XXX

Les évêques doivent-ils, à l’approche des ennemis, abandonner leurs

églises?

Cependant les ennemis approchaient; et ici il est impossible de passer

sous silence la réponse qu’il fit l’un de nos collègues, le saint évêque

de Thiave (ou de Thabenne), Honoré, qui le consulta par lettre pour

savoir si, l’arrivée des barbares, les évêques et les clercs devaient

abandonner ou non leurs églises, lui faisant entendre en même temps ce

qu’il fallait craindre plus particulièrement de ces destructeurs de

Rome. Sa réponse à cette lettre, j’ai voulu l’insérer ici; c’est une

instruction fort utile et même nécessaire à la conduite des et ministres

de Dieu. Voici donc ce qu’il écrivait:

_Augustin à son très honoré frère et collègue dans l’épiscopat, Honoré,

salut en Notre-Seigneur._

«Ayant envoyé à votre charité une copie de la lettre que j’ai écrite à

notre frère et collègue, Quodvultdeus, je pensais devoir être quitte de

la tâche que vous m’imposez en me demandant ce que vous devez faire dans

les périls auxquels ces malheureux temps nous exposent. Car bien que

cette lettre soit fort courte, je ne crois pas cependant y avoir rien

oublié de ce qu’il importait, à vous d’apprendre, et moi de répondre;

puisque j’ai dit qu’il ne fallait pas arrêter ceux qui auraient la

faculté et le désir de se retirer en lieu de sûreté, et que les liens de

notre ministère, ces liens par lesquels la charité de Jésus-Christ nous

attache invinciblement à nos églises et nous dévoue à leur service ne

devaient pas être rompus. Voici les propres termes de cette lettre:

quelque peu qu’il demeure du peuple de Dieu au lieu où nous sommes,

notre ministère lui est nécessaire, il ne nous est pas permis de

l’abandonner, et il ne nous reste qu’à dire au Seigneur: «Soyez-nous un

protecteur et un abri[42]».

[42] Ps. XXX, 3.

«Mais cette résolution ne vous satisfait pas, dites-vous; elle vous

paraît aller contre le précepte ou l’exemple du Seigneur. Nous nous

rappelons en effet ces paroles: «Lorsqu’on vous persécutera dans une

ville, fuyez dans une autre[43]».

[43] Matth., X, 23; Act., 20, 28.

«Or, qui croira que le Seigneur ait prétendu par là que le pasteur, sans

lequel le troupeau ne peut vivre, abandonne les brebis que le Sauveur a

rachetées de son sang? Mais ne l’a-t-il pas fait lui-même, lorsque,

porté par ses parents, il s’enfuit tout petit en Égypte? Avait-il donc

alors formé ces églises, pour qu’il nous soit permis de dire qu’elles

ont été par lui délaissées? Et quand l’apôtre Paul, descendu par une

fenêtre dans une corbeille, se déroba aux mains de son ennemi, l’église

du lieu fut-elle privée par sa fuite des secours nécessaires, et n’y

avait-il pas d’autres frères chargés de pourvoir à ses besoins? Aussi

l’apôtre ne se décida-t-il que sur leurs instances, sollicité par eux de

se conserver lui-même à l’Église, car c’était lui personnellement que le

persécuteur cherchait.

«Que les serviteurs et les ministres de Jésus-Christ, ministres de sa

parole et de son sacrement, suivent donc ce qu’il a commandé ou permis.

Qu’ils fuient de ville en ville, quand c’est quelqu’un d’eux en

particulier que les persécuteurs recherchent, en sorte que les autres

que l’on ne poursuit pas demeurent pour servir l’Église et pour

distribuer aux fidèles la nourriture sans laquelle ils ne pourraient

vivre. Mais lorsqu’un péril commun enveloppe à la fois les clercs et les

laïques, ah! que ceux qui ont besoin de secours ne soient pas abandonnés

de ceux à qui il appartient de secourir. Que tous donc ensemble se

retirent en lieu sûr; ou que ceux que la nécessité retient trouvent

toujours auprès d’eux ceux que la nécessité du ministère ecclésiastique

oblige, prêts à partager la vie ou la souffrance de leurs frères, selon

le bon plaisir du Père de famille.

«Alors que les uns aient plus à souffrir, et les autres moins, ou que

tous souffrent également, il est aisé de voir qui sont ceux qui

souffrent pour les autres, c’est-à-dire ceux qui, pouvant se dérober à

tant de maux par la fuite, ont préféré demeurer pour ne pas délaisser

les besoins de leurs frères. Et voilà la grande épreuve de cette charité

que l’apôtre Jean nous recommande par ces paroles: «Comme le Christ a

donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos

frères[44]»; car ceux qui fuient ceux qui, enchaînés par la nécessité,

ne peuvent fuir, s’ils tombent entre les mains des ennemis c’est pour

eux-mêmes et non pour leurs frères qu’ils souffrent. Mais souffrir pour

n’avoir pas voulu abandonner le salut éternel de ses frères, c’est

assurément donner sa vie pour eux.

[44] I Joan., 3, 16.

«Aussi, cette parole qui m’a été rapportée d’un évêque: «Si le Christ

nous ordonne la fuite dans les persécutions mêmes où l’on peut gagner le

martyre, combien plus devons-nous fuir de stériles souffrances quand une

invasion de barbares nous menace»! cette parole, dis-je, est vraie, elle

est admissible, mais seulement pour qui n’est point lié par le devoir

ecclésiastique. Quant au pasteur qui ne refuse de se dérober aux

cruelles éprouves que pour ne point trahir le ministère de Jésus-Christ,

sans lequel il est impossible aux hommes de devenir chrétiens et de

vivre chrétiens, ce pasteur recueille un plus grand fruit de charité que

celui qui, fuyant, non pour ses frères, mais pour lui-même, est arrêté,

confesse Jésus-Christ et souffre le martyre.

«Que dites-vous donc dans votre première lettre? Vous dites: «Faut-il

demeurer dans nos églises? Je ne sache point quel autre bien peut en

arriver au peuple et à nous, que le spectacle d’hommes égorgés, de

femmes violées, d’églises brûlées sous nos yeux; et pour nous-mêmes

l’épreuve des tortures par lesquelles l’avarice des barbares veut nous

arracher ce que nous n’avons pas». Mais Dieu n’a-t-il pas la puissance

d’exaucer les prières de ses serviteurs et de détourner les maux que

l’on craint? Eh quoi! pour des maux incertains, la trahison certaine de

nos devoirs; cet abandon qui livre le peuple à une perte certaine quant

aux biens, non de cette vie, mais d’une autre incomparablement plus

digne de nos soins et de notre sollicitude! Car si ces maux que l’on

redoute étaient certains, tous s’enfuiraient, et la disparition de tous

ceux dont l’intérêt nous oblige nous affranchirait de la nécessité de

demeurer. Car qui ferait aux ministres un devoir de rester là où il n’y

aurait plus envers qui exercer les fonctions du ministère? Ainsi,

quelques saints évêques d’Espagne se sont retirés quand la fuite, le

fer, les horreurs d’un siège, la captivité eurent dissipé leur peuple.

Mais d’autres, et en bien plus grand nombre, voyant demeurer ceux pour

qui ils devaient demeurer, sont en effet restés avec leur troupeau sous

le même nuage, gros de périls. Et si quelques-uns l’ont abandonné, c’est

ce que nous disons qu’on ne doit pas faire. Et ceux-là n’ont pas suivi

les préceptes de l’autorité divine, mais ils se sont laissé surprendre

par l’erreur ou vaincre par la crainte. Car pourquoi pensent-ils qu’ils

faut obéir indifféremment au précepte de fuir de ville en ville, et ne

songent-ils pas avec horreur à ce mercenaire qui voit venir le loup et

s’enfuit parce qu’il n’a nul souci des brebis? Pourquoi ne cherchent-ils

point à concilier ces deux paroles du Seigneur, dont l’une ordonne ou

permet la fuite, et l’autre la reprend et la condamne? Car on ne les

saurait trouver contraires l’une à l’autre; et comment les accorder,

sinon par les distinctions précédentes?

«A savoir que, sous la persécution, les ministres du Christ ne sont

libres de fuir que lorsque, par sa fuite, le troupeau du Christ ne leur

donne plus l’occasion d’exercer le ministère, ou, le troupeau demeurant,

si les fonctions saintes peuvent être remplies par d’autres qui n’ont

pas la même raison de fuir. Ainsi, descendu dans une corbeille, l’apôtre

se retire et se dérobe au persécuteur qui le cherche personnellement;

mais loin que le service de l’Église soit abandonné, il le laisse aux

mains de ses frères qui ne sont pas dans la même nécessité. Ainsi

s’enfuit saint Athanase, évêque d’Alexandrie, quand l’empereur Constance

veut s’emparer de sa personne, sans que les autres pasteurs songent à

délaisser le peuple catholique qui reste dans Alexandrie. Or, quand le

peuple demeure, et que les ministres fuient, lui dérobant les secours du

ministère, n’est-ce pas là cette fuite damnable, cette fuite de

mercenaires qui n’ont pas souci des brebis?

