dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé
comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de
garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale,
jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et
contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil
couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes
cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le
soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées,
dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce
livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la
nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des
messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au
crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée
jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du
monde moderne.
Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et
mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M.
Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs
supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la
beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la
réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est
fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et
parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant
tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion
agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui,
élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec
ses facultés réceptives et les aptitudes de son style.
Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de
ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et
expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage,
la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un
instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains
parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux
dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives;
ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
de ses phrases, «tous feux allumés».
Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à
une élocution consommée, orientale et supérieure.
Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre
pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa
dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable
charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette
avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie,
où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases
coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces
se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des
enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se
complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède
qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles».
D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes
savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons,
lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.»
Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à
reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette
phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de
corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des
filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes
tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre
illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant
l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins
et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et
encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent,
lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une
pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides,
aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore,
diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.»
Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de
phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un
mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à
sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper
toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à
rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses
parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux
flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du
théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait
autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges».
Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une
rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et
plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée
de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle
déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple
enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit
dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons
constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans
l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle.
Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une
fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en
effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal,
chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par
un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une
conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques
apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes
leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante
passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure,
dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure
que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus
soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables
de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près
intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une
mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les
vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures,
qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un
appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre
seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À
Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure
intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De
leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre
dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute
vie active.
III
En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus
sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert,
M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines
découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes
spéciaux de l'hypocondrie.
Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques
agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un
système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes;
pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M.
Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en
effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début.
Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants,
M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le
trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être
affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des
objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_).
Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est
décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une
soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a
aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme
il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent
avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges
dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images
de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de
peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées
par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées
de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se
forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par
des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés
par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin
paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire
mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de
poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»
De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir
que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des
déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête
d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et
désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne
point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble
général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme
une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M.
Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui
est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un
ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:
«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de
croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.
«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des
rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des
travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le
déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou
dans un hospice.»
Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines
n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
semblables: «Comme toute impression morale est pénible à
l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies
mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à
tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni
les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui
tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de
l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès
nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales,
contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent
la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme
ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer.
Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés,
caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les
livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert:
l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour
imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour
beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les
gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se
complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa
tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise
que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la
tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des
roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le
petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes:
«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme
meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées
où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade,
il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les
gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par
des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le
fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.»
Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne
s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et
irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les
seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces
taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant
à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée
d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient
curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des
antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents
comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques
et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et
de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de
compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste
souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur.
M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du
pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de
choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les
choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration
trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des
eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce
qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille,
l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine
artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus
inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue,
satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure
les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce
raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce
qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce
précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À
d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et
subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et
flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la
coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux
rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté
des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des
parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées.
Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de
son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la
lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie
savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la
suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et
des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et
dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une
liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines
aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute
virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il
parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines
sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des
temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un
monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la
société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu
passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé
des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à
écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les
intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et
inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par
une succession de précises images, accomplissant le tour de force de
seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment
en termes concrets.
Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse,
revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique,
l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume,
semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins
étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur
la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir
le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir
général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée,
plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté
visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de
colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans
apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce
qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une
élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M.
Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des
choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
son organisation intellectuelle.
Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce
corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et
s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite,
pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et
s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit
et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce
resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée.
Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces
capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me
semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier
livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut
légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à
maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire.
LA COURSE DE LA MORT[15]
Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des
esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie
et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un
nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette
oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit
d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes
modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente
du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.
Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie
à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est
l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné,
envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
définitive l'âme qu'il a mortellement charmée.
Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se
faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique,
qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat
scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à
la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce
livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son
intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se
sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans
la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes.