le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes
de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin
fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous
ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait.
Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre
de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
console le seul et vain souci de se connaître.
L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son
infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à
suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le
porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de
plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce
dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée,
le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve
d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le
moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent,
alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore
frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et
de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête
soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade,
jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde
j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une
ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient
ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui
pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante
obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.»
De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod
arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse,
oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr
de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les
passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une
de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame.
* * * * *
Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle.
L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne
sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il
est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds
de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une
forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et
la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue
profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui
règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est
ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se
redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête,
ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce
que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et
résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de
regrets.
Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des
jeunes romanciers.
Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le
dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard,
_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut
subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent
de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être
asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si
l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style,
qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles,
mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne
sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on
aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
* * * * *
Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps.
Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
chose d'aussi insignifiant que la politique.
Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste
comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on
veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la
littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on
trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et
peut-être de tout art noble.
Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les
joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début
de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête
aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes
plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre
_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à
montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements.
Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour,
qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence
à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent
l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs
fonctions vitales.
Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous
paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants.
NOTES:
[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
PANURGE[16]
«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de
trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien
galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et
sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:
Faute d'argent c'est douleur non pareille.
«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à
son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de
larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du
monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
le guet.»
Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille
aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à
gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque,
puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant
pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait
des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en
somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui
s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez
très prétieux».
Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa
naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits
faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité
d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses
incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros
mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se
ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous
venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
herbe.»
Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni
aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles
et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité
variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier
par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses
moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
misérablement.»
* * * * *
Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la
plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule,
attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait
si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il
parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre,
«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et
fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose
défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les
papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les
chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si
âcre, que la salissure reste ineffaçable.
Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se
préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus
personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage,
ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser
toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude
d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel
près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout
sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la
philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en
mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à
boire, si voulez.»
* * * * *
Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a
plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien
caractère français.
Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa
façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de
penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée
à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a
fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni
l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la
force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la
religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le
pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries
et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de
démolition n'a pas chômé.
Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies,
l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu
ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires,
sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et,
au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de
Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir
de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer,
demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou
autrement faschez et désolez.»
* * * * *
Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se
pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des
affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite
difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement
des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout
pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous
pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à
l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant
approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute
gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces
motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de
Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la
foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des
palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu
chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire
pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation
froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra
s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de
mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés
de Rabelais et du pantagruélisme.
NOTES:
[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.]
DE LA PEINTURE[17]
À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
I
Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce
journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand
tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation
fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter
sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres
_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de
couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M.
Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son
exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement
intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut
possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la
question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles
seront envisagées et discutées à ce point de vue.
«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne
à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un
excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il
est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui
placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres
contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman
est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste
mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants
roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
prétendre prendre jamais place dans notre admiration.
«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à
l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où
l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que
toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme
admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres
sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra
Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère
dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en
admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
vice découvert.»
M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici
même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions
dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.»
--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si
on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement
verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau
doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que
je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce
mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la
caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.»
Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se
trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M.
Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs,
écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et
de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une
notion particulière du beau, que socialement notre époque est
caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de
l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur
principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand
souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter
l'homme et toutes sortes d'hommes.
«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère
individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement
leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de
vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le
plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
que tous ont bien mérité de l'humanité.
«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être
en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos
politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands
commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de
leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans
comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit
en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute
l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses
manières d'être, de ses moeurs et de ses types.
L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière
de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est
belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à
nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies
caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par
conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute
oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre
désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs
occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur
extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de
caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les
faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance
passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative
de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial
et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
pictural? Nous ne le pensons pas.
NOTES:
[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
TABLE DES MATIÈRES
I.--Flaubert
II.--Zola avec P.S.
III.--Hugo
IV.--Goncourt avec P.S.
V.--Huysmans
VI.--La _Course à la Mort_
VII.--Panurge
VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli
End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin