Les évêques doivent-ils, à l’approche des ennemis, abandonner leurs
églises?
Cependant les ennemis approchaient; et ici il est impossible de passer
sous silence la réponse qu’il fit l’un de nos collègues, le saint évêque
de Thiave (ou de Thabenne), Honoré, qui le consulta par lettre pour
savoir si, l’arrivée des barbares, les évêques et les clercs devaient
abandonner ou non leurs églises, lui faisant entendre en même temps ce
qu’il fallait craindre plus particulièrement de ces destructeurs de
Rome. Sa réponse à cette lettre, j’ai voulu l’insérer ici; c’est une
instruction fort utile et même nécessaire à la conduite des et ministres
de Dieu. Voici donc ce qu’il écrivait:
_Augustin à son très honoré frère et collègue dans l’épiscopat, Honoré,
salut en Notre-Seigneur._
«Ayant envoyé à votre charité une copie de la lettre que j’ai écrite à
notre frère et collègue, Quodvultdeus, je pensais devoir être quitte de
la tâche que vous m’imposez en me demandant ce que vous devez faire dans
les périls auxquels ces malheureux temps nous exposent. Car bien que
cette lettre soit fort courte, je ne crois pas cependant y avoir rien
oublié de ce qu’il importait, à vous d’apprendre, et moi de répondre;
puisque j’ai dit qu’il ne fallait pas arrêter ceux qui auraient la
faculté et le désir de se retirer en lieu de sûreté, et que les liens de
notre ministère, ces liens par lesquels la charité de Jésus-Christ nous
attache invinciblement à nos églises et nous dévoue à leur service ne
devaient pas être rompus. Voici les propres termes de cette lettre:
quelque peu qu’il demeure du peuple de Dieu au lieu où nous sommes,
notre ministère lui est nécessaire, il ne nous est pas permis de
l’abandonner, et il ne nous reste qu’à dire au Seigneur: «Soyez-nous un
protecteur et un abri[42]».
[42] Ps. XXX, 3.
«Mais cette résolution ne vous satisfait pas, dites-vous; elle vous
paraît aller contre le précepte ou l’exemple du Seigneur. Nous nous
rappelons en effet ces paroles: «Lorsqu’on vous persécutera dans une
ville, fuyez dans une autre[43]».
[43] Matth., X, 23; Act., 20, 28.
«Or, qui croira que le Seigneur ait prétendu par là que le pasteur, sans
lequel le troupeau ne peut vivre, abandonne les brebis que le Sauveur a
rachetées de son sang? Mais ne l’a-t-il pas fait lui-même, lorsque,
porté par ses parents, il s’enfuit tout petit en Égypte? Avait-il donc
alors formé ces églises, pour qu’il nous soit permis de dire qu’elles
ont été par lui délaissées? Et quand l’apôtre Paul, descendu par une
fenêtre dans une corbeille, se déroba aux mains de son ennemi, l’église
du lieu fut-elle privée par sa fuite des secours nécessaires, et n’y
avait-il pas d’autres frères chargés de pourvoir à ses besoins? Aussi
l’apôtre ne se décida-t-il que sur leurs instances, sollicité par eux de
se conserver lui-même à l’Église, car c’était lui personnellement que le
persécuteur cherchait.
«Que les serviteurs et les ministres de Jésus-Christ, ministres de sa
parole et de son sacrement, suivent donc ce qu’il a commandé ou permis.
Qu’ils fuient de ville en ville, quand c’est quelqu’un d’eux en
particulier que les persécuteurs recherchent, en sorte que les autres
que l’on ne poursuit pas demeurent pour servir l’Église et pour
distribuer aux fidèles la nourriture sans laquelle ils ne pourraient
vivre. Mais lorsqu’un péril commun enveloppe à la fois les clercs et les
laïques, ah! que ceux qui ont besoin de secours ne soient pas abandonnés
de ceux à qui il appartient de secourir. Que tous donc ensemble se
retirent en lieu sûr; ou que ceux que la nécessité retient trouvent
toujours auprès d’eux ceux que la nécessité du ministère ecclésiastique
oblige, prêts à partager la vie ou la souffrance de leurs frères, selon
le bon plaisir du Père de famille.
