Conversion de Firmus.
Je me souviens, et plusieurs autres frères et serviteurs de Dieu, vivant
comme nous avec le saint homme dans l’Église d’Hippone, se souviennent
aussi qu’un jour, à table, il nous dit: «Avez-vous fait attention à mon
discours d’aujourd’hui? Avez-vous remarqué que le commencement et la fin
ont procédé contre mon habitude, c’est-à-dire que, loin de développer le
sujet que j’avais proposé, je l’ai brusquement interrompu?» Nous lui
répondîmes qu’en effet nous l’avions remarqué sur l’heure avec
étonnement. Je crois, reprit-il, que dans le peuple de Dieu il se
trouvait quelque âme égarée qu’au moyen de mon oubli et de mon propre
égarement le Seigneur aura voulu enseigner et guérir, lui qui dispose à
son gré et de nous et de nos paroles. En effet, comme je scrutais les
difficultés de mon sujet, j’ai passé rapidement à un autre, en sorte
que, sans avoir résolu ou même développé la question posée d’abord, j’ai
fini mon discours en me laissant aller à disputer contre l’erreur des
Manichéens, dont je n’avais aucun dessein de parler. Et le lendemain
même, si je ne me trompe, ou deux jours après, un commerçant, nommé
Firmus, vint trouver saint Augustin dans le monastère où nous étions
réunis; il se jette à genoux à ses pieds, fondant en larmes, et le
conjurant de prier avec sa sainte famille le Seigneur pour lui. Il lui
avoue en même temps qu’il a suivi la secte des Manichéens; qu’il y a
demeuré de longues années, ayant inutilement donné beaucoup d’argent à
ces Hérétiques ou à ceux qu’ils appellent Élus; mais que, par la
miséricorde de Dieu, un des derniers sermons d’Augustin l’a converti et
rendu catholique. Le vénérable Augustin et nous tous présents, lui
demandons ce qui l’avait particulièrement satisfait dans ce sermon; il
nous le dit, et repassant dans notre mémoire la suite de ces paroles,
nous glorifiâmes le saint nom de Dieu, et nous admirâmes, en les
bénissant, la profondeur de ses desseins pour le salut des âmes, qu’il
opère quand il lui plaît, par où il lui plaît et comme il lui plaît, au
su et l’insu de ceux dont il se sert. Dès lors, cet homme embrassa la
règle des serviteurs de Dieu, renonça au commerce, et fit de grands
progrès dans la perfection entre tous les membres de l’Église. On le
demanda dans un autre pays pour être élevé au sacerdoce; dignité qu’il
fut obligé de recevoir malgré toute sa résistance. Il conserva toujours
inviolablement la sainteté de la profession monastique. Peut-être est-il
encore vivant au pays d’outre-mer.