Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?

Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre

Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?

L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers:

Il vit l'infini porche horrible et reculant

Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent.

Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses

inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo

d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et

des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer

l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots

une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus

merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.

En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de

phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un

substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à

la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de

figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses,

elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui

elle prête seule une existence apparente.

À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo

joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse.

Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux

ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce

rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M.

Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène

la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis

par la révélation de propriétés hostiles.

La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à

apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux

adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est

flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil

couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des

sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement

verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans

l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations

générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre

les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas

un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de

mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don

César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de

heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples

d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la

_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé

par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse

d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces

contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux

aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_

démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard

des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse

des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le

festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du

poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le

livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les

excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les

contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles

ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus

du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche

contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux

héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux

humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des

coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience

entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un

personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite

volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène

sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue

égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si

c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius

défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre

Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille

en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet

tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes,

d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses

fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même

de toute oeuvre.

Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des

paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de

volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de

Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les

développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse

bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la

paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en

_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine.

L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la

passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre

la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les

éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la

Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,

personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.

Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses

personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses

romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus

générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme

dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions

adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur

corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de

leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine

la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient

en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,

toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.

Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise

donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une

anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une

trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique,

qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de

deux contraires, le comique et le tragique.

Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons

analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une

obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble

avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de

M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes

contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son

opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.

Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul

point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se

désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de

l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et

sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux

digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme

en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit

d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme

chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de

vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion

d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air

déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et

trop brefs, sans mesure et parfois difformes.

Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des

roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute

la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi

les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux

péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions

fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes

qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer

sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a

simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de

sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et

l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de

l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à

examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la

matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature

des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des

portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à

déployer des répétitions, des images et des antithèses.

II

Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à

certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées

ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que

sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de

la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la

psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions

à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de

cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous

la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé

et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige

sur une nef vide.

M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet

amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les

lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne

sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige

le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de

l'invention poétique et verse dans le faux et le banal.

Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles

débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au

cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a

poussé le poète à écrire.

Une pièce de vers commence ainsi:

Louis quand vous irez dans un de vos voyages

Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,

Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs

J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs

Passez par Blois.

D'autres ainsi:

Jules votre château, tour vieille et maison neuve.

Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ...

Le soir à la campagne, on sort, on se promène ...

Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des

_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les

_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux

à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose,

laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux.

Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des

_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et

un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle

prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le

porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes,

dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable

versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de

guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des

thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans

_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint

Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,

des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa

grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel

et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine

que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa

faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine

débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases,

dans tous les cycles de l'histoire et de la légende.

Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui

a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines

indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature

révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait

mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il

faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir

pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate

avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus

rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement

feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce

sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan

Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre

_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie

des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,

donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale,

d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition

originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses

redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges

rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse.

En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou

absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un

potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste

contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes

les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de

l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.

87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le

crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux,

poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des

morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des

crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à

ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo,

dans un domaine particulier, digne par excellence

d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le

vulgaire.

Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface

de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils

devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il

déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et

s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle

d'une espèce zoologique entre deux classes sociales.

Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on

relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec

la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre

humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche

charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est

d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne

soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls

doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à

apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là

Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.

Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle

chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se

nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un

Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la

fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle,

répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au

poète qui le plaint:

...Allez en plaindre une autre.

Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,

Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil

Etc.

Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:

Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,

doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/

Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:

Et ce serait un archange

Si ce n'était un gamin.

Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus

achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de

l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions

psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir

trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant

toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme

une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une

seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,

toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle,

Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le

noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le

jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,

Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les

amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards

de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans

alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et

meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes

paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au

cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs

composants un grain de la complexité, des contradictions et de

l'instabilité que montrent tous les êtres vivants.

M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans

ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie

congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des

complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de

ses héros en deux parties, généralement de signes contraires,

l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et

cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux

et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus

angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un

moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles

Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas

d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus

Marion la courtisane.

* * * * *

Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en

concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés

distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure,

Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à

l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de

son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes.

Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour

Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son

affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et

scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et

humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de

deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe

que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui

est d'habitude inconnu.

La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et

raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour

apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus

théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les

conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu

de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont

se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,

comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et

dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros

événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de

conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que

même les interstices soient comblés par des files de petits incidents

médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous

les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De

là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont

tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des

fins de drames.

Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de

recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui

rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les

grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo

le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une

impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté

d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de

développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de

plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des

premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles

arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à

lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_

est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui

des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive,

rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre

du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie,

une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être

tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a

usurpé, c'est celui de penseur.

Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous

avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de

débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La

réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons

développer.

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 6 / 11 段