer
sur les traces de ces mensonges poétiques, et de dire en libre langage
ce que le poète dit en vers. Et celui-là méritait le plus d’éloges qui,
fidèle à la dignité du personnage mis en scène, produisait un sentiment
plus naïf de colère et de douleur, ajustant à ses pensées un vêtement
convenable d’expression. Eh! à quoi bon, ô ma vraie vie, ô mon Dieu! A
quoi bon cet avantage sur la plupart de mes condisciples et rivaux, de
voir mes compositions plus applaudies? Vent et fumée que tout cela.
N’était-il pas d’autre sujet pour exercer mon intelligence et ma langue?
Vos louanges, Seigneur, vos louanges dictées par vos Écritures mêmes,
eussent soutenu le pampre pliant de mon cœur. Il n’eût pas été emporté
dans le vague des bagatelles, triste proie des oiseaux sinistres; car il
est plus d’une manière de sacrifier aux anges prévaricateurs.
[73] _Æneid._, I, 36, 75.