VI

Conférence avec Fortunatus, manichéen.

Le fléau de l’hérésie manichéenne régnait dans la ville d’Hippone; un

grand nombre d’habitants, citoyens ou étrangers, en étaient infectés,

séduits par un prêtre manichéen nommé Fortunatus, qui résidait dans

Hippone. Les citoyens et les étrangers, tant catholiques que Donatistes,

vinrent trouver le prêtre Augustin et le prièrent de voir cet hérétique

qu’ils tenaient pour savant, et de conférer avec lui sur la doctrine de

la foi. Lui, toujours prêt, comme il est écrit, «à rendre à tout venant

raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu, puissant à enseigner

selon la doctrine et à réduire les contradicteurs de la vérité[10]», ne

refusa pas; mais il demanda si Fortunatus le voulait aussi. On alla

aussitôt le demander à Fortunatus, ou plutôt l’exhorter et le presser de

ne pas refuser la conférence. Comme il avait déjà connu saint Augustin à

Carthage, lorsqu’il était engagé dans les mêmes erreurs, il tremblait

d’entrer en lutte avec lui; mais, vaincu surtout par les instances des

siens et craignant la honte d’un refus, il promit de se rendre à la

conférence et de courir les chances du combat. Au jour et au lieu

convenus[11], ils se réunirent. Un auditoire nombreux y accourut, gens

de savoir ou multitude curieuse; les notaires ouvrirent leurs tablettes,

et la conférence, immédiatement commencée, fut terminée le lendemain. Le

maître manichéen, les actes de la conférence en font foi, fut également

impuissant à renverser la doctrine catholique et à prouver que la secte

manichéenne avait la vérité pour base. Il finit par manquer de réponse,

et dit qu’il consulterait avec les plus savants de sa secte sur les

difficultés qu’il n’avait pu résoudre; et que s’ils ne réussissaient pas

à le satisfaire, il songerait aux intérêts de son âme. Ainsi, au

jugement de ceux qui avaient le plus d’estime de sa science et de sa

capacité, il fut convaincu d’impuissance à soutenir son hérésie. Ne

pouvant souffrir une confusion si publique, il ne tarda pas à quitter

Hippone, où il ne revint jamais depuis. Ainsi, par le zèle de l’homme de

Dieu, tous ceux qui assistèrent à cette conférence ou qui, absents, en

connurent les actes, dégagèrent leur âme de l’erreur manichéenne et

embrassèrent la foi pure de l’Église catholique.

[10] I Petr., III, 15; Tit., I, 9.

[11] 5 kal. septemb., dans les bains de Sossius; Arcadius Aug. II et

Ruff., consuls.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 9 / 306 题