Ses relations avec Budé, Rabelais, Marot, Salmon Macrin et Jean de
Tournes.--Savait-il le grec?
Encore une digression: mais avec Dolet, il n’y a guère moyen de
procéder autrement. D’ailleurs, elle achèvera de donner toute sa
ressemblance au portrait multiple que j’essaye de tracer.
A la page 169 du volume déjà cité qui renferme les deux _Harangues
contre Toulouse_, je trouve la lettre suivante, adressée à mon
héros par le célèbre helléniste Guillaume Budé, par celui qu’Erasme
surnommait hautement le _Prodige de la France_:
«Quod tu mihi in eleganti et tersa epistola tua operam, studium,
curam, defers officiose et ingenue, id vero gratum mihi atque
jucundum, per (inquam) gratum fuit, ut debuit; velimque ut existimes
eo me animo erga te esse, ut pares officii vices refundere tibi
statuerim, ad eumdemque modum benignitatis egregiæque voluntatis
atque obsequiosæ, idque sine vaniloquentiæ fuco: tametsi doctrinam
tuam ex litteris tuis suspicari et judicare, non etiam institutum
vitæ et conditionem cognoscere potui. Vale, et quod a me contendisse
litteris tuis videre, ut amicorum meorum numero te adscribam, hujus
epistolæ fide abstulisse te tibimet ipse sine cunctatione sponde.
Parisiis, nono cal. febr.»
«Dans votre lettre élégante et châtiée, vous mettez à mon service
votre zèle, votre affection et votre dévouement. Cette déférence
officieuse et ingénue m’a été douce, oui, bien douce, comme de
raison. A votre tour, soyez convaincu d’une chose: c’est que j’ai
la ferme intention de vous rendre la pareille; de vous traiter, en
un mot, avec la même bienveillance et la même courtoisie, toute
vanterie à part. Un mot seulement: votre lettre me laisse soupçonner
et apprécier en vous un homme instruit, sans toutefois qu’elle puisse
me faire connaître votre genre de vie et votre condition. Adieu; et
quant à ce que vous semblez réclamer de moi par votre correspondance,
à savoir que je vous compte au nombre de mes amis, ma présente lettre
vous garantira, sans l’ombre d’un doute, l’accomplissement de vos
vœux à cet égard. Paris, 23 janvier (1533).»
Comme on le voit par l’avant-dernière phrase, Budé manifestait le désir
de connaître, d’une façon plus intime et plus personnelle, son jeune
et docte correspondant. Dolet s’empressa de le satisfaire, et en lui
répondant de Toulouse le 20 avril suivant, il lui raconta de point
en point toutes les particularités de son enfance, de son éducation,
de son voyage et de son séjour en Italie. Il lui fit part en même
temps de ses chères études, de ses travaux assidus sur Cicéron, de
son culte pour ce grand homme, auquel il associait, en raison de la
pureté de leur style, Salluste, César, Térence et Tite-Live. Cette
confiance, cette franchise juvénile flatta sans doute l’austère Budé;
notre Estienne, un jour peut-être en sa vie, s’était montré habile
et prudent. Plus d’une fois, par la suite, il dut se ressentir de
la sympathie puissamment protectrice qu’il avait eu le bonheur et
l’adresse de conquérir ce jour-là. Ce fut donc vraisemblablement pour
faire acte de reconnaissance, comme aussi, je n’en doute pas, dans le
but d’avouer loyalement son devancier et son initiateur, qu’il dédia
plus tard, en 1536 et en 1538, ses _Commentaires sur la langue latine_
à l’auteur des _Commentaires sur la langue grecque_, dont la première
édition avait paru chez Robert Estienne, en 1529, in-folio.
Passons au sublime _abstracteur de quintessence_, au très-véridique
chroniqueur du _grand Gargantua et de Pantagruel son fils_, à cet
Homère bouffon dont notre imprimeur, en bon et féal _compaing_ qu’il
était, publia l’Iliade en l’an de grâce 1542[109]. Bon an, bonne œuvre.