«Alors que les uns aient plus à souffrir, et les autres moins, ou que
tous souffrent également, il est aisé de voir qui sont ceux qui
souffrent pour les autres, c’est-à-dire ceux qui, pouvant se dérober à
tant de maux par la fuite, ont préféré demeurer pour ne pas délaisser
les besoins de leurs frères. Et voilà la grande épreuve de cette charité
que l’apôtre Jean nous recommande par ces paroles: «Comme le Christ a
donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos
frères[44]»; car ceux qui fuient ceux qui, enchaînés par la nécessité,
ne peuvent fuir, s’ils tombent entre les mains des ennemis c’est pour
eux-mêmes et non pour leurs frères qu’ils souffrent. Mais souffrir pour
n’avoir pas voulu abandonner le salut éternel de ses frères, c’est
assurément donner sa vie pour eux.
[44] I Joan., 3, 16.
«Aussi, cette parole qui m’a été rapportée d’un évêque: «Si le Christ
nous ordonne la fuite dans les persécutions mêmes où l’on peut gagner le
martyre, combien plus devons-nous fuir de stériles souffrances quand une
invasion de barbares nous menace»! cette parole, dis-je, est vraie, elle
est admissible, mais seulement pour qui n’est point lié par le devoir
ecclésiastique. Quant au pasteur qui ne refuse de se dérober aux
cruelles éprouves que pour ne point trahir le ministère de Jésus-Christ,
sans lequel il est impossible aux hommes de devenir chrétiens et de
vivre chrétiens, ce pasteur recueille un plus grand fruit de charité que
celui qui, fuyant, non pour ses frères, mais pour lui-même, est arrêté,
confesse Jésus-Christ et souffre le martyre.
«Que dites-vous donc dans votre première lettre? Vous dites: «Faut-il
demeurer dans nos églises? Je ne sache point quel autre bien peut en
arriver au peuple et à nous, que le spectacle d’hommes égorgés, de
femmes violées, d’églises brûlées sous nos yeux; et pour nous-mêmes
l’épreuve des tortures par lesquelles l’avarice des barbares veut nous
arracher ce que nous n’avons pas». Mais Dieu n’a-t-il pas la puissance
d’exaucer les prières de ses serviteurs et de détourner les maux que
l’on craint? Eh quoi! pour des maux incertains, la trahison certaine de
nos devoirs; cet abandon qui livre le peuple à une perte certaine quant
aux biens, non de cette vie, mais d’une autre incomparablement plus
digne de nos soins et de notre sollicitude! Car si ces maux que l’on
redoute étaient certains, tous s’enfuiraient, et la disparition de tous
ceux dont l’intérêt nous oblige nous affranchirait de la nécessité de
demeurer. Car qui ferait aux ministres un devoir de rester là où il n’y
aurait plus envers qui exercer les fonctions du ministère? Ainsi,
quelques saints évêques d’Espagne se sont retirés quand la fuite, le
fer, les horreurs d’un siège, la captivité eurent dissipé leur peuple.
Mais d’autres, et en bien plus grand nombre, voyant demeurer ceux pour
qui ils devaient demeurer, sont en effet restés avec leur troupeau sous
le même nuage, gros de périls. Et si quelques-uns l’ont abandonné, c’est
ce que nous disons qu’on ne doit pas faire. Et ceux-là n’ont pas suivi
les préceptes de l’autorité divine, mais ils se sont laissé surprendre
par l’erreur ou vaincre par la crainte. Car pourquoi pensent-ils qu’ils
faut obéir indifféremment au précepte de fuir de ville en ville, et ne
songent-ils pas avec horreur à ce mercenaire qui voit venir le loup et
s’enfuit parce qu’il n’a nul souci des brebis? Pourquoi ne cherchent-ils
point à concilier ces deux paroles du Seigneur, dont l’une ordonne ou
permet la fuite, et l’autre la reprend et la condamne? Car on ne les
saurait trouver contraires l’une à l’autre; et comment les accorder,
sinon par les distinctions précédentes?
«A savoir que, sous la persécution, les ministres du Christ ne sont
libres de fuir que lorsque, par sa fuite, le troupeau du Christ ne leur
donne plus l’occasion d’exercer le ministère, ou, le troupeau demeurant,
si les fonctions saintes peuvent être remplies par d’autres qui n’ont
pas la même raison de fuir. Ainsi, descendu dans une corbeille, l’apôtre
se retire et se dérobe au persécuteur qui le cherche personnellement;
mais loin que le service de l’Église soit abandonné, il le laisse aux
mains de ses frères qui ne sont pas dans la même nécessité. Ainsi
s’enfuit saint Athanase, évêque d’Alexandrie, quand l’empereur Constance
veut s’emparer de sa personne, sans que les autres pasteurs songent à
délaisser le peuple catholique qui reste dans Alexandrie. Or, quand le
peuple demeure, et que les ministres fuient, lui dérobant les secours du
ministère, n’est-ce pas là cette fuite damnable, cette fuite de
mercenaires qui n’ont pas souci des brebis?
«Car le loup viendra, non pas un homme, mais le diable, qui,
d’ordinaire, jette dans l’apostasie ceux des fidèles à qui le ministère
quotidien du corps du Seigneur a manqué. Et par ta science, ou plutôt
par ton ignorance de l’Écriture, ton frère plus faible périra, ton frère
pour qui le Christ est mort.
«Quant ceux qui se laissent ici, non pas abuser par l’erreur, mais
dominer par la crainte, ne combattent-ils plutôt vaillamment contre
cette crainte, avec la grâce et l’assistance de Dieu, pour se soustraire
à des maux sans comparaison plus terribles et infiniment plus à
craindre? C’est ce qui arrive quand le cœur exhale la vive flamme de la
charité divine, et non l’impure flamme de la cupidité mondaine. Car
voici les paroles de la charité: «Qui est faible sans que je
m’affaiblisse avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle[45]?» Mais
la charité est de Dieu. Prions donc, afin qu’elle nous soit donnée par
celui qui nous la commande, et qu’elle nous fasse plutôt craindre pour
les brebis de Jésus-Christ le glaive de la malice spirituelle au fond de
leur cœur, que le glaive des barbares dans leur corps, ce corps qui, tôt
ou tard, d’une mort ou d’une autre, doit périr. Craignons plutôt
l’adultère spirituel, qui éteint dans les cœurs la charité de la foi,
que les violences auxquelles les femmes peuvent être exposées dans leurs
personnes. Car rien ne viole la pudeur tant que l’âme la conserve; et
elle ne saurait être violée corporellement quand la volonté de la
victime, loin de prêter honteusement son corps, refuse tout consentement
à l’action étrangère. Craignons que les pierres vivantes ne s’écroulent
par notre défection, plutôt que les pierres et le bois de nos temples
matériels ne soient brûlés en notre présence. Craignons que les membres
du corps de Jésus-Christ, privés de leur nourriture spirituelle, ne
périssent plutôt que les membres de notre corps ne soient torturés par
la fureur des ennemis. Non qu’il ne faille éviter ces maux quand on le
peut, mais il faut se résoudre à les souffrir quand on ne peut les
éviter sans impiété; à moins qu’on ne soutienne qu’il n’est pas un
ministre impie, celui-là qui dérobe le ministère nécessaire à la piété,
au moment même où il est le plus nécessaire. Oublions-nous ce qui arrive
en ces extrémités de périls, quand il ne reste plus aucun moyen de fuir?
Quel concours à l’église de tout âge et de tout sexe! les uns demandant
le baptême; les autres, la réconciliation; d’autres, les rigueurs de la
pénitence; tous, des consolations; tous, la grâce et la dispensation des
sacrements. Alors, si les ministres manquent, quel malheur s’attache à
ceux qui sortent du siècle sans être régénérés ou déliés! Quel deuil
pour les fidèles, leurs parents, qui ne les auront pas avec eux dans le
repos de la vie éternelle! Entendez-vous les gémissements de tous et les
imprécations de quelques-uns sur l’absence du ministère et des
ministres? Voyez donc ce que fait la crainte des maux temporels, et
quelle moisson de maux éternels elle prépare! Que si les ministres sont
à leur poste, selon les forces que le Seigneur leur prête, tout le
peuple est assisté; les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul
n’est privé de la communion du corps du Seigneur; tous sont consolés,
soutenus, exhortés à prier Dieu qui peut détourner les fléaux que l’on
redoute; tous sont préparés, en sorte que s’il est impossible que ce
calice passe en se détournant d’eux, ils acceptent la volonté de Celui
qui ne peut rien vouloir de mal.
[45] II Corinth., II, 29.
«Vous voyez sans doute, à présent, ce qui, me disiez-vous, échappait
votre vue; quel avantage pour le peuple chrétien, si, dans les maux
présents, la présence des ministres du Christ ne lui manque pas; et vous
voyez aussi combien est grand le mal de leur absence, «quand ils
cherchent leur intérêt et non celui de Jésus-Christ[46]»; quand ils
n’ont pas cette vertu dont il est dit: «Elle ne cherche point ce qui est
à elle[47]»; quand enfin ils n’imitent point celui qui a dit: «Je ne
cherche pas ce qui m’est utile, mais ce qui l’est au plus grand nombre,
afin qu’ils soient sauvés[48]». Et celui-là ne se serait pas dérobé aux
poursuites d’un puissant ennemi s’il n’avait voulu se conserver à ceux
qui ne pouvaient se passer de lui. Aussi, dit-il, «je me trouve en
presse et partagé entre deux désirs: l’un, d’être dissous pour être avec
Jésus-Christ, ce qui serait infiniment le meilleur; l’autre, de demeurer
encore dans cette chair, ce qui est nécessaire à cause de vous[49]».
[46] Philip., 2, 21.
[47] I Corinth., 13, 5.
[48] I Corinth., 10, 33.
[49] Phil., 1, 23.
«C’est pour cela, dira-t-on peut-être, que les ministres de Dieu, dans
l’imminence de telles calamités, doivent fuir, afin de se conserver pour
l’Église même, au retour des temps meilleurs. Quelques-uns, il est vrai,
en usent ainsi, et avec raison, lorsque d’autres ministres sont là qui
tiennent leur place, en sorte que le ministère n’est pas délaissé de
tous: telle fut, nous l’avons dit, la conduite d’Athanase. Car, de
quelle nécessité, de quel avantage était pour l’Église la vie temporelle
de ce grand homme? La foi le sait, elle qu’il défendit contre les ariens
hérétiques de son éloquence et de son amour. Mais quand le péril est
commun, et qu’il est plus à craindre que la fuite des pasteurs soit
attribuée moins au dessein de servir qu’à la crainte de mourir; quand il
y a plus de scandale dans l’exemple de leur fuite qu’il ne saurait y
avoir d’utilité dans la conservation de leur vie, alors il n’y a plus à
hésiter.
«Aussi, quand le saint roi David cessa de s’exposer aux hasards des
combats, «de peur que le flambeau d’Israël ne vînt à s’éteindre[50]» il
ne prit pas de lui-même cette résolution, il l’accorda aux prières de
son peuple; autrement son exemple eût autorisé bien des lâchetés s’il
eût donné lieu de croire qu’il avait cédé, non pas à la considération de
l’intérêt public, mais au trouble de la crainte.
[50] I Reg., 21, 17.
«Ici se présente une autre question, que nous ne devons pas mépriser.
«Si, à l’approche de quelque désastre, on juge qu’il est de l’intérêt
commun que quelques-uns des ministres se retirent pour se réserver,
après l’orage, aux besoins spirituels de ceux qu’il aura épargnés, que
fera-t-on, si les pasteurs semblent tous menacés de périr, excepté les
fugitifs? Que fera-t-on, en effet, si la persécution ne paraît
s’attacher qu’aux ministres de l’Église? Que dirons-nous? Faut-il que
l’Église soit abandonnée par leur fuite, de peur qu’elle ne soit plus
tristement abandonnée par leur mort? Mais si les laïques n’ont pas à
craindre pour leurs jours, ne peuvent-ils cacher leurs évêques et leurs
clercs, selon l’assistance que leur pourra prêter Celui qui a tout dans
sa main, et peut, par un miracle de sa puissance, sauver qui ne fuit
pas? Nous cherchons, toutefois, ce que nous devons faire, de peur qu’il
ne semble qu’en nous attendant toujours à des miracles, nous voulions
tenter Dieu. Or, dans une de ces tempêtes du monde, où un danger commun
enveloppe les laïques et le clergé, il n’en est pas comme de celui qui,
dans un vaisseau, menace et marchands et matelots. Mais Dieu nous garde
d’estimer si peu notre navire que les matelots, et surtout le Pilote,
l’abandonnent dans le péril, pour se sauver dans une barque ou à la
nage! ce n’est pas de la mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir,
que sont menacés ceux dont notre abandon causerait la perte, mais de la
mort éternelle, qui peut venir si l’on n’y prend garde, mais qui peut
aussi ne pas venir si l’on y songe sérieusement.
«Or, pourquoi s’imaginer que, dans ce commun péril dont cette invasion
menace notre vie, tous les clercs et non pas tous les laïques doivent
trouver la mort, et qu’ils ne mourront pas avec tous ceux qui ont besoin
de notre ministère? Pourquoi ne pas espérer que s’il doit survivre
quelques laïques, quelques clercs survivront aussi pour leur rendre les
assistances nécessaires?
«Oh! que ne s’élève-t-il entre les ministres de Dieu ce glorieux
différend à qui demeurera, à qui fuira, afin que la mort de tous, ou la
fuite de tous, ne laisse pas l’Église abandonnée? Un tel combat serait
de part et d’autre un combat de charité, et de part et d’autre on serait
agréable à la Charité. Que s’il ne se pouvait autrement terminer, il
faudrait, selon moi, décider par le sort qui doit rester, qui doit fuir.