«Car le loup viendra, non pas un homme, mais le diable, qui,

d’ordinaire, jette dans l’apostasie ceux des fidèles à qui le ministère

quotidien du corps du Seigneur a manqué. Et par ta science, ou plutôt

par ton ignorance de l’Écriture, ton frère plus faible périra, ton frère

pour qui le Christ est mort.

«Quant ceux qui se laissent ici, non pas abuser par l’erreur, mais

dominer par la crainte, ne combattent-ils plutôt vaillamment contre

cette crainte, avec la grâce et l’assistance de Dieu, pour se soustraire

à des maux sans comparaison plus terribles et infiniment plus à

craindre? C’est ce qui arrive quand le cœur exhale la vive flamme de la

charité divine, et non l’impure flamme de la cupidité mondaine. Car

voici les paroles de la charité: «Qui est faible sans que je

m’affaiblisse avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle[45]?» Mais

la charité est de Dieu. Prions donc, afin qu’elle nous soit donnée par

celui qui nous la commande, et qu’elle nous fasse plutôt craindre pour

les brebis de Jésus-Christ le glaive de la malice spirituelle au fond de

leur cœur, que le glaive des barbares dans leur corps, ce corps qui, tôt

ou tard, d’une mort ou d’une autre, doit périr. Craignons plutôt

l’adultère spirituel, qui éteint dans les cœurs la charité de la foi,

que les violences auxquelles les femmes peuvent être exposées dans leurs

personnes. Car rien ne viole la pudeur tant que l’âme la conserve; et

elle ne saurait être violée corporellement quand la volonté de la

victime, loin de prêter honteusement son corps, refuse tout consentement

à l’action étrangère. Craignons que les pierres vivantes ne s’écroulent

par notre défection, plutôt que les pierres et le bois de nos temples

matériels ne soient brûlés en notre présence. Craignons que les membres

du corps de Jésus-Christ, privés de leur nourriture spirituelle, ne

périssent plutôt que les membres de notre corps ne soient torturés par

la fureur des ennemis. Non qu’il ne faille éviter ces maux quand on le

peut, mais il faut se résoudre à les souffrir quand on ne peut les

éviter sans impiété; à moins qu’on ne soutienne qu’il n’est pas un

ministre impie, celui-là qui dérobe le ministère nécessaire à la piété,

au moment même où il est le plus nécessaire. Oublions-nous ce qui arrive

en ces extrémités de périls, quand il ne reste plus aucun moyen de fuir?

Quel concours à l’église de tout âge et de tout sexe! les uns demandant

le baptême; les autres, la réconciliation; d’autres, les rigueurs de la

pénitence; tous, des consolations; tous, la grâce et la dispensation des

sacrements. Alors, si les ministres manquent, quel malheur s’attache à

ceux qui sortent du siècle sans être régénérés ou déliés! Quel deuil

pour les fidèles, leurs parents, qui ne les auront pas avec eux dans le

repos de la vie éternelle! Entendez-vous les gémissements de tous et les

imprécations de quelques-uns sur l’absence du ministère et des

ministres? Voyez donc ce que fait la crainte des maux temporels, et

quelle moisson de maux éternels elle prépare! Que si les ministres sont

à leur poste, selon les forces que le Seigneur leur prête, tout le

peuple est assisté; les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul

n’est privé de la communion du corps du Seigneur; tous sont consolés,

soutenus, exhortés à prier Dieu qui peut détourner les fléaux que l’on

redoute; tous sont préparés, en sorte que s’il est impossible que ce

calice passe en se détournant d’eux, ils acceptent la volonté de Celui

qui ne peut rien vouloir de mal.

[45] II Corinth., II, 29.

«Vous voyez sans doute, à présent, ce qui, me disiez-vous, échappait

votre vue; quel avantage pour le peuple chrétien, si, dans les maux

présents, la présence des ministres du Christ ne lui manque pas; et vous

voyez aussi combien est grand le mal de leur absence, «quand ils

cherchent leur intérêt et non celui de Jésus-Christ[46]»; quand ils

n’ont pas cette vertu dont il est dit: «Elle ne cherche point ce qui est

à elle[47]»; quand enfin ils n’imitent point celui qui a dit: «Je ne

cherche pas ce qui m’est utile, mais ce qui l’est au plus grand nombre,

afin qu’ils soient sauvés[48]». Et celui-là ne se serait pas dérobé aux

poursuites d’un puissant ennemi s’il n’avait voulu se conserver à ceux

qui ne pouvaient se passer de lui. Aussi, dit-il, «je me trouve en

presse et partagé entre deux désirs: l’un, d’être dissous pour être avec

Jésus-Christ, ce qui serait infiniment le meilleur; l’autre, de demeurer

encore dans cette chair, ce qui est nécessaire à cause de vous[49]».