[109] V. plus loin, à ma _Bibliographie dolétienne_, un
épisode relatif à cette édition de Rabelais.
C’est à Lyon que Dolet le cicéronien avait fait connaissance avec le
joyeux Panurge, grand amateur aussi, malgré sa nature gauloise, de
la belle langue romaine du siècle d’Auguste. Estienne, entre autres
souvenirs d’amitié, lui a consacré trois de ses _Poésies latines_ (I,
56; II, 14; IV, 18). La deuxième de ces pièces est une courte réponse
à cinq distiques latins, dans lesquels Rabelais envoyait à notre
humaniste la recette jusque alors perdue du _Garum_, espèce de saumure
antique. La dernière et la plus originale fait parler en ces termes le
cadavre d’un pendu, qui s’applaudit d’être disséqué publiquement par le
docte François, médecin à l’hôpital de Lyon:
Stygem paludem et quicquid ater Orcus habet
Fortuna jurarat furens
Damnum mihi omne se reperturam et probrum.
Quod dum studet atque nititur,
Et viribus totis suum in me dirum odium
Explet saturatque, ut collibitum est,
Tibi ecce, puncto temporis claudor carcere,
Educor, et laqueo miser
Mox strangulatus pendeo. At quid non potest
Fati imperium contrarii?
Ut temporis puncto perieram turpiter,
Pari celeritate assequor
Quod vix liceat cuiquam a Jove summo poscere.
Spectaculo lato expositus
Secor; medicus doctissimus planum facit
Quam pulchre, et affabre, ordineque
Fabricata corpus est hominis rerum Parens.
Sectum frequens circumspicit
Corona, miraturque molem corporis
Tanto artificio conditi.
Quare quid agat potius, quam ad extensum laqueum
Fortuna frendens convolet,
Et morte finem odio semel quærat suo,
Non invidia diutius
Rumpenda? Totus ad extremum cumulor
Honoribus, circumfluoque
Jam gloria, quem monstrum atrox voluit rapidis
Corvis cibum esse, et flantibus
Ludibrium ventis. Furat Sors, jam furat:
Honoribus circumfluo.
«La Fortune, dans sa fureur, avait juré par le Styx et par le sombre
Orcus, d’amasser tous les maux, tous les opprobres sur ma tête.
Tandis qu’elle poursuit son but, et qu’elle redouble d’efforts pour
assouvir sur moi sa haine infernale, en un clin d’œil me voici plongé
dans un cachot; et je n’en sors, pauvre diable! que pour grimacer au
bout d’une potence. Mais voyez un peu le caprice du Destin! En un
clin d’œil, j’avais péri d’une mort violente: en un clin d’œil aussi,
j’obtiens ce qu’à peine l’on oserait demander au grand Jupiter.
Publiquement exposé dans une vaste enceinte, je sers de _sujet_ à une
merveilleuse dissection; un médecin, véritable prodige de science,
explique avec une lucidité sans égale l’habileté, l’artiste symétrie
que notre mère la Nature a déployées dans la composition du corps
humain. Un nombreux amphithéâtre contemple ma dissection, et admire
en moi le chef-d’œuvre de Dieu. Pends-toi, Fortune! Je nage dans les
honneurs, moi que tu as voulu servir en pâture aux corbeaux, moi dont
tu as prétendu faire le jouet des vents.»
Ami de Rabelais, et consultant volontiers à son exemple, comme on le
verra tout à l’heure quand je parlerai de Jean de Tournes, l’oracle
infaillible de la dive Bacbuc, Dolet ne pouvait manquer de se lier
au même titre avec Clément Marot, cet autre héritier de Villon, cet
autre enfant de la vieille Gaule, _magna parens virûm!_ D’ailleurs, on
le devine aisément, il y avait entre eux accord parfait de goûts et
d’opinions, communauté de hardiesses compromettantes, et, pour ainsi
dire, affinité d’humeur _buissonnière_, sauf, j’en conviens, un peu
plus d’_entregent_ de la part de Marot. Quoi qu’il en soit, Estienne
a consigné, dans ses _Commentaires_ et surtout dans ses _Poésies
latines_[110], des preuves nombreuses de l’amitié qui l’unissait au
gracieux trouvère du seizième siècle. Je trouve, par exemple, au second
volume des _Commentaires_, colonne 403, la digression suivante, qui m’a
semblé valoir la peine d’être citée et traduite, ne fût-ce que pour
l’énergie du style et la noblesse des sentiments qu’elle exprime:
[110] I, 23, 24, 28, 58, 70; II, 21, 22, 23; III, 4.
