Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné

dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé

comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le

littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de

garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale,

jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et

contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil

couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines

dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes

cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le

soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées,

dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce

livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du

Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les

cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la

nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des

messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au

crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée

jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le

garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une

fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du

monde moderne.

Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et

mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M.

Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs

supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la

beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la

solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la

réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est

fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et

parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant

tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion

agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui,

élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec

ses facultés réceptives et les aptitudes de son style.

Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.

Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de

travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de

ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et

expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage,

la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un

après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un

instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains

parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages

consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux

dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives;

ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une

de ses phrases, «tous feux allumés».

Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses

affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à

une élocution consommée, orientale et supérieure.

Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il

sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent

ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre

pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa

dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable

charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux

cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette

avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie,

où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases

coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces

se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des

enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se

complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède

qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles».

D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes

savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons,

lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des

soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.»

Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à

reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette

phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de

corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des

filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes

tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre

illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant

l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins

et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et

encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent,

lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une

pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur

la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides,

aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore,

diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.»

Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de

phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un

mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à

sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper

toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à

rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses

parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et

verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de

Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux

flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se

reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du

théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait

autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges».

Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni

pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une

rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et

plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se

renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec

elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée

de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle

déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple

enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit

dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons

constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans

l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle.

Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une

fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en

effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal,

chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par

un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une

conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques

apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes

leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante

passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure,

dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure

que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus

soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est

forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables

de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.

Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près

intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une

mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les

vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures,

qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un

appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre

seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À

Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure

intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte

volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De

leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre

dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour

des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin

leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute

vie active.

III

En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,

répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus

sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert,

M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines

découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes

spéciaux de l'hypocondrie.

Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques

agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un

système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes;

pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M.

Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en

effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début.

Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants,

M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le

trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être

affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des

objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_).

Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est

décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une

soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a

aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme

il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent

avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont

nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges

dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images

de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de

peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées

par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées

de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif

des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se

forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par

des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés

par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin

paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire

mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de

poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»

De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir

que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des

déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête

d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et

désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne

point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble

général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme

une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M.

Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui

est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un

ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:

«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de

croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.

«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des

rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des

travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des

maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le

déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou

dans un hospice.»

Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines

n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs

semblables: «Comme toute impression morale est pénible à

l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies

mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à

tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages

de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni

les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui

tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de

l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès

nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales,

contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent

la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme

ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer.

Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés,

caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les

livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert:

l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour

imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour

beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les

gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se

complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa

tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise

que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la

tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des

roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le

petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur

des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes:

«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des

remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme

meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées

où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade,

il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,

rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les

gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par

des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le

fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.»

Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne

s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et

irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il

venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les

seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces

taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant

à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée

d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et

d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient

curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des

antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents

comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques

et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne

partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et

de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au

raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de

compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste

souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur.

M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du

pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de

choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste

a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les

choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration

trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette

vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des

eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura

plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce

qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille,

l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine

artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus

inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue,

satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure

les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce

raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce

qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce

précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À

d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et

subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et

flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la

coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur

assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux

rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté

des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des

parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées.

Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de

son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la

lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie

savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de

vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les

associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la

suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et

des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et

dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une

liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un

arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines

aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le

palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute

virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption

enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il

parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines

sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des

temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un

monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une

cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la

société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu

passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé

des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à

écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les

intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et

inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par

une succession de précises images, accomplissant le tour de force de

seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment

en termes concrets.

Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse,

revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant

en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique,

l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume,

semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins

étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur

la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir

le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir

général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée,

plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de

sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté

visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de

colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans

apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce

qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un

juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une

élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M.

Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des

choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la

pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de

son organisation intellectuelle.

Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce

corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et

s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite,

pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et

s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit

et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce

resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée.

Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces

capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me

semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus

originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier

livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut

légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à

maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire.

LA COURSE DE LA MORT[15]

Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des

esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie

et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un

nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette

oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit

d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but

auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard

Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes

modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente

du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.

Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie

à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est

l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette

époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné,

envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie

définitive l'âme qu'il a mortellement charmée.

Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de

Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se

faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique,

qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat

scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à

la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce

livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son

intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se

sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans

la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes.

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 10 / 11 段