Ceux, en effet, qui réclameraient pour eux le droit de se retirer
passeraient pour des lâches, qui n’osent affronter le danger, ou pour
des présomptueux, qui jugent la conservation de leur personne plus
nécessaire à l’Église. Enfin, pour être seraient-ce les meilleurs qui
choisiraient de se sacrifier pour leurs frères; et la fuite ne sauverait
que ceux dont la vie est moins utile, les moins zélés pour servir, les
moins habiles à gouverner. Ceux-ci, du moins, s’ils ont quelque
sentiment de piété, résisteront à leurs collègues, dont ils sentent la
vie plus précieuse à l’Église, et dont le dévouement embrasse plutôt la
mort que la fuite. Qu’on suive donc cette parole de l’Écriture: «Le sort
apaise les disputes, et décide entre les rivaux[51]». Car, dans ces
incertitudes, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler
les meilleurs à cueillir la palme de la souffrance, en épargnant les
faibles; soit qu’il fortifie les faibles contre la souffrance, et retire
de la vie ceux dont la vie est moins utile à l’Église. C’est peut-être
quelque chose d’assez étrange que cet appel au sort; mais quand on
l’aura fait, qui osera le blâmer? Qui, même, se retiendra de
l’approuver, sinon l’ignorant ou l’envieux? Que si l’on rejette ce parti
comme inusité, que l’Église, du moins, ne se trouve point, par la fuite
des ministres, abandonnée du ministère qui est nécessaire aux fidèles,
qui leur est dû, surtout en de si grands périls. Que nul n’ait de soi
une telle estime que, pour quelque don particulier qu’il a reçu, il
réclame, comme le plus méritant, le privilège de la vie, c’est-à-dire de
la fuite. Quiconque pense de la sorte se plaît trop à soi-même. Et
quiconque parle ainsi déplaît à tous.
[51] Prov., 18, 18.
«Il y en a sans doute qui pensent qu’en ne fuyant pas dans ces jours
menaçants, les évêques et les clercs inspirent au peuple une trompeuse
sécurité, et qu’il ne fuit point, parce qu’il voit ses pasteurs
demeurer. Mais il est facile de détourner cette objection ou ce
reproche. On peut parler au peuple; on peut lui dire: Ne vous méprenez
pas sur notre conduite, si nous ne nous retirons pas, car ce n’est pas
pour nous, mais pour vous, que nous demeurons ici; c’est pour ne pas
vous dérober les secours que nous savons nécessaires à votre salut, qui
est en Jésus-Christ. Si donc vous voulez fuir, vous nous déliez
vous-mêmes des liens qui nous retiennent. Je pense toutefois qu’il ne
faut parler ainsi qu’autant qu’il semblera vraiment utile de se retirer
en lieu plus sûr. Que si, à ces paroles, tous ou quelques-uns s’écrient:
Nous sommes sous la puissance de Celui dont nul, où qu’il se retire, ne
peut éviter la colère; dont la miséricorde peut protéger, où qu’il soit,
celui qui ne veut se retirer nulle part, soit que des nécessités
invincibles l’enchaînent, soit qu’il veuille s’épargner la peine de
chercher des asiles incertains, où l’on ne trouve point la sécurité,
mais où l’on change de périls; assurément ceux qui pensent ainsi ne
doivent pas être déshérités des secours du christianisme. Si, au
contraire, tous préfèrent émigrer, rien n’attache plus les pasteurs au
lieu d’où le troupeau qui les retenait se retire.
«Ainsi donc, quiconque fuit, sans toutefois que le service de l’Église
manque par sa fuite, celui-là fait ce que le Seigneur commande ou
permet. Celui qui fuit, et par sa fuite dérobe au troupeau du Christ
l’aliment de sa vie spirituelle, celui-là est le mercenaire qui voit
venir le loup, et qui s’enfuit, parce qu’il se soucie peu des brebis.
Vous m’avez consulté, mon très frère, et voilà la réponse que me dicte
la vérité, comme je l’entends, et ma charité sincère; mais ce n’est pas
pour vous détourner d’un autre parti, si vous en trouvez un meilleur à
prendre. Mais en de tels périls, que pouvons-nous faire de mieux que
prier le Seigneur notre Dieu d’avoir pitié de nous? C’est ainsi que de
sages et saints pasteurs ont obtenu la volonté et la grâce de ne pas
abandonner les Églises de Dieu; et malgré les traits mordants de leurs
contradicteurs, ils sont restés inébranlables dans leur résolution».