[46] Philip., 2, 21.

[47] I Corinth., 13, 5.

[48] I Corinth., 10, 33.

[49] Phil., 1, 23.

«C’est pour cela, dira-t-on peut-être, que les ministres de Dieu, dans

l’imminence de telles calamités, doivent fuir, afin de se conserver pour

l’Église même, au retour des temps meilleurs. Quelques-uns, il est vrai,

en usent ainsi, et avec raison, lorsque d’autres ministres sont là qui

tiennent leur place, en sorte que le ministère n’est pas délaissé de

tous: telle fut, nous l’avons dit, la conduite d’Athanase. Car, de

quelle nécessité, de quel avantage était pour l’Église la vie temporelle

de ce grand homme? La foi le sait, elle qu’il défendit contre les ariens

hérétiques de son éloquence et de son amour. Mais quand le péril est

commun, et qu’il est plus à craindre que la fuite des pasteurs soit

attribuée moins au dessein de servir qu’à la crainte de mourir; quand il

y a plus de scandale dans l’exemple de leur fuite qu’il ne saurait y

avoir d’utilité dans la conservation de leur vie, alors il n’y a plus à

hésiter.

«Aussi, quand le saint roi David cessa de s’exposer aux hasards des

combats, «de peur que le flambeau d’Israël ne vînt à s’éteindre[50]» il

ne prit pas de lui-même cette résolution, il l’accorda aux prières de

son peuple; autrement son exemple eût autorisé bien des lâchetés s’il

eût donné lieu de croire qu’il avait cédé, non pas à la considération de

l’intérêt public, mais au trouble de la crainte.

[50] I Reg., 21, 17.

«Ici se présente une autre question, que nous ne devons pas mépriser.

«Si, à l’approche de quelque désastre, on juge qu’il est de l’intérêt

commun que quelques-uns des ministres se retirent pour se réserver,

après l’orage, aux besoins spirituels de ceux qu’il aura épargnés, que

fera-t-on, si les pasteurs semblent tous menacés de périr, excepté les

fugitifs? Que fera-t-on, en effet, si la persécution ne paraît

s’attacher qu’aux ministres de l’Église? Que dirons-nous? Faut-il que

l’Église soit abandonnée par leur fuite, de peur qu’elle ne soit plus

tristement abandonnée par leur mort? Mais si les laïques n’ont pas à

craindre pour leurs jours, ne peuvent-ils cacher leurs évêques et leurs

clercs, selon l’assistance que leur pourra prêter Celui qui a tout dans

sa main, et peut, par un miracle de sa puissance, sauver qui ne fuit

pas? Nous cherchons, toutefois, ce que nous devons faire, de peur qu’il

ne semble qu’en nous attendant toujours à des miracles, nous voulions

tenter Dieu. Or, dans une de ces tempêtes du monde, où un danger commun

enveloppe les laïques et le clergé, il n’en est pas comme de celui qui,

dans un vaisseau, menace et marchands et matelots. Mais Dieu nous garde

d’estimer si peu notre navire que les matelots, et surtout le Pilote,

l’abandonnent dans le péril, pour se sauver dans une barque ou à la

nage! ce n’est pas de la mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir,

que sont menacés ceux dont notre abandon causerait la perte, mais de la

mort éternelle, qui peut venir si l’on n’y prend garde, mais qui peut

aussi ne pas venir si l’on y songe sérieusement.

«Or, pourquoi s’imaginer que, dans ce commun péril dont cette invasion

menace notre vie, tous les clercs et non pas tous les laïques doivent

trouver la mort, et qu’ils ne mourront pas avec tous ceux qui ont besoin

de notre ministère? Pourquoi ne pas espérer que s’il doit survivre

quelques laïques, quelques clercs survivront aussi pour leur rendre les

assistances nécessaires?

«Oh! que ne s’élève-t-il entre les ministres de Dieu ce glorieux

différend à qui demeurera, à qui fuira, afin que la mort de tous, ou la

fuite de tous, ne laisse pas l’Église abandonnée? Un tel combat serait

de part et d’autre un combat de charité, et de part et d’autre on serait

agréable à la Charité. Que s’il ne se pouvait autrement terminer, il

faudrait, selon moi, décider par le sort qui doit rester, qui doit fuir.

Ceux, en effet, qui réclameraient pour eux le droit de se retirer

passeraient pour des lâches, qui n’osent affronter le danger, ou pour

des présomptueux, qui jugent la conservation de leur personne plus

nécessaire à l’Église. Enfin, pour être seraient-ce les meilleurs qui

choisiraient de se sacrifier pour leurs frères; et la fuite ne sauverait

que ceux dont la vie est moins utile, les moins zélés pour servir, les

moins habiles à gouverner. Ceux-ci, du moins, s’ils ont quelque

sentiment de piété, résisteront à leurs collègues, dont ils sentent la

vie plus précieuse à l’Église, et dont le dévouement embrasse plutôt la

mort que la fuite. Qu’on suive donc cette parole de l’Écriture: «Le sort

apaise les disputes, et décide entre les rivaux[51]». Car, dans ces

incertitudes, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler

les meilleurs à cueillir la palme de la souffrance, en épargnant les

faibles; soit qu’il fortifie les faibles contre la souffrance, et retire

de la vie ceux dont la vie est moins utile à l’Église. C’est peut-être

quelque chose d’assez étrange que cet appel au sort; mais quand on

l’aura fait, qui osera le blâmer? Qui, même, se retiendra de

l’approuver, sinon l’ignorant ou l’envieux? Que si l’on rejette ce parti

comme inusité, que l’Église, du moins, ne se trouve point, par la fuite

des ministres, abandonnée du ministère qui est nécessaire aux fidèles,

qui leur est dû, surtout en de si grands périls. Que nul n’ait de soi

une telle estime que, pour quelque don particulier qu’il a reçu, il

réclame, comme le plus méritant, le privilège de la vie, c’est-à-dire de

la fuite. Quiconque pense de la sorte se plaît trop à soi-même. Et

quiconque parle ainsi déplaît à tous.

[51] Prov., 18, 18.

«Il y en a sans doute qui pensent qu’en ne fuyant pas dans ces jours

menaçants, les évêques et les clercs inspirent au peuple une trompeuse

sécurité, et qu’il ne fuit point, parce qu’il voit ses pasteurs

demeurer. Mais il est facile de détourner cette objection ou ce

reproche. On peut parler au peuple; on peut lui dire: Ne vous méprenez

pas sur notre conduite, si nous ne nous retirons pas, car ce n’est pas

pour nous, mais pour vous, que nous demeurons ici; c’est pour ne pas

vous dérober les secours que nous savons nécessaires à votre salut, qui

est en Jésus-Christ. Si donc vous voulez fuir, vous nous déliez

vous-mêmes des liens qui nous retiennent. Je pense toutefois qu’il ne

faut parler ainsi qu’autant qu’il semblera vraiment utile de se retirer

en lieu plus sûr. Que si, à ces paroles, tous ou quelques-uns s’écrient:

Nous sommes sous la puissance de Celui dont nul, où qu’il se retire, ne

peut éviter la colère; dont la miséricorde peut protéger, où qu’il soit,

celui qui ne veut se retirer nulle part, soit que des nécessités

invincibles l’enchaînent, soit qu’il veuille s’épargner la peine de

chercher des asiles incertains, où l’on ne trouve point la sécurité,

mais où l’on change de périls; assurément ceux qui pensent ainsi ne

doivent pas être déshérités des secours du christianisme. Si, au

contraire, tous préfèrent émigrer, rien n’attache plus les pasteurs au

lieu d’où le troupeau qui les retenait se retire.

«Ainsi donc, quiconque fuit, sans toutefois que le service de l’Église

manque par sa fuite, celui-là fait ce que le Seigneur commande ou

permet. Celui qui fuit, et par sa fuite dérobe au troupeau du Christ

l’aliment de sa vie spirituelle, celui-là est le mercenaire qui voit

venir le loup, et qui s’enfuit, parce qu’il se soucie peu des brebis.

Vous m’avez consulté, mon très frère, et voilà la réponse que me dicte

la vérité, comme je l’entends, et ma charité sincère; mais ce n’est pas

pour vous détourner d’un autre parti, si vous en trouvez un meilleur à

prendre. Mais en de tels périls, que pouvons-nous faire de mieux que

prier le Seigneur notre Dieu d’avoir pitié de nous? C’est ainsi que de

sages et saints pasteurs ont obtenu la volonté et la grâce de ne pas

abandonner les Églises de Dieu; et malgré les traits mordants de leurs

contradicteurs, ils sont restés inébranlables dans leur résolution».

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 32 / 306 题