CHAPITRE XI.

Publications diverses.--Dolet grammairien, historien et traducteur.

Iusqu’à présent, on n’a guère pu apprécier, dans notre Estienne, que le

poëte ou le prosateur latin. Il me reste à le faire connaître plus en

détail comme écrivain français.

En 1540, il publia la _Manière de bien traduire d’une langue en

aultre; d’advantage, de la punctuation de la langue françoyse; plus,

des accents d’ycelle_, etc. Ces trois opuscules se rattachaient, dans

la pensée de leur auteur, à un ouvrage d’ensemble intitulé l’_Orateur

françoys_, et dont les traités suivants devaient faire partie: la

_Grammaire_, l’_Orthographe_, les _Accents_, la _Punctuation_, la

_Pronuntiation_, l’_Origine d’aulcunes dictions_, la _Manière de bien

traduire d’une langue en aultre_, l’_Art oratoire_, et, en dernier

lieu, l’_Art poétique_.

La _Manière de bien traduire_ est dédiée par Estienne à Guillaume du

Bellay-Langey, l’un de ses plus puissants protecteurs, par une épître

en prose qu’il a fait précéder des paroles suivantes: _Estienne Dolet

à Monseigneur de Langey, humble salut, et recongnoissance de sa

libéralité envers luy_.

«Je n’ignore pas, lui dit-il ensuite, seigneur par gloire immortel,

que plusieurs ne s’esbaïssent grandement de voir sortir de moy

ce present œuvre: attendu que par le passé j’ay faict, et fais

encores maintenant profession totalle de la langue latine. Mais

à cecy je donne deux raisons: l’une, que mon affection est telle

envers l’honneur de mon païs, que je veulx trouver tout moyen de

l’illustrer, et ne le puis mieulx faire, que de celebrer sa langue,

comme ont faict Grecs et Rommains la leur; l’aultre raison est, que

non sans exemple de plusieurs je m’addonne à ceste exercitation.»

A commencer, en effet, par les écrivains de l’antiquité gréco-latine,

ils n’ont jamais pris, pour rendre leur pensée, d’autre instrument que

leur langue maternelle. Si quelques Latins ont étudié à fond la langue

grecque, c’était, avant tout, dans le but de s’approprier directement

«les arts et disciplines traictées par les autheurs d’ycelle».

Quant aux modernes, déjà beaucoup d’entre eux, avant Dolet, avaient

formé le généreux dessein d’illustrer leur langue natale; par exemple,

en Italie: Léonard Arétin, Sannazar, Pétrarque, Bembo; et en France

Budé, le grand Budé lui-même.

«Doncques, poursuit le savant typographe, non sans l’exemple de

plusieurs excellents personnages, j’entreprends ce labeur, lequel

(seigneur plein de jugement) tu recepvras non comme parfaict en

la demonstration de nostre langue, mais seulement comme ung

commencement d’ycelle. Car je sçay, que quand on voulut reduire la

langue grecque et latine en art, cela ne fut absolu par ung homme,

mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue

françoyse; et peu à peu, par le moyen et travail des gens doctes,

elle pourra estre reduicte en telle perfection que les langues dessus

dictes.»

Comme toujours, Estienne comptait sur la postérité pour lui rendre

justice et le récompenser de ce nouveau travail; témoin le passage

suivant de son _Epistre au peuple françoys_, pièce qui fait partie du

même volume:

«J’attends plus tost contentement de la postérité, que du siècle

present; car le cours des choses humaines est tel, que la vertu

du vivant est toujours enviée et deprimée par detracteurs, qui

se pensent advantager en reputation s’ils mesprisent les labeurs

d’aultruy. Mais l’homme de sçavoir et de bon jugement ne doibt

regarder à tels resveurs, et plus tost s’en mocquer du tout. Ainsi

faisant, je poursuivray mon effort, et attendray legitime los de la

posterité, non d’aulcuns vivants par trop pleins d’ingratitude et

maulvais vouloir.»