«Gallicæ linguæ primas partes tenuit nostra ætate CLEMENS MAROTUS,
poeta versu scribendo felicissimus atque præstantissimus: in quo
si quid desideres, Fortunam tantum secundam desideres, quæ virum
tantum indigne omni semper injuria contumeliaque affecit, et casibus
acerbissimis jactavit. Sed quis litterarum amans et Virtutis studio
deditus, Fortunæ invidia non exagitatur? Quis doctus simul, et
felix? Quis simul virtutis laude clarus, et fortunæ bonis cumulatus?
At omnis calamitatis una est consolatio, vel merces potius maxima,
posteritatis pollicitatio atque exspectatio. Virtutis prolem omni
contumelia premant, flagitiose vexent, a patria ablegent, misere
apud exteros exsulare cogant nefaria Fortunæ mancipia. Facile
hominum stultorum conatus, facile invidiam, facile injurias ferunt,
qui proposito posteritatis præmio oblectantur, et sua jam gloria
defruuntur vivi, longe majore post mortem cumulandi: at corpore et
nomine prorsus, ut pecora, exstinctis, a quibus tam nefarie jactati
aliquando fuerint.»
«Au premier rang des écrivains qui savent manier la langue française,
se place de nos jours CLÉMENT MAROT, poëte de la veine la plus
heureuse et la plus brillante. Je ne vois en lui qu’une chose à
désirer, l’appui de la Fortune; elle n’a jamais cessé de poursuivre
indignement ce grand homme, elle s’est plu à l’accabler d’outrages et
d’amères persécutions. Mais où est l’amant des lettres, le zélateur
de la Vertu, qui ne soit pas en butte à l’envie de la Fortune?
Peut-on être à la fois savant et heureux, illustre par son mérite
et favorisé des biens de ce monde? N’importe! tout malheur porte
avec lui son unique consolation, que dis-je? sa haute récompense:
la promesse et l’attente de la postérité. C’est en vain que les
misérables esclaves de la Fortune infligent aux clients de la Vertu
les affronts les plus sanglants, les avanies les plus ignominieuses;
c’est en vain qu’ils les proscrivent, qu’ils les condamnent aux
tortures de l’exil. On brave aisément les efforts des sots, leurs
jalousies et leurs injustices, quand on a devant soi le prix de la
lutte, la douce perspective de l’avenir; quand on jouit déjà d’une
gloire vivante, en attendant l’immortalité d’outre-tombe; quand on
sait, enfin, qu’ils meurent comme des brutes, qu’ils disparaissent,
corps et nom, tous ces lâches bourreaux de la pensée!»
En 1536, maître Clément s’était vu rappeler de son exil par François
Ier, et, de retour à Paris, avait reçu de ce prince le plus aimable
accueil. Dolet s’empressa d’en féliciter son ami, par la pièce de vers
que l’on va lire:
Jam satis afflixit variis te casibus atrox
Fortuna: sperare incipe,
Collige jamque animum. Cœlum non semper inumbrant
Nubes: redit tandem prior
Lux. Nec ponto alto semper nox incubat aspris
Horrenda tempestatibus.
Sic non Invidiæ semper vexabere morsu,
Humive diu repes inops.
Eriget oppressum (ut totus pietatis amans est,
Et lenitati deditus)
Rex gallus: spera, jam spera. Novit honores
Opesque virtuti manu
Plena largiri. Tali quid principe frustra
Nunc ergo speres, vel cupias[111]?
[111] _Carm._, II, 22.
«Assez longtemps la cruelle Fortune t’a fait servir de jouet à ses
caprices: espère et prends courage. Le ciel n’est pas toujours
assombri par les nuées, et l’on y voit reparaître enfin la lumière
des beaux jours. Sur la mer profonde, ne pèse pas à jamais l’horrible
nuit des tempêtes. Toi non plus, tu ne seras pas continuellement
en proie aux morsures de l’envie, et condamné à ramper dans une
longue indigence. Il te relèvera, pauvre opprimé, cet homme en qui
nous voyons la bonté, la clémence même, le roi de France! Espère,
te dis-je, espère. Il sait, d’une main riche en largesses, faire
pleuvoir sur le mérite les biens et les honneurs. Avec un tel prince,
peux-tu rien espérer, rien désirer en vain?»
Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1538, Marot chargea le savant
typographe, à peine installé, de faire paraître une édition exacte et
complète de ses œuvres. A cette occasion, il lui écrivit une espèce de
lettre-préface où il l’appelle son _cher amy Dolet_. Cette lettre se
retrouve dans les éditions de 1542 et 1543, in-8º, sorties également
des presses de notre Estienne. Je vais en extraire les passages les
plus intéressants:
«_Clement Marot à Estienne Dolet, salut._
«Le tort que m’ont faict ceulx qui par cy-devant ont imprimé mes
œuvres, est si grand et si outrageulx, cher amy Dolet, qu’il a touché
mon honneur et mis en danger ma personne: car par avare convoytise de
vendre plus cher et plus tost ce qui se vendoit assez, ont adjousté
à ycelles miennes œuvres plusieurs aultres qui ne me sont rien; dont
les unes sont froidement et de maulvaise grâce composées, mectant sur
moy l’ignorance d’aultruy, et les aultres toutes pleines de scandale
et sedition... Ce que je n’ay peu sçavoir et souffrir tout ensemble.
Si ay-je jecté hors de mon livre, non-seulement les maulvaises, mais
les bonnes choses qui ne sont à moy ne de moy, me contentant de
celles que nostre muse nous produict... Et après avoir reveu le vieil
et le nouveau, changé l’ordre du livre en mieulx, et corrigé mille
sortes de faultes infinies procedantes de l’imprimerie, j’ay conclud
t’envoïer le tout, affin que soubz le bel et ample privileige qui,
pour ta vertu meritoyre, t’a esté octroyé du roy, tu le fasses (en
faveur de nostre amytié) r’imprimer, non-seulement ainsy correct
que je le t’envoie, mais encores mieulx: qui te sera facile, si tu y
veulx mettre la diligence esgalle à ton sçavoir...»
Il donne ensuite cet avis aux _lecteurs debonnaires_:
«De tous les livres qui, par cy-devant, ont esté imprimés soubz mon
nom, j’advoue ceux-ci pour les meilleurs, plus amples et mieulx
ordonnés; et desadvoue les aultres comme bastards ou comme enfantz
gastés. Escript à Lyon, ce dernier jour de juillet, l’an mil cinq
centz trente et huict.»
Jusque alors, comme vous voyez, tout allait bien entre Marot et Dolet;
des deux parts, on faisait assaut de compliments. Cette même année
1538, les _Commentaires_ du second avaient reçu du premier, aussitôt
après leur apparition, l’accueil de fête, le bouquet flatteur que voici:
Le noble esprit de Cicero romain,
Voyant çà-bas mainct cerveau foible et tendre
Trop maigrement avoir myz plume en main
Pour de ses dictz la force faire entendre,
Laissa le ciel, en terre se vint rendre,
Au corps entra de Dolet, tellement
Que luy sans aultre à nous se faict comprendre,
Et n’a changé que de nom seulement.
Plus tard, les deux intimes se brouillèrent à mort; j’ignore à quel
sujet, mais ce fut probablement au milieu ou vers la fin de l’année
1543: car Dolet, qui publia cette année, comme je l’ai dit tout à
l’heure, une édition in-8º des œuvres de Marot, y parle encore de
celui-ci dans les termes les plus affectueux.
Mais tout changea, quand l’amour-propre froissé, mettant la haine et le
mépris à la place de l’affection et de l’estime, eut séparé pour jamais
ces deux natures également susceptibles. Je ne crois pas, cependant,
que Marot se soit montré le plus acharné, dans le duel d’injures qui
sans doute eut lieu à cette occasion. Maître Clément n’était pas un
homme de fiel et de rancune; il se contenta de porter une ou deux
bottes à son adversaire, puis il le laissa tranquille et passa son
chemin.
En effet, parmi les épigrammes de ce poëte, j’en ai trouvé deux, pas
davantage, qui se rattachent à sa querelle avec Dolet. La première,
intitulée _Contre l’inique_, est adressée _à Antoine Dumoulin[112],
Masconnois, et à Claude Galland_. Voici en quels termes:
[112] C’est Antoine Dumoulin, suivant La Croix du
Maine, qui a recueilli et rassemblé, dans les dernières
éditions faites de son temps, les œuvres de Clément
Marot.
Fuyez, fuyez (ce conseil je vous donne),
Fuyez le fol qui à tout mal s’addonne,
Et dont la mère en mal jour feut enceincte;
Fuyez l’infâme, inhumaine personne,
De qui le nom si mal cimballe et sonne
Qu’abhorré est de toute oreille saincte;
Fuyez celuy qui sans honte ne craincte
Compte tout hault son vice hors d’usance,
Et en faict gloire, et y prend sa plaisance:
Qui s’aymera ne le fréquente doncq.
O malheureux de perverse naissance!
Bien heureux est qui fuit ta congnoissance,
Et plus heureux qui ne te congneut oncq!
La seconde, imitée de Martial, est ainsi conçue:
Tant que vouldras, jecte feu et fumée,
Mesdy de moy à tort et à travers;
Si n’auras-tu jamais la renommée
Que de long temps tu cherches par mes vers.
Et non obstant tes gros tomes divers,
Sans bruict mourras, cela est arresté:
Car quel besoing est-il, homme pervers,
Que l’on te sache avoir jamais esté?
Marot n’a pas eu de bonheur dans sa prophétie, suivant une remarque
spirituelle de son éditeur Lenglet-Dufresnoy. Bien des opinions peuvent
se formuler sur le compte de Dolet; mais, à coup sûr, on ne dira jamais
qu’il n’a pas fait de _bruit_ à sa mort.
C’est probablement par l’intermédiaire de Marot, leur ami commun, que
Dolet fut mis en relation avec l’_Horace français_, Salmon Macrin de
Loudun, l’un des plus célèbres poëtes latins modernes du seizième
siècle. On a déjà vu précédemment, au chapitre X, avec quelle chaleur
d’enthousiasme Macrin salua l’apparition des poésies latines de Dolet.
Ce n’était pas le premier témoignage de sa sympathie pour le courageux
savant. En 1537, il inséra (p. 37) dans le volume de ses _Hymnes_,
publié chez Robert Estienne, une assez longue pièce hendécasyllabique
(_Ad Poetas gallicos_, Aux Poëtes de la France), où il associa notre
humaniste à quatre autres héritiers de la muse antique, Germain Brice,
Dampierre, Nicolas Bourbon et Jean Voulté, pour leur rendre à tous les
cinq un hommage collectif, et les prier de l’admettre, lui sixième,
dans leur poétique phalange. Voici, du reste, les vers de Macrin,
suivis, comme toujours, de la traduction française:
Brixi, Dampetre, Borboni, DOLETE,
Vulteique operis recentis auctor;
Facundi numero elegante vates,
Felices animæ atque honore dignæ,
Queis et Gallia nostra gloriatur,
Fidenter medium exserens et unguem
Gentes ausonias lacessit audax;
Mercedem a patria feretis ecquam,
Decretis quibus eveheminique
Musæi celebres leporis ergo?
Vestra namque opera et labore factum,
Insigni simul eruditione,
Hæc ut natio gallicana nullo
Ante humaniter instituta cultu,
Et quæ barbara diceretur olim,
Agrestem exuat expolita morem,
Ipsam et Atthida, Græciamque totam,
Doctos provocet ac Remi nepotes,
Nec sese Italia putet minorem.
Rem laudabile publicam est tueri,
Hostes Marte fero domare pulchrum,
Urbes cingere mœnibus præltis,
Sublimem niveis equis sedere,
Arcus erigere, et superba passim
Ornare exuviis tropæa fixis,
Circos construere, excitare templa,
Arces ædificare, aquæve ductus
Urbi inducere, liberalitate
Prona effundere congiariumve
Donativave in hos vel hos viritim.
Præclara hæc fateor, nec abnuenda,
Brixi, Dampetre, Borboni, DOLETE,
Vulteique operis recentis auctor,
Si cui cornea forte fibra non est.
Longo tempore sed tamen fatiscunt,
Suntque obnoxia casibus, ruinis,
Diro et fulminis igne dissipantur.
At præconia luculenta vatum,
Tinctæ et nectare Hymettio Camœnæ,
Annos usque ferent, nec interibunt,
Dum stellis polus aureis nitescet,
Ardore immodico flagrabit æstas,
In vastum fluvii ruent et æquor....
Nam laudum artifices poeticarum,
Et quos buccina cumque sacra vatum
Vivaci extulerit canora bombo,
Fient conspicui atque sempiterni,
Annorum seriem nec extimescent;
Et vates, et erunt opus perennes.
Quocirca, Aonio furore raptum
Vestris jungite me choris amicum,
Et sextum sacrum in ordinem vocate.
Hoc si contigerit favore justo,
Sublimi ardua vertice astra tangam,
Crassi divitias nec anteponam,
Brixi, Dampetre, Borboni, DOLETE,
Vulteique operis recentis auctor[113].
[113] _Carm._, I, 15.
«Brice, Dampierre, Bourbon, DOLET, et toi, Vulteius, auteur d’un
récent ouvrage; poëtes riches en bien dire, en nombres élégants,
âmes heureuses et dignes d’honneur; vous dont notre France est
glorieuse et qu’elle oppose avec une noble audace aux nations
ausoniennes, quelle récompense obtiendrez-vous de la patrie? Quels
décrets vous dresseront un piédestal à la hauteur de votre génie
charmant, célèbres fils de la Muse? car c’est grâce à vos soins, à
vos veilles, à votre insigne érudition, que cette France, naguère
encore barbare et sans culture, se polit en dépouillant ses mœurs
agrestes; c’est par vous qu’elle défie l’Attique elle-même, la
Grèce tout entière, les doctes arrière-neveux de Rémus, et qu’elle
ne se croit pas inférieure à l’Italie. Il est beau, sans doute, de
défendre son pays, d’écraser sous les armes l’agression étrangère,
d’enceindre les villes de hautes murailles, de trôner au-dessus
d’un attelage blanc comme la neige, d’ériger des arcs de triomphe
et d’orner çà et là de superbes trophées en y fixant les dépouilles
des vaincus; il est beau de construire des cirques, d’élever des
temples, de bâtir des citadelles, de faire passer des aqueducs à
travers une ville, et de répandre avec une largesse chevaleresque,
sur ceux-ci, sur ceux-là, homme par homme, le _congiarium_ ou les
_donativa_. Oh! voilà qui est grand, je l’avoue; et pour soutenir
le contraire, Brice, Dampierre, Bourbon, DOLET, et toi, Vulteius,
auteur d’un récent ouvrage, il faudrait avoir les fibres du cœur
pétrifiées. Eh bien! avec la longueur du temps, toutes ces gloires
se lézardent; exposées aux chutes, aux ruines, elles s’écroulent
au sinistre contact de la foudre. Mais le brillant panégyrique des
poëtes, mais la Muse abreuvée du nectar de l’Hymète, voilà ce qui
supportera sans cesse l’assaut des années, ce qui ne périra jamais;
tant que le dôme céleste allumera ses étoiles d’or, tant que l’été
redoublera ses ardeurs excessives et que les fleuves se précipiteront
dans la vaste mer... Oui, les artistes des louanges poétiques et ceux
qu’avec une fanfare sonore le clairon sacré des bardes a exaltés
pour jamais, ceux-là sont transfigurés, ceux-là sont immortels. Ils
braveront la série des ans; œuvres et poëtes vivront dans l’éternité.
Donc, puisque l’enthousiasme aonien me transporte, admettez-moi dans
vos chœurs à titre d’ami; appelez-moi, sixième, dans votre sainte
phalange. Si j’obtiens cette juste faveur, mon front sublime ira
toucher les astres, et je ne changerai pas ma gloire contre les
richesses de Crassus, Brice, Dampierre, Bourbon, DOLET, et toi,
Vulteius, auteur d’un récent ouvrage.»
Estienne voulut acquitter sa dette et répondre de son mieux à la
courtoisie de cet excellent Macrin. Bonne pensée, comme toutes les
pensées du cœur. Elle lui inspira la pièce suivante, qui forme la
huitième du second livre de ses _Carmina_ de 1538:
Curas quibus graviter lacessor, dum pellere,
Macrine, conor fortiter,
Stephanum Robertum forte viso, ubi, auspicio
Bono, tuorum carminum
Cerno libres adhuc calentes pondere
Præli. Mihi quod tum putas
Partum repente gaudium? Primum efferor
Mira tua elegantia
Scribendi, inauditoque priscis versuum
Lepore. Deinde gratulor
Feliciter per te ad polorum sidera
Sese erigenti gallicæ
Laudique gloriæque. Num me gaudio
Tunc exsilire æquum fuit,
Pulsis molestiis et ægritudine?
Macrine, debeo hoc tibi.
«Harcelé par une légion d’ennuis que je m’efforçais bravement de
mettre en fuite, le hasard veut, cher Macrin, que je rende visite à
Robert Estienne. Là, quelle faveur du sort! je tombe sur un volume
de tes vers, encore chaud des étreintes de la presse; tu devines
alors ma joie soudaine. D’abord je me sens ravi par la merveilleuse
élégance de ton style et par cette grâce poétique inconnue même aux
anciens; ensuite je m’applaudis de voir la gloire française s’élever
jusqu’au ciel sous ton heureuse impulsion. Oh! mon ivresse était
bien naturelle; un instant j’ai pu bannir mes chagrins, oublier mes
angoisses, et c’est à toi, cher Macrin, que j’ai dû ce bonheur!»
Parmi tous ces _compaings_ de notre Estienne, je n’aurai garde
d’oublier un de ses plus célèbres confrères, l’imprimeur Jean de
Tournes. Né à Lyon en 1504, mort de la peste, dans la même ville, en
1564, cet habile typographe avait fait, avant 1540, son apprentissage
dans les doctes ateliers de Sébastien Gryphius, et c’est là sans doute
qu’il connut Dolet. Comme preuve de la bonne amitié qui dès lors
s’établit entre eux, je trouve dans les _Poésies latines_ de celui-ci
(II, 36) la pièce suivante, adressée _ad Joannem Turnœum et Vincentium
Piletum combibones suos_ (A Jean de Tournes et à Vincent Pilet, ses
camarades de bouteille):
Ubi ubi locorum, Bacche, agas, huc fer pedem,
Adducque tecum omnes Charites:
Curæ aufugient præsente tuo sacro numine,
Curæ aufugient præsente te,
Conviviis male commodæ curæ, nec satis
Potationibus propriæ.
Cantu, jocis, salvationibus fremant
Ædes; severa absit facies,
Vel frons gravitate plenior; certetur bene,
Animose et enixe scyphis.
Id postulat iste dies, agatur genialiter;
Longe facessant consilia
Prudