Sa mort et sa sépulture[52].
[52] 28 août 430.
Ce fut sans doute pour le service et la félicité de la sainte Église
catholique qu’il fut accordé au saint de vivre cette longue vie de
soixante-seize ans, dont près de quarante passés dans le sacerdoce ou
l’épiscopat. Il disait souvent à ses amis, dans ses entretiens
particuliers, qu’après la grâce du baptême, les fidèles ou les prêtres
même d’une vie exemplaire ne devaient pas sortir de ce corps mortel sans
une vraie et juste pénitence. C’est ce qu’il fit lui-même dans sa
dernière maladie. Car le peu de psaumes de David qui sont sur la
pénitence, il les fit écrire et placer contre la muraille, et de son
lit, dans les derniers jours de ses souffrances, il lisait ces versets
avec d’abondantes et continuelles larmes. Et afin que nul ne
l’interrompît dans cette suprême méditation, dix jours environ avant sa
délivrance corporelle, il nous pria, tous présents, que personne
n’entrât dans sa chambre, sinon à l’heure de la visite des médecins, ou
lorsqu’on lui apportait des aliments. Il fut fait selon son désir, et il
employait tout son temps à la prière. Jusqu’à cette dernière maladie, il
ne cessa de prêcher au peuple la parole de Dieu avec autant de zèle, de
force, de présence et de liberté d’esprit qu’il eût jamais fait. Il
conserva jusqu’à la fin l’usage de tous ses membres, sans que ni son
ouïe ni sa vue se fussent affaiblies. Ce fut en notre présence, sous nos
yeux, et nos prières mêlées aux siennes, qu’il s’endormit avec ses
pères, après une sainte vieillesse. Nous assistâmes au sacrifice offert
pour le repos de son âme, et à sa sépulture. Il ne fit point de
testament; voué à la pauvreté de Jésus-Christ, il n’avait pas de quoi en
faire. Il recommanda, selon sa coutume, que l’on conservât soigneusement
la bibliothèque de l’Église et tous ses manuscrits pour ses successeurs.
Tout ce qui appartenait à l’Église, trésor ou ornements, il le confia la
fidélité d’un prêtre qu’il avait chargé de l’administration des biens de
la maison épiscopale. Ceux qui lui étaient unis par les liens du sang,
religieux ou laïques, il ne les traita, ni pendant sa vie, ni à sa mort,
suivant les règles de la coutume. De son vivant, il ne leur donnait,
comme aux autres, que suivant leurs besoins, moins jaloux de leur
procurer des richesses que de diminuer leur indigence. Il laissa à son
Église un clergé nombreux, des monastères d’hommes et de femmes soumis à
des supérieurs, des bibliothèques composées d’ouvrages des autres
saints, et de ses propres ouvrages, où l’on peut reconnaître combien,
grâce à Dieu, il a été grand dans l’Église, et où les fidèles le
trouvent toujours vivant. Un poète profane recommanda que, sur le
monument public destiné à contenir ses restes, on écrivît cette
épitaphe: «Passant, veux-tu savoir comment un poète vit après sa mort?
eh bien! ce que tu lis est ma parole, et ta voix est ma voix». Ainsi,
dans les œuvres où il revit, l’Église catholique voit manifestement que
ce pontife agréable et cher à Dieu a pratiqué les saintes vertus de la
foi, de l’espérance et de la charité, autant qu’il est permis à l’homme
d’y atteindre, à la lumière de la vérité. C’est ce que reconnaissent
ceux qui profitent de la lecture de tant de livres qu’il a écrits sur
les choses divines. Mais je crois que ceux-là ont pu profiter davantage
qui ont eu le bonheur de le voir, de l’entendre parler dans l’église, et
d’être les témoins de ses actions et de sa vie. Car il n’était pas
seulement ce docteur de l’Évangile profond dans la science du royaume
des cieux[53], tirant de son trésor des choses nouvelles et des choses
anciennes, ou ce trafiquant qui acquiert la perle précieuse au prix de
tout ce qu’il possède; mais il était encore de ceux à qui il est dit:
«Parlez ainsi et faites de même», et de qui Sauveur a dit: «Celui qui
aura fait et enseigné sera appelé grand dans le royaume des cieux[54]».
[53] Matth., XIII, 52.
[54] Jac., II, 42; Matth., V, 19.
Et moi je vous conjure, lecteurs de cet écrit, je supplie votre charité
de rendre avec moi grâce au Dieu tout-puissant de bénir le Seigneur, qui
m’a donné la pensée et les moyens de transmettre ces faits à la
connaissance des présents et des absents, des contemporains et de la
postérité; je vous conjure donc de prier avec moi et pour moi, afin
qu’après avoir été dans le temps l’ami de ce grand homme avec lequel
Dieu m’a fait la grâce de vivre près de quarante années dans une douce
et constante union, je sois ici-bas son imitateur et son émule, et qu’à
l’avenir je jouisse avec lui des promesses du tout-puissant. Ainsi
soit-il[55].
[55] Saint Possidius, disciple de saint Augustin, évêque de Calame
après la mort de Megalius, en l’année 397, ayant pendant quarante
années pris une glorieuse part à tous les combats rendus pour la foi
catholique par son maître et son ami, assiste en 430 à la
destruction de sa ville épiscopale par les barbares, et la mort de
saint Augustin dans Hippone assiégée. Défenseur intrépide de la
divinité de Jésus-Christ contre les Vandales ariens, il est exilé
par Genséric. Où trouva-t-il un refuge? Quelle fut la fin de sa vie,
l’époque de sa mort, le lieu de sa sépulture? «Dieu seul le
sait[56]»! On ignore également la destinée des autres amis de saint
Augustin, Evodius, évêque d’Uzale, saint Alypius, évêque de Tagaste.
Que sont-ils devenus? Où les a emportés cette tempête de barbares
qui a ruiné l’Église d’Afrique? Leurs noms, depuis lors, ont disparu
de l’histoire.
[56] De vita S. Possidii dissertat., op. et stud. J. Salinas. Neapol.
Romæ, 1731.--In 8º, p. 106.