Il y a, d’après Estienne, cinq règles principales pour bien traduire:

1º Il faut que le traducteur comprenne parfaitement son texte;

2º Qu’il ait une connaissance, aussi approfondie que possible, des deux

idiomes sur lesquels il opère;

3º Qu’il ne s’efforce pas de rendre absolument mot pour mot, et, pour

ainsi dire, de calquer son auteur à la vitre: au contraire, «sans avoir

esgard à l’ordre des mots, il s’arrestera aux sentences, et faira en

sorte que l’intention de l’autheur sera exprimée, gardant curieusement

la propriété de l’une et l’aultre langue.» C’est donc folie de vouloir

rendre, _comme aulcuns_, ligne pour ligne ou vers par vers.

4º On ne doit jamais, hors le cas d’extrême nécessité, employer des

mots trop approchants du latin, et, à ce titre, peu usités auparavant;

mais se contenter du répertoire de la langue parlée et comprise par

tout le monde. Ainsi Dolet condamne d’avance, et formellement, un

des principaux côtés de la tentative de Ronsard. L’arrêt est sévère,

mais il ne me surprend pas. Notre humaniste n’était pas seulement un

disciple de Cicéron, c’était en même temps un _compaing_ de Clément

Marot; il avait, comme celui-ci,--son _Second Enfer_ en fournira

bientôt la preuve,--du sang de Villon dans les veines. De plus, il

était intime avec Rabelais, et devait croire en conséquence que la

langue gauloise de Panurge pouvait suffire amplement à tous les besoins

de la pensée française. Ce n’est pas tout à fait mon avis; mais pour le

moment, il n’importe.

5º Enfin, continue l’auteur de la _Manière de bien traduire_, on doit

observer scrupuleusement les _nombres oratoires_, c’est-à-dire cette

harmonie du style qui satisfait à la fois l’âme et l’oreille.

Le traité sur les accents renferme ce passage remarquable, où Dolet

se fait le promoteur d’une réforme orthographique dont l’urgence a dû

être contestée de son temps, mais qui, plus tard, a fini comme tant

d’autres par passer à l’état de loi:

«Le _e_ masculin (l’_é_ fermé), en noms de plurier nombre, ne

doibt recepvoir ung _z_, mais ung _s_, et doibt estre marcqué

de son accent, tout ainsi qu’ung singulier nombre. Tu escriras

doncq _voluptés_, _dignités_, _iniquités_, _vérités_; et non pas

_voluptez_, _dignitez_, _iniquitez_, _veritez_... Car _z_ est le

signe de _e_ masculin au plurier nombre des verbes de seconde

personne; et ce, sans aulcun accent marcqué dessus. Exemple: Si vous

_aymez_ vertu, jamais vous ne vous _addonnerez_ à vice, et vous

_esbatterez_ tousjours à quelcque exercice honneste... Sur ce propos,

je sçay bien que plusieurs non bien congnoissants la virilité du

son de l’_e_ masculin, trouveront estrange que je repudie le _z_ en

ces mots: _voluptés_, _dignités_, et aultres semblables. Mais s’ilz

le trouvent estrange, il leur procedera d’ignorance et maulvaise

coustume d’escrire: laquelle il convient reformer peu à peu[107].»

[107] Ramus a donné, dans sa _Grammaire françoyse_

(Paris, André Wechel, 1572, in-8º), la liste des

grammairiens qui, avant lui, ont essayé de réformer

l’_abus de nostre escripture_. Voici le passage en

entier; on verra que Dolet y tient sa place:

«Je commenceray par la Grammaire gaulloyse ou françoyse

anciennement celebrée par nos druydes, par nos roys

Chilperic et Charlemagne, nagueres comme revoquée des

enfers par le grand roy Françoys, traictée en diverses

façons par plusieurs autheurs. Jacques Sylvius, qui

est decedé en la profession royalle de medecine,

la presenta à la royne Leonor à son advenement, et

tascha de reformer l’abus de nostre escripture, et

faire qu’elle convint à la parolle, comme appert par

les characteres lors figurés par Robert Estienne,

et pratiqués par toute la Grammaire. Geoffroy Tory,

maistre du pot cassé, lors imprimeur du roy, en mit en

lumière quelque traicté. _Dolet en a composé quelque

partie, comme des poins et apostrophes_; mais la

conduicte de ceste œuvre plus haulte et plus magnifique

et de plus riche et diverse estoffe est propre à Loys

Megret, combien qu’il n’ayt point persuadé entierement

à ung chascun touchant l’orthographe. Jacques Pelletier

a debatu subtillement ce poinct d’orthographe, en

ensuivant, non pas les characteres, mais le conseil de

Sylvius et de Megret. Guillaume des Autels l’a fort

combattu, pour deffendre et maintenir l’escripture

vulgaire. Lors, esmeus d’une si louable entreprise,

nous en fismes aussi quelque coup d’essay, tendants à

demonstrer que nostre langue estoit capable de tout

embellissement et aornement, que les aultres ayent

jamais eu. Les plus recens ont evité toute controverse,

et ont faict quelque forme de doctrine chascun à sa

fantaisie. Jean Pilot, Jean Grenier, Anthoine Caucie

en latin; Robert Estienne en latin et en françoys;

Joachim du Bellay, le vray Catulle des Françoys, a mis

en lumiere une _Illustration de la langue françoyse_.

Depuis, Henry Estienne a escrit la _Conformité du

langaige françoys avec le grec_; et ne doubte point

(s’il s’adonne à ceste estude) qu’il ne nous donne ung

aussi riche Tresor de la langue françoyse, comme il

nous a donné de la langue grecque. Nagueres J. A. de

Baïf a doctement et vertueusement entreprins le poinct

de la droicte escripture, et l’a fort esbranlé par ses

vives et pregnantes persuasions.»

Le volume se termine par ce dizain de Sainte-Marthe, _Au lecteur

françoys_:

Pourquoy es-tu d’aultruy admirateur,

Vilipendant le tien propre langage?

Est-ce (Françoys) que tu n’as instructeur,

Qui d’iceluy te remonstre l’usage?

Maintenant as, en ce, grand advantage,

Si vers ta langue as quelcque affection.

Dolet t’y donne une introduction

Si bonne en tout, qu’il n’y a que redire:

Car il t’enseigne (ô noble intention)!

D’escrire bien, bien tourner et bien dire.

Comme historien, l’infatigable travailleur nous a laissé: _les Gestes

de Françoys de Valois, roy de France, dedans lequel œuvre on peult

cognoistre tout ce qui a esté faict par les Françoys, depuis l’an

mil cinq cents treize, jusques en l’an mil cinq cents trente-neuf;

premierement composé en latin par Estienne Dolet, et après par luy

mesmes translaté en langue françoyse_[108].

[108] On a, dans le même genre, d’un contemporain de

Dolet, Guillaume Paradin de Cuiseaux:

_Histoire de nostre temps_ (depuis l’avénement de

François Ier jusqu’en 1558). Lyon, _de Tournes_ ou

_Michel_, 1558, in-16.

Cet ouvrage de Paradin n’est point sans mérite. Comme

Dolet, l’auteur l’écrivit d’abord en latin, et en

publia plus tard la traduction et la continuation en

français.

L’ouvrage entier se divise en deux livres, dont le premier commence à

la prise de Térouane et de Tournay par le roy d’Angleterre, en 1513, et

s’arrête à la défaite de Pavie, en 1525; quant au second, il s’étend

jusqu’à la mort de l’impératrice, femme de Charles-Quint, arrivée en

1539. Au _recto_ du dernier feuillet, sur le _verso_ duquel se place la

fameuse doloire, Dolet prend ainsi congé de son lecteur:

«En tel ordre et sorte de composition, tu auras par moy descript tout

ce qu’il se faira à l’advenir par les Françoys: jusques au temps

qu’il plaira à Dieu faire son commandement de moy, et m’oster du

monde où il m’a mys.»

Hélas! il n’était pas si loin déjà, le jour où la main de Dieu devait

l’_oster_ de ce monde, pour le transporter sans doute dans un monde

meilleur!

Au début du premier livre, l’auteur explique en ces termes le motif

qui l’a «induict d’intituler ce présent œuvre en latin FATA, qui en

nostre langue veult aultant à dire que _destinées_». C’est que, nous

déclare-t-il, «par sus tout ordre et pouvoir humain, ay veu advenir

au roy tout ce qu’il a souffert d’infortune en aulcunes entreprinses

de ses guerres». Et, quelques lignes plus loin, il ajoute: «Destinée

est une fille de Dieu omnipotent, laquelle suivant le vouloir et

commandement de son pere, nous cause et pourchasse tout ce que nous

appellons bien et mal. Et ces deux choses, les humains les reçoipvent

par ung infaillible vouloir de Dieu, lequel droictement s’appelle

Destinée; car Destinée n’est rien aultre, qu’ung ordre éternel des

choses. Et combien qu’à ycelle se puisse joindre quelque prudence ou

vertu humaine, toutesfois c’est elle qui règne et ha tout pouvoir en

noz actes.»

La destinée est donc comme le bras droit de la volonté divine; en

conséquence, elle fait et défait les empires. On n’a, pour s’en

convaincre, qu’à parcourir les annales des peuples de l’antiquité,

celles des Romains par exemple:

«Par destinée les Rommains, après tant de fortunes et guerres, ont

subjugué toutes nations estranges, et Romme a esté le chef du monde:

laquelle au commencement habitoient pauvres pasteurs, et toutes gens

de maulvaise vie, qui en ycelle recouroient comme en franchise, après

avoir esté bannis de leur païs pour leurs forfaictz. Avec le temps,

par destinée contraire, vindrent yceulx Rommains en decadence et

ruine; et Romme, privée de ses tant grands triumphes, et opprimée par

violateurs de la Republique, maintenant ne retient aultre chose de sa

dignité que son seul nom ancien.»

Au surplus, pour mettre mes lecteurs en mesure d’apprécier, d’une

manière à peu près complète, le style historique de Dolet, je vais

transcrire d’un bout à l’autre son récit de la bataille de Marignan:

«Les Françoys partirent de Novarre, qui ne fut pillée par le

commandement du Roy, et s’en allèrent à Bufferole. Cependant le Roy

eut nouvelles qu’entre luy et les Suysses l’appoinctement avoit

esté faict, conclud et accordé, moyennant certaine grosse somme de

deniers, qu’il feit delivrer pour leur envoyer par le seigneur de

Lautrec, lequel en eut la charge. Et comme on portoit ledict argent,

les Suysses furent preschez et subornez par le cardinal de Syon, qui

tenoit le party du duc Maximilian: en sorte que, contre leur foy et

promesse qu’ils avoient donnée et faicte aux gens du Roy, aveuglez de

l’ambition qu’ils avoient de dominer sur les roys et princes (comme

ils s’attendoient bien par le moïen de ceste guerre), deliberèrent

de faire ung villain et lasche tour. Qui estoit de surprendre le Roy

et son armée, cependant qu’on leur portoit ce qu’il leur avoit esté

promis. Et d’advantage, ils avoient deliberé de prendre l’argent du

Roy, et après ce luy donner la bataille, comme ils feirent, n’ayantz

aulcun esgard à justice et equité. Mais la fin miserable de leur

entreprinse donne à entendre aux hommes, quelle meschanceté c’est

de contrevenir à la foy compromise. Parquoy en ce lieu apprenez,

traystres et violateurs de foy, comme il est desplaisant à Dieu

omnipotent d’user de trahison, et esmouvoir guerre où paix est

accordée.

«Le Roy fut adverty de ceste trahison, à l’heure qu’il pensoit

que les Suysses comptassent son argent; et sceut la verité,

qu’ilz estoient jà près de luy pour luy livrer bataille: dont il

ne s’estonna. Comme ung lyon magnanime environné d’une troupe

d’animaulx, bœufs, ours, loups, chiens, pour tout cela ne

s’estonne, mais d’ung seul tremblement de sa hure espouvante ceste

tourbe audacieuse; et s’il advient que, en derrière, par morsures

clandestines il soit blessé, lors par sa force victorieuse il

deffaict telle vermine: en ceste sorte le Roy, ayant enduré pour ung

temps l’insolence des Suysses, et congnoissant qu’ilz s’efforçoient

de le dompter, jaçoit qu’il fust jeune, se delibéra de les attendre

et d’estre le premier en ce labeur. Où il ne s’espairgna, et voulut

bien rabattre l’orgueil d’une nation qui se dict estre née aux armes.

