XXVIII

Ses derniers écrits.

Peu de jours avant sa mort, il fit la revue des livres qu’il avait

dictés et publiés, soit dans les premiers temps de sa conversion, étant

encore laïque, soit depuis, étant prêtre ou évêque; et tout ce qu’il y

remarqua de contraire à la règle de l’Église, tout ce qui lui était

échappé d’inexact alors qu’il n’en connaissait pas encore et n’en avait

pas suffisamment goûté la doctrine, fut noté et corrigé par lui-même.

Les deux parties qui composent cet ouvrage sont intitulées: _De la revue

des livres_. Il se plaignait que quelques-uns de ces ouvrages lui

eussent été dérobés par des amis avant la dernière épreuve de l’examen,

quoique, dans la suite, il les eût corrigés. Il en laissa plusieurs

inachevés; la mort le prévint. Jaloux d’être utile à tous, à ceux qui

pourraient comme à ceux qui ne pourraient pas faire de longues lectures,

il fit un recueil, précédé d’une préface, des passages de l’Ancien et du

Nouveau Testament qui contiennent les prescriptions ou les défenses

divines relativement à la règle des mœurs, afin que le lecteur pût

reconnaître d’un coup d’œil son obéissance ou sa désobéissance à l’ordre

de Dieu, et il appela cet ouvrage: _le Miroir_.

Bientôt après, la Providence divine voulut qu’une multitude innombrable

de barbares farouches, aguerrie et diversement armée, Vandales et

Alains, mêlés de Goths, vînt fondre d’Espagne sur les rivages de

l’Afrique, et pénétrant à travers toutes les Mauritanies jusque dans nos

provinces, laissât partout de sanglantes traces de sa férocité, semant

en tous lieux, sur son passage, la dévastation, le pillage, le meurtre,

les supplices, les incendies et mille autres horreurs; n’épargnant ni le

sexe, ni l’âge; ni les prêtres, ni les autres ministres de Dieu, ni les

ornements de l’Église, ni les vases, ni les édifices sacrés n’étaient

l’abri de sa fureur. L’homme de Dieu vit le début et les progrès de ce

fléau avec des yeux et des pensées bien différentes des autres hommes.

II y découvrit des maux plus terribles, le péril et la mort des âmes, et

suivant cette parole de l’Écriture: «Celui qui acquiert la science se

prépare de plus vives douleurs, et une grande pénétration dessèche les

os[39]»; «ses larmes furent le pain de ses jours et de ses nuits, et il

passa les derniers jours de sa vieillesse dans une amertume et une

tristesse incomparables. Car cet homme de Dieu voyait les villes

ruinées, les domaines rustiques saccagés, leurs habitants passés au fil

de l’épée ou chassés et mis en fuite; il voyait les églises dépourvues

de prêtres et de ministres; les vierges saintes et les fidèles voués à

la continence partout dispersés, et, dans ce nombre, les uns expirer

dans les tourments ou par le glaive, les autres perdre la vie de l’âme

avec la pureté de leur corps et de leur foi, pour gémir ensuite dans un

dur et cruel esclavage; il voyait les hymnes et les louanges de Dieu

bannies de ses temples, les églises en maint endroit brûlées, les

solennités locales anéanties, les sacrifices et les sacrements

interrompus; peu les demandaient, ou il ne se trouvait personne pour les

administrer; ceux qui s’étaient réfugiés dans les bois, sur les

montagnes, dans les antres, dans les cavernes ou dans les forêts, y

avaient été, les uns forcés et massacrés, les autres destitués de leurs

dernières ressources, réduits à mourir de faim; il voyait encore des

évêques et d’autres ecclésiastiques, après avoir évité, par une grâce

particulière de Dieu, de tomber entre les mains de ces barbares ou

s’être dérobés à leur fureur, dépouillés, nus et dans la dernière

indigence, mendier les secours qu’on ne pouvait leur accorder, ni tous,

ni à tous[40]. Des innombrables églises d’Afrique, il en restait trois à

peine, celles de Carthage, d’Hippone et de Cirta, que la Providence

avait préservées de la dévastation, et ces cités sont encore debout,

soutenues par la puissance de Dieu et des hommes; quoique, après la mort

d’Augustin, Hippone, abandonnée de ses habitants, ait été livrée aux

flammes. Au milieu de tant de maux, il ne se consolait qu’en rappelant

cette parole d’un sage: «C’est être petit que de regarder comme un grand

mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d’hommes

mortels».

[39] Eccli., I, 8; Ps. XLI, 4.

[40] Invasion des Vandales en Afrique, l’an 427, Hiérius et Ardaburus,

consuls.

Tous ces malheurs, sa haute raison les déplorait chaque jour avec

amertume. Et ce qui mit le comble à sa douleur et renouvela ses

gémissements, ce fut l’investissement de la cité d’Hippone, jusqu’alors

préservée, et dont l’ennemi vint faire le siège. Le comte Boniface s’y

était renfermé, autrefois l’allié des Goths, et il y soutint un siège de

quatorze mois. Les communications avec la mer furent interrompues. Nous

nous étions réfugiés nous-mêmes dans cette ville avec plusieurs de nos

collègues dans l’épiscopat, et nous y demeurâmes pendant toute la durée

du siège. Nos malheurs faisaient le sujet ordinaire de nos entretiens;

nous considérions les jugements terribles que la justice divine exerçait

devant nos yeux, et nous disions: «Vous êtes juste, Seigneur, et vos

jugements sont équitables[41]». Nous mêlions ensemble nos douleurs, nos

gémissements et nos larmes, conjurant le Père des miséricordes et le

Dieu de toute consolation de venir à notre secours dans cette cruelle

épreuve.

[41] Ps. CXVIII, 137.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 30 / 306 题