Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni

le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes

de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin

fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous

ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et

qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait.

Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre

de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le

console le seul et vain souci de se connaître.

L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son

infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à

suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le

porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de

plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce

dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée,

le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve

d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le

moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent,

alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les

sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore

frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et

de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête

soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade,

jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde

j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une

ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient

ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui

pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante

obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.»

De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod

arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse,

oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr

de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les

passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une

de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame.

* * * * *

Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du

_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle.

L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins

qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne

sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il

est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds

de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une

forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il

se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et

la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de

Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de

l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue

profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui

règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est

ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se

redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête,

ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce

que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et

résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de

regrets.

Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des

jeunes romanciers.

Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le

dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard,

_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut

subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une

nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent

de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être

asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si

l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style,

qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles,

mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne

sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent

ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on

aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.

* * * * *

Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps.

Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur

les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque

chose d'aussi insignifiant que la politique.

Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste

comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les

réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on

veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la

littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on

trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se

convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et

peut-être de tout art noble.

Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les

joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres

magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début

de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête

aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes

plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre

_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à

montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements.

Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour,

qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence

à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent

l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs

fonctions vitales.

Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines

pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous

paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants.

NOTES:

[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]

PANURGE[16]

«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit

le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de

trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien

galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et

sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:

Faute d'argent c'est douleur non pareille.

«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à

son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de

larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de

pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du

monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre

le guet.»

Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille

aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à

gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque,

puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis

s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant

pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait

des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en

somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui

s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez

très prétieux».

Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la

débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa

naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits

faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité

d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi

faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses

incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros

mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se

ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous

venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes

galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en

herbe.»

Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni

aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles

et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité

variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier

par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses

moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez

misérablement.»

* * * * *

Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la

plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule,

attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait

si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si

nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas

même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il

parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre,

«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et

fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit

depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose

défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les

papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les

chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute

puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si

âcre, que la salissure reste ineffaçable.

Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et

sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se

préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus

personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage,

ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser

toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude

d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel

près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout

sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette

parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la

philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en

mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à

boire, si voulez.»

* * * * *

Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a

plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des

traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien

caractère français.

Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on

considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa

façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la

méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de

penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée

à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme

allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a

fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni

l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la

force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la

religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le

pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries

et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de

démolition n'a pas chômé.

Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies,

l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu

ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires,

sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et,

au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de

Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit

français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir

de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors

viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs,

les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer,

demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou

autrement faschez et désolez.»

* * * * *

Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se

pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont

grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des

affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite

difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps

supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs

ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement

des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout

pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous

pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à

l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant

approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute

gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus

à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces

motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de

Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la

chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la

foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des

palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu

chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire

pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un

des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation

froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra

s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de

mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés

de Rabelais et du pantagruélisme.

NOTES:

[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.]

DE LA PEINTURE[17]

À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI

I

Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce

journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand

tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation

fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de

visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter

sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se

résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres

_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de

couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M.

Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son

exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement

intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut

possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la

question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles

seront envisagées et discutées à ce point de vue.

«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne

à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un

excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il

juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il

est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de

faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui

placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres

contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman

est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui

entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste

mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants

roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,

parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement

prétendre prendre jamais place dans notre admiration.

«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à

l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où

l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que

toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a

justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,

détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme

admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres

sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat

grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra

Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite

bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous

trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère

dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en

admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au

vice découvert.»

M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici

même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions

dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types

et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.»

--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si

on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement

verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau

doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que

je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce

mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la

caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.»

Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la

comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se

trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M.

Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs,

écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et

de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une

notion particulière du beau, que socialement notre époque est

caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de

l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur

principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand

souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter

l'homme et toutes sortes d'hommes.

«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère

individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement

leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont

su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de

vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le

plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de

ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce

que tous ont bien mérité de l'humanité.

«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être

en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,

s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos

politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands

commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui

se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de

leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers

pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont

vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans

comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une

chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit

en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute

l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses

manières d'être, de ses moeurs et de ses types.

L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de

M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière

de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est

belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à

nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies

caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par

conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute

oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre

désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude

minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit

ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs

occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur

extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de

caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les

faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance

passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative

de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial

et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances

et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art

pictural? Nous ne le pensons pas.

NOTES:

[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]

TABLE DES MATIÈRES

I.--Flaubert

II.--Zola avec P.S.

III.--Hugo

IV.--Goncourt avec P.S.

V.--Huysmans

VI.--La _Course à la Mort_

VII.--Panurge

VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli

End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 11 / 11 段