«Le quatorziesme jour de septembre, mil cinq cents et quinze, environ

trois ou quatre heures après mydi, les Suysses accompaignez des

Millannois vindrent frapper sur l’armée de France, qui estoit au

champ Saincte-Brigide, près Marignan. Les Françoys ne s’esbahirent

aulcunement, et, sur touts, les adventuriers se porterent très-bien,

et supplièrent le deffault des Allemands de la bande noyre, qui

avoient tourné le doz, pensantz que le Roy eust intelligence avec

les Suysses, et qu’on les voulust deffaire. Lesquelz incontinent

après, advertiz de la verité, se misrent en debvoir et frapperent sur

les Suysses: desquelz les adventuriers françoys (qui n’estoient que

deux mille, ou environ) avoient deffaict une bande de quatre mille.

Les aultres bandes se misrent à frapper sur la bataille où estoit

le Roy, et s’attendoient bien de mectre en desarroy les Françoys,

comme ilz avoient faict à Novarre, l’an mil cinq cents et treize.

Mais l’artillerie besongna si bien avec les hommes, que les Suysses

ne furent pas les plus fortz. Non dissemblable fureur convertit en

ire deux taureaux courantz du hault d’une montaigne après une vache

chaulde. L’un et l’aultre se faict guerre, front contre front,

cornes contre cornes. Ainsi entrelassez se donnent plusieurs coups,

se fichant les cornes dans la chair l’ung de l’autre: tant qu’on

leur voirroit le col et espaules rougir de sang. Si n’est leur

combat fini jusques à ce que l’ung, vaincu, fasse tel bruict par sa

voix, que ciel, et terre, et lieux circunvoisins en retentissent.

En telle ardeur estoient les Françoys et Suysses meslez ensemble,

ne craignantz, d’ung costé et aultre, ou coups ou plaies: comme ung

sanglier eschauffé ne crainct en rien la morsure des chiens, et ne

daigner eviter espée ou dart du veneur.

«Les Suysses de plus en plus assailloient les Françoys à eulx

resistantz; et combien qu’ilz se sentissent les moindres, pour cela

n’estoit remise leur ardeur, mais de plus en plus s’efforçoient

d’entrer sur les Françoys. De l’aultre part, les Françoys tenoient

bon et faisoient une merveilleuse tuerie sur leurs ennemys. Sur ce

conflict la nuit survint, qui n’empescha toutesfois que d’ung costé

et aultre le combat ne fust maintenu, pour ce qu’il y avoit pleine

lune. Et lors il y eut grande effusion de sang: car ilz estoient tant

encharnez les ungs sur les aultres, que jamais ne se departirent

tant qu’ilz se peurent recongnoistre. Voire et si, entrerent au camp

l’ung de l’aultre. Et pour abuser les Françoys, les Suysses, en

ceste obscurité de la nuit, crioient: _France! France!_ et neantmoins

tuoient les Françoys. A la fin, chascun fut contrainct de cesser

après que la lune fut couchée. Et lors chascun cherchoit son ennemy,

comme ung lymier chercheroit sa proye si elle luy estoit eschappée.

«Ceste nuict là n’y eut aulcun repos en tous les deux camps. Et eust

on dict que ce premier conflict estoit une flamme grande dedans

laquelle on jecte une goutte d’eau qui ne la peult estaindre, mais

plus tost augmenter; ou bien que c’estoit ung ulcere attainct d’ung

coup d’ongle sans estre purgé de son infection; car, pour toute la

tuerie precedente, l’ardeur de ces deux camps n’estoit amoindrie;

mais, d’ung costé et aultre, on n’eust ouy toute la nuict que menaces

de mort et d’ung combat plus cruel que devant. Ceulx qui estoient

blessez esperoient se venger le lendemain sur leurs ennemys; ceulx

qui estoient entiers et sans blessure enrageoient d’entrer au combat

et donner coups ou en recepvoir. Et ainsi, les ungs et les aultres

ne desiroient aultre chose que le retour du jour pour renouveler la

bataille.

«Cependant le roy Françoys, de son costé, visitoit son camp et

incitoit ses gens de guerre pour le lendemain en telles paroles:

«--Et ainsi, ainsi triumphe de son ennemy la nation françoyse (ô

compaignons), et ne peult estre domptée par armes. Le Suysse est

rompu, la victoire est nostre. Que tel honneur, que telle gloire ne

nous soit ostée! Et si aulcune affection de renom vous esmeut, si

aussi je me suis promis par vostre vertu la victoire (que jà eussions

sans la nuict survenue), que demain chascun de vous se monstre

couraigeux et ne se laisse surmonter. O que les Suysses sont bien

gens pour vaincre et la nation françoyse et le roy des Françoys!

Seriez-vous si depourveuz de cœur d’endurer telle injure?»

«Par telle maniere le roy Françoys alloit çà et là, exhortant ses

bandes, incitant ceulx qui d’eulx-mesmes estoient assez enflammez.

A telle exhortation, chascun augmentoit son couraige, conspirant

la deffaicte universelle des Suysses, et sembloit à veoir que ce

feussent tigres qui ont perdu leurs petitz. Telle beste en telle

infortune est remplie de fureur et monstre bien semblant de vouloir

perdre la vie pour se venger du rapteur; elle court çà et là toute

enragée, aguisant ses dents et ongles à toutes heurtes, et s’il

advient qu’elle rencontre le larron de sa lignée, c’est merveille

de veoir la rage qu’elle exerce sur iceluy, en façon qu’elle n’est

contente de le mectre en mille pieces. De telle fureur doncq estoient

esprins les Françoys contre les Suysses quand ce viendroit à l’aulbe

du jour pour se mectre en combat.

«De l’aultre part, les cappitaines des Suysses faisaient leur debvoir

d’inciter leurs gens, et les eschauffoient par telz dictz:

«--Serons-nous à ceste heure vaincus par les Françoys sans nous

venger, nous ausquelz on a tousjours attribué toute louange en

faict d’armes, nous ausquelz à grand’peine l’invincible Cæsar peult

resister au temps passé? Sera-t-il dict que la vertu tant excellente

de noz predecesseurs preigne fin en nous? Nostre loz et renommée

anticque sera elle ainsi conculquée et deprimée par nostre deffault?

Nos forces ne sont encore bien attainctes au vif; les Françoys n’ont

encores soustenu qu’ung commencement de bataille. Demain au matin

ils congnoistront que sçavons faire, moyennant qu’ayons bon cueur et

deschassions toute craincte, usantz de nostre magnanimité anticque.

Noz ennemys ne nous surmontent ny par multitude ny par usage d’armes:

faisons donc que de hardiesse et prouesse ilz n’aient advantage sur

nous. Il n’y a aucune volonté divine à nous adversaire; ce sont touts

mortelz contre lesquelz debvons combattre, nous avons aultant de

mains et aultant d’armes qu’eulx. Parquoy faisons en sorte que l’on

die par cy après qu’avons vaincu ung roy de France, comme les plus

puissantz de touts; faisons que ce comble de louange soit adjousté

à nostre renom premier. En ceste sorte toutes nations estranges

craindront par cy-après d’entrer en bataille contre les Suysses.»

«Par telles exhortations les bandes des ennemys furent si fort

esmeues, qu’elles ne desiroient aultre chose que ruer sur les

Françoys, se persuadantz estre ung acte fort honorable que de mourir

en bataille ou reporter en leur païs leurs enseignes triumphantes

de la deffaicte d’ung roy. Et en telle ardeur de combattre estoit

l’ung et l’aultre camp, consumant la nuict en menaces horribles, et

n’attendant aultre chose que le jour pour recommencer le conflict.

«Le jour venu, tabourins, fifres et trompettes commencerent à sonner

asprement des deux costés. Les Suysses encharnez sur les Françoys

retournèrent hardyment au combat, faisantz grand effort sur noz

gens; mais ilz furent recullez et fort endommagez par l’artillerie,

qui feit merveille de bien tirer soubz la conduicte du seneschal

d’Armignac, où il acquist gros honneur. Et de l’aultre part, les

Françoys se voïantz les plus fortz augmentèrent leur courage, et

commencèrent à entrer bien avant sur les Suysses. Comme ung loup

enragé de faim, se trouvant en la troupe ou de brebis ou de chievres,

avec la gueulle ouverte et son chef incliné, se repaist du sang

de tel bestail, et se lave la gorge à l’occision d’icelluy; puis,

par mespris, chasse devant luy le remanant des bestes vivantes,

et se baigne au sang de celles qu’il voit couchées par terre: non

aultrement faisoient les Françoys contre les Suysses; et d’aultant

plus que lesdictz Suysses s’efforçoient de mectre en roupte les

Françoys, d’aultant plus les Françoys se trouvoient resistantz et

courageux au combat.

«Neantmoins, pour tout cela, l’ardeur d’ung costé et aultre ne

cesse, mais s’augmente de plus en plus en combattant; et ne sçait-on

en quelle part doibt incliner la victoire, tant est la fin de ce

conflict douteuse. Maintenant les Suysses prennent courage, et

cuident avoir surmonté les Françoys; maintenant les Françoys se

pensent estre victorieux. En tel espoir, le conflict dure long temps,

et n’est à presupposer que d’ung costé et aultre les cappitaines et

chefz de l’armée ne feissent leur debvoir de bien instiguer leur

souldarts à combattre vaillamment. Tout ainsi que si les vents

s’eslievent en l’air, de couraige et force semblable combattantz

entre eulx, ny les ungs ny les aultres ne se veulent montrer

inferieurs; les nues tiennent bon, la mer tient bon, le conflict est

doubteux long temps, et quant aux vents, chascun d’eulx pretend la

victoire: en telle obstination combattoient l’ung contre l’aultre

Françoys et Suysses. Mais, à la fin, Mars commença à adherer à la

partie des Françoys, et delaissa les Suysses. Ce que voïantz lesdictz

Suysses, et cognoissantz leur perte et desarroy, tournèrent le doz et

s’enfuirent vers Millan; et n’eust esté la poulcière, jamais ne s’en

fust saulvé cent. Toutefois, pour leur roupte, ils ne laissèrent de

faire front en partie, et cachèrent leur fuyte le plus honnestement

qu’ils peulrent, se retirantz comme ne se voulantz retirer. En la

sorte qu’ung serpent se trouvant au chemin, si quelcque charrette

luy passe par dessus, ou si quelcque voyageur le persecute de coups

de pierre et le laisse demy mort, bien en vain allors il commence de

se contourner, ouvrir ses yeulx ardentz plus que devant, et siffler

à toute oultrance, haussant le col plus que de mesure; la partie

blessée retarde son effort, et à la fin est contrainct, tellement

quellement, trouver refuge en son pertuis et eviter l’instance du

voïageur: en semblable figure les Suysses se commencèrent à retirer,

et tourner le doz aux Françoys victorieux. Toutesfoys il en demeura

de quinze à seize mille, tant au camp que par les chemins, en fuyant

vers Cosme et Millan. Les Venitiens vindrent au secours soubz la

conduicte de messire Barthelemy d’Alviane, et aussi le filz du comte

Petiliane, qui donnèrent sur la queue desdictz Suysses et aultres

gens qui estoient venuz avec eulx: car ils estoient sortiz de Millan

trente et six mille combattantz, tant à pied qu’à cheval.

«Plusieurs princes de France et d’ailleurs, tenantz le party du

roy, furent vaillamment occiz en ceste bataille et seconde journée;

et entre aultres: le filz du comte de Petiliane; le seigneur de

Hymbercourt; François monsieur, frère puisné du duc de Bourbon;

monseigneur Charles de la Trimouille, prince de Thalemont, filz

du seigneur de la Trimouille, lequel estoit aussi avec le roy.

Aussi y furent occiz: le comte de Sanxerre; le seigneur de Bussy;

le cappitaine Mouy, et aultres cappitaines et gens de bien. Une

bande desdictz Suysses, qui s’estoient retirez à l’avant garde que

conduisoit le duc de Bourbon, comme gens aveuglez, se misrent en une

cassine, où ledict seigneur de Bourbon les feit tous brusler. Or,

enfin, la gendarmerie de France ne cessa de les poursuivre, tant que

l’haleine des chevaulx peult durer.»

Il y a, si je ne me trompe, du mouvement, du drame et de la vie, dans

ce vaste tableau d’histoire nationale, dans ce récit à la Tite-Live

d’une bataille épique à laquelle nous pouvons encore songer avec

orgueil. N’y retrouvons-nous pas, en effet, la France militaire du

seizième siècle, aussi rapide, aussi foudroyante, aussi indomptable

dans son élan sur l’ennemi, que la France de nos jours? Franchement,

j’aime à sentir vibrer, au cœur de mon héros, la fibre patriotique en

même temps que le classique enthousiasme, et la religion du pays à

côté du culte de Cicéron. Il y a place pour tout dans une grande âme!

Malgré des latinismes un peu trop fréquents, la prose française de

notre Estienne me paraît presque toujours à la hauteur du noble sujet

qu’elle retrace. Ce vieux style, aux naïves rudesses, ne s’ajuste pas

trop mal, il me semble, à la taille des hommes de fer du _combat des

géants_.

Après l’historien, voyons maintenant le traducteur. L’échantillon

suivant, précédé du texte original dont il est la reproduction, pourra

suffire à faire connaître Dolet sous ce rapport. Je l’emprunte à ses

_Epistres familiaires de Marc Tulle Cicero, père d’eloquence latine_,

etc. (fol. 203, recto et verso):

«_M. T. Cicero, procos., C. Marcello, Cos. design., s. p. d._

«Maxima sum lætitia affectus, quum audivi, te consulem factum

esse: eumque honorem tibi Deos fortunare volo, atque a te pro tua

parentisque tui dignitate administrari. Nam quum te semper amavi

dilexique, tum mei amantissimum cognovi in omni varietate rerum

mearum; tum patris tui pluribus beneficiis vel defensus tristibus

temporibus, vel ornatus secundis, et sum totus vester, et esse

debeo; quum præsertim matris tuæ, gravissimæ atque optimæ feminæ,

majora erga salutem dignitatemque meam studia, quam erant a muliere

postulanda, perspexerim. Quapropter a te peto in majorem modum, ut me

absentem diligas atque defendas. Vale.»

«_M. T. Cicero, proconsul, à C. Marcellus, consul designé, salut._

«J’ay repceu une grand’joye, quand j’ay entendu que tu estoys consul:

et prie les Dieux qu’ilz te donnent bon heur en ceste office, et te

facent la grâce que tu la puisses administrer selon ta dignité et

reputation, et la renommée de ton père. Car si je t’ay tousjours aymé

et tenu cher, pource que je t’ay trouvé amy en toutes mes fortunes;

à cause aussi que j’ay repceu plusieurs plaisirs de ton père, soit

pour avoir esté deffendu par luy en mes infortunes, ou aorné en ma

prosperité: il est besoing que je soys et que je doibve estre tout

vostre, veu mesmement que ta mère (femme de singulière gravité et

bonté) a faict, pour mon salut et dignité, plus beaucoup qu’il ne se

peult espérer d’une femme. Parquoy je te prie, tant que je puis, que

tu m’aymes et deffendes en mon absence. Adieu.»

Dans l’_Epistre au lecteur_ qu’il a mise en tête de ce volume, Dolet

annonce, comme complément de ses travaux sur la langue française,

un _grand dictionnaire vulgaire_ dont il garantit la prochaine

impression... Hélas! le malheureux comptait encore sans le bûcher de

la place Maubert!... Quoique nous ayons dans le même genre l’ouvrage

bien connu de Nicot, celui de notre Estienne n’en est pas moins à

regretter; et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre ancien

idiome, partageront, j’en suis convaincu, mon sentiment à cet égard.

Quand je songe à l’érudition, à l’exactitude, à la puissante méthode,

à la sévère conscience qui distinguent les _Commentaires sur la

langue latine_, quel dommage, me dis-je alors malgré moi,--et cela, du

fond du cœur,--quel dommage qu’on n’ait pu avoir de la même main deux

pareils volumes in-folio de _Commentaires sur la langue française_...

c’est-à-dire sur la vieille langue gauloise de Marot, de Desperiers et

de Rabelais!

Au recto du dernier feuillet des _Epistres familiaires_, je découvre,

à propos de notre savant imprimeur, un renseignement curieux, et que

j’aurais grand tort de passer sous silence. Le voici; je ne saurais

mieux terminer ce chapitre:

«Ce present Œuvre fut achevé d’imprimer, le XXVIII d’apvril 1542, à

Lyon, chés Estienne Dolet, _pour lors demeurant en rue Mercière, à

l’enseigne de la Dolouëre d’or_.»

[Cul-de-lampe]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 24 / 64 题