À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes

et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de

raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses

naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers,

des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il

sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer

de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de

caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice

naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui

fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli

éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de

réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le

geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa

soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant

Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à

table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement

d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante

et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la

forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait

mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la

demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion

satisfaite:

En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs,

dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,

scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux

étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue

ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration

passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait

un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires

paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet

bonheur....

Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à

ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le

fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne,

par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie

voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans

_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la

Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques,

les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du

dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La

Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de

son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de

la vérité, à la rencontre de la grande poésie.

C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,

cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour

certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le

mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le

coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes

élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de

sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De

là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de

son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_

et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à

l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de

ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs.

M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé

beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de

Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le

romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine,

par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le

heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie.

Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme

cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages,

est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en

son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison

et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les

distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à

la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par

les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a

en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu

fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains,

de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à

donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de

l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie,

le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche

d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude

des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des

phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns,

individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses

fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore

à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères

généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le

don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des

incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de

l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette

chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de

cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse,

avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,

promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son

humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des

ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une

maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri

par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et

voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de

celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science,

l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout,

de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,

solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs

de cette fin de siècle.

* * * * *

PAGES RETROUVÉES[13]

PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux

qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces

_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature,

pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine

d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres

celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et

les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de

masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le

_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du

_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et

encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de

la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors

d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en

alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une

fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour

montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de

journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant

ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence

des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de

la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures

où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où

la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des

rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de

recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis

interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des

os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de

vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des

êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur

se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y

songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le

comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le

mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir

entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera

l'âme de son enfant....»

Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne

contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle

comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.

Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des

Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph

Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois

même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue

Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en

police correctionnelle.

C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces

annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les

quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire.

Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le

«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de

certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies

confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme

Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un

restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas

comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier

encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique

fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a

reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments

alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.»

On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et

visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt

aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une

fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans

doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque

dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.

_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de

Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier.

Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé,

gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus

délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait

est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre

Charles Demailly et la Faustin.

NOTES:

[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]

J.K. HUYSMANS[14]

C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son

plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M.

Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par

tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de

sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se

détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant

d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses

goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des

spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice

de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations

de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres

latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou

décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son

hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu

renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette

maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir

causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à

l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit

d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage

ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et

l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la

phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à

revenir au monde pour mourir plus lentement.

Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,

souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent,

peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M.

Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais

logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les

Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M.

Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de

son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines

apparemment extérieures.

NOTES:

[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.]

I

Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux

des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il

sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec

une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes;

la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute

intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés

par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi

réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses

chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la

description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations

successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés

de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette

école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un

vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des

procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire

les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et

compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit

du lecteur par la voie détournée des mots.

Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et

communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la

vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés

à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux

Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de

plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui

sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi

lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux

enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la

tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées

d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et

les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont

l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision

intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le

début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent

lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de

vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de

ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément

le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée

tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette

épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule

dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les

soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame,

après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés

et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter

par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts

pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles,

méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une

convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne

constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on

note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit

d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des

bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les

Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un

matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des

manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur

à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les

_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents

de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M.

Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la

conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les

bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans,

semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.

Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a

contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux

conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses

observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su

employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et

artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui

lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même

des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque

qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira

de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira

encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront

«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire

cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit

en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les

arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en

chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons

étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme

des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les

artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par

les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de

l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette

connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au

roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du

style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de

réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine.

II

C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par

la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine,

exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que

ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement

revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale

déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est

l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M.

Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine,

on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire

revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout

encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des

_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À

Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur

des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui

pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute

leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger

d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des

scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes,

d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans

l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la

suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier

sensibilisé, sous l'action d'un réactif.

Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et

irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de

culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux

rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne,

sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs

contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt

qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs,

son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour

de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine

en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les

escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives,

toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée

de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.»

Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la

vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse

oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations

auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses

brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui

vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de

s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés.

Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la

chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre

intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne

située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à

loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de

peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux

artistes.

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 9 / 11 段