Ses derniers écrits.
Peu de jours avant sa mort, il fit la revue des livres qu’il avait
dictés et publiés, soit dans les premiers temps de sa conversion, étant
encore laïque, soit depuis, étant prêtre ou évêque; et tout ce qu’il y
remarqua de contraire à la règle de l’Église, tout ce qui lui était
échappé d’inexact alors qu’il n’en connaissait pas encore et n’en avait
pas suffisamment goûté la doctrine, fut noté et corrigé par lui-même.
Les deux parties qui composent cet ouvrage sont intitulées: _De la revue
des livres_. Il se plaignait que quelques-uns de ces ouvrages lui
eussent été dérobés par des amis avant la dernière épreuve de l’examen,
quoique, dans la suite, il les eût corrigés. Il en laissa plusieurs
inachevés; la mort le prévint. Jaloux d’être utile à tous, à ceux qui
pourraient comme à ceux qui ne pourraient pas faire de longues lectures,
il fit un recueil, précédé d’une préface, des passages de l’Ancien et du
Nouveau Testament qui contiennent les prescriptions ou les défenses
divines relativement à la règle des mœurs, afin que le lecteur pût
reconnaître d’un coup d’œil son obéissance ou sa désobéissance à l’ordre
de Dieu, et il appela cet ouvrage: _le Miroir_.
Bientôt après, la Providence divine voulut qu’une multitude innombrable
de barbares farouches, aguerrie et diversement armée, Vandales et
Alains, mêlés de Goths, vînt fondre d’Espagne sur les rivages de
l’Afrique, et pénétrant à travers toutes les Mauritanies jusque dans nos
provinces, laissât partout de sanglantes traces de sa férocité, semant
en tous lieux, sur son passage, la dévastation, le pillage, le meurtre,
les supplices, les incendies et mille autres horreurs; n’épargnant ni le
sexe, ni l’âge; ni les prêtres, ni les autres ministres de Dieu, ni les
ornements de l’Église, ni les vases, ni les édifices sacrés n’étaient
l’abri de sa fureur. L’homme de Dieu vit le début et les progrès de ce
fléau avec des yeux et des pensées bien différentes des autres hommes.
II y découvrit des maux plus terribles, le péril et la mort des âmes, et
suivant cette parole de l’Écriture: «Celui qui acquiert la science se
prépare de plus vives douleurs, et une grande pénétration dessèche les
os[39]»; «ses larmes furent le pain de ses jours et de ses nuits, et il
passa les derniers jours de sa vieillesse dans une amertume et une
tristesse incomparables. Car cet homme de Dieu voyait les villes
ruinées, les domaines rustiques saccagés, leurs habitants passés au fil
de l’épée ou chassés et mis en fuite; il voyait les églises dépourvues
de prêtres et de ministres; les vierges saintes et les fidèles voués à
la continence partout dispersés, et, dans ce nombre, les uns expirer
dans les tourments ou par le glaive, les autres perdre la vie de l’âme
avec la pureté de leur corps et de leur foi, pour gémir ensuite dans un
dur et cruel esclavage; il voyait les hymnes et les louanges de Dieu
bannies de ses temples, les églises en maint endroit brûlées, les
solennités locales anéanties, les sacrifices et les sacrements
interrompus; peu les demandaient, ou il ne se trouvait personne pour les
administrer; ceux qui s’étaient réfugiés dans les bois, sur les
montagnes, dans les antres, dans les cavernes ou dans les forêts, y
avaient été, les uns forcés et massacrés, les autres destitués de leurs
dernières ressources, réduits à mourir de faim; il voyait encore des
évêques et d’autres ecclésiastiques, après avoir évité, par une grâce
particulière de Dieu, de tomber entre les mains de ces barbares ou
s’être dérobés à leur fureur, dépouillés, nus et dans la dernière
indigence, mendier les secours qu’on ne pouvait leur accorder, ni tous,
ni à tous[40]. Des innombrables églises d’Afrique, il en restait trois à
peine, celles de Carthage, d’Hippone et de Cirta, que la Providence
avait préservées de la dévastation, et ces cités sont encore debout,
soutenues par la puissance de Dieu et des hommes; quoique, après la mort
d’Augustin, Hippone, abandonnée de ses habitants, ait été livrée aux
flammes. Au milieu de tant de maux, il ne se consolait qu’en rappelant
cette parole d’un sage: «C’est être petit que de regarder comme un grand
mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d’hommes
mortels».
[39] Eccli., I, 8; Ps. XLI, 4.
[40] Invasion des Vandales en Afrique, l’an 427, Hiérius et Ardaburus,
consuls.
Tous ces malheurs, sa haute raison les déplorait chaque jour avec
amertume. Et ce qui mit le comble à sa douleur et renouvela ses
gémissements, ce fut l’investissement de la cité d’Hippone, jusqu’alors
préservée, et dont l’ennemi vint faire le siège. Le comte Boniface s’y
était renfermé, autrefois l’allié des Goths, et il y soutint un siège de
quatorze mois. Les communications avec la mer furent interrompues. Nous
nous étions réfugiés nous-mêmes dans cette ville avec plusieurs de nos
collègues dans l’épiscopat, et nous y demeurâmes pendant toute la durée
du siège. Nos malheurs faisaient le sujet ordinaire de nos entretiens;
nous considérions les jugements terribles que la justice divine exerçait
devant nos yeux, et nous disions: «Vous êtes juste, Seigneur, et vos
jugements sont équitables[41]». Nous mêlions ensemble nos douleurs, nos
gémissements et nos larmes, conjurant le Père des miséricordes et le
Dieu de toute consolation de venir à notre secours dans cette cruelle
épreuve.
[41] Ps. CXVIII, 137.