On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par

les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie

décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon

dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et

l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de

notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une

connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les

limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de

l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à

les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la

raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir

une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un

paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination

volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de

n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante

et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces

sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables

éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de

mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité

contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures

vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre

de M. Zola.

Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement.

M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de

lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à

coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement

compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils

participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une

intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite,

d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la

synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est

ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à

manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie

rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la

littérature les procédés de la science.

C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son

idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant

opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le

mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les

épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont

donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à

la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan,

la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer

d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui

montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses

semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent

quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant

indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui

sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un

ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du

despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses

mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices

s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de

formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la

femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le

volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et

redoutable créature capable d'enivrer le monde.

Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de

gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision

de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les

vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour

toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens

et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne

contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,

transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans

cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent,

l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses

sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la

réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de

lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons

de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel,

idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée.

Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,

par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il

n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus

idéalistes.

* * * * *

L'OEUVRE[9]

PAR ÉMILE ZOLA

Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code

d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de

l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école,

prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns

disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,

il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude

Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans

aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.

Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint

clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut

mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple

recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre

bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon

n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les

querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne

signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que

les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de

Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils

étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du

plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure

actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main

tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant

en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part

en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de

l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le

cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une

oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en

chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses

exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux

s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y

contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée

à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les

époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe

comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un

individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est

simplement faux.

C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science

le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de

l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus

haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus

intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute

l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de

considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à

l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de

battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il

invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis

aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son

tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points

l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes,

des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin

Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on

peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et

rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale.

Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique

naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de

parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de

M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné

et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais

puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire

lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les

magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où

elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de

Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la

sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du

ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans

l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et

s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis

que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement

de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de

toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie

humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des

larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings

abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels,

M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et

souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous

montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu

artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons,

c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si

belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier,

qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories

ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être

un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se

perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un

médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu,

paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment

sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute

sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans

complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,

n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le

classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il

sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux

regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a

eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres

moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités

qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise,

pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu

le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le

roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue

d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et

qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps

et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de

continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus

vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises

des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_,

avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les

psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de

Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique

futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,

les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la

pensée.

NOTES:

[Note 9: _Revue contemporaine_.]

VICTOR HUGO[10]

I

Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et

mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la

luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des

périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies,

l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de

strophes.

S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de

cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects

d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une

oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de

composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les

plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une

page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par

une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune

débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se

propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de

plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en

pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement,

marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres.

On peut noter des vers comme ceux-ci:

Nous sommes les passants, les foules et les races:

Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;

Nous sommes le gouffre agité.

Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.

Nous sommes les flocons de la neige éternelle

Dans l'éternelle obscurité.

Des passages comme celui-ci:

Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il

fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à

l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait

comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces

nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand

devenu gendarme.

Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les

associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des

pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.

En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine

indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi

profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre

oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des

_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des

hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_

lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les

_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne

un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables

symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au

biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent

que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre

strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de

l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les

facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades

funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille

dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des

_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de

_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les

halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur

la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la

nuit noire deux croisées vides.

Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots

sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer

chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M.

Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque

réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu

d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée

par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo

recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et

ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont

le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété,

peinant à enclore un énorme et souple fardeau.

Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette

lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique

série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue

des _Compachicos_:

Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les

écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues

dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de

flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des

fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres.

Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une

phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la

lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes.

De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais

muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu

Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de

l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les

amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches

que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du

burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques

lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de

Corbus dans la _Légende des Siècles_:

L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant,

Il se refait avec les convulsions sombres

Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,

Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,

Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,

Une sorte de vie effrayante à sa taille.

La tempête est la soeur fauve de la bataille....

Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique

combat des ruines contre les nuées.

Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M.

Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros:

Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait

jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement

apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la

pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du

cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux

a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même

s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un

savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans

les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une

face fossile ..., etc.

De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et

de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et

de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende

des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes,

tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup,

repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et

déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De

même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des

êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la

répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie

d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie

d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise

de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses

commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur

une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de

plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est

essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la

variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets

et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une

seule pensée en une seule phrase.

Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à

sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite

des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des

images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de

montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des

incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit

à ces deux vers et s'y résume:

Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,

Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.

Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose

que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois

une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image

remplit chez le poète.

Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis

qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles

impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de

biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:

Les méchants accourus pour déchirer ta vie

L'ont prise entre leurs dents.

Les hommes alors se sont avec envie

Penchés pour voir dedans:

Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies

Et compté tes douleurs,

Comme sur une pierre on compte des monnaies

Dans l'antre des voleurs.

Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre

Du droit et du devoir,

Est comme une taverne où chacun à la vitre

Vient regarder le soir ...

Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles

sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la

description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions

imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de

l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la

pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans

un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les

éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en

terre:

Vents, vous travaillerez à ce travail sublime,

O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.

Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme

À ses noirs cheveux hérissés.

Vous le fortifierez de vos rudes haleines,

Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.

Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines

De la clameur du néant.

Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,

Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux

Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète

D'un pugilat mystérieux.

Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le

lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur

une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur

monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments

passionnés, des racines douées d'obstination et des branches

volontairement noueuses.

M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores

matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait

décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est

ainsi transposée:

Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive

La complicité du fourreau.

et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:

Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau

Gisante; et sur sa bière

Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau

Est pris sous cette pierre.

S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran

inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:

Et ces paroles qui menacent,

Ces paroles dont l'éclair luit,

Seront comme des mains qui passent

Tenant des glaives dans la nuit.

La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant

au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession

d'images, que terminent ces deux vers radieux:

Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques

Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.

De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité

de l'âme:

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 5 / 11 段