et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent
l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants,
les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en
philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en
outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur
pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des
objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les
choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du
théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme
bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que
par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette
innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_,
de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
Baudelaire.
Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait
quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort
clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse
illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À
l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que
ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De
même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots
l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait
enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a
produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce
d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette
intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un
poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit
à la gloire d'un homme.
LES ROMANS
DE
M. EDM. DE GONCOURT[12]
Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris,
l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par
la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation
que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux
préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes
et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en
ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des
mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le
raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons
mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de
sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce
livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales
beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion
et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède
de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui
l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble
que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la
physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que
ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
I
Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien
nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle,
affectant les trois départements principaux de son organisation
psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à
l'explication de cet artiste.
Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis,
particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une
physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils
résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces
éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de
Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux.
Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de
ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un
fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur.
Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie
d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe
presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette
conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi
torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux
filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de
larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et
l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères
Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée
d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents
ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption
momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu
dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin.
Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir
qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois
qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que
celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à
une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la
mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein
air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre;
pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté,
décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par
une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération
générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues
d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation
l'inquiétude errante des prostituées.
Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse,
arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser
ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un
lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en
raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une
maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une
répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une
actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne
partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où
Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt,
emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres
précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la
basque de son habit noir.
Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et
caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les
romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_,
les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs
actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque
restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire,
et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis
quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des
livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus,
sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que
particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus
saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à
ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et
à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte
de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se
rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa
sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue
nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité,
il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie
et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase
peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire.
NOTES:
[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode
être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était
définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la
troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup
sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité,
doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui
paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être
celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout
organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal;
c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
_Op. cit._).]
[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.]
II
Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et
qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la
matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces
derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par
les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de
lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à
voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits
particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les
physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que
chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe,
qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence.
Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on
extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement,
notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs
transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa
diversité.
Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément
immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations
de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures,
l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le
sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la
prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle
qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la
_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères
Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous
les rayonnements que note l'auteur:
C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du
clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur
la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes
qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les
blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil
d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté,
l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage
presque cassant d'un visage de pierre.
Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au
repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une
révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces
fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le
saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la
Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse
par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et,
«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un
manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade,
qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation
de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères
Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à
peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un
trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un
cheval.
Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin,
il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il
peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie,
«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères
crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue
Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en
ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt
s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique:
Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit
ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol
front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus
des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention;
le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement
imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses
lèvres entr'ouvertes.
M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il
sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une
femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide
gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste
de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire
les pointes de son corsage.
Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages,
accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler
leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et
heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié
maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à
l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de
Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se
roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une
jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari;
l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un
rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus
émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant
ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
mort de son amant.
Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces
variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les
sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité,
sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de
demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et
fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée,
d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures
fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune
fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de
printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à
décrire et à montrer.
De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le
mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de
cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes
qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le
spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui
donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces
«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie
de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs
déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui
paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra
à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects
d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants,
colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges
phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées,
mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une
route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle
tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de
ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»;
des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une
idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne
peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de
raffiner sur la sensation:
Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un
couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et
insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse
pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède
contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et
intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs
fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans
l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et
irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une
douce couleur de violette.
C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles
qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant,
repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et
inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans
la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière
hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais
particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns
des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de
ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment
complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux
anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate
complexité, cause et condition d'une science plus vraie?
III
À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements
physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et
reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il
recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans
ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des
scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce
penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à
étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette
époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et
détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
parfum à part, les farde et les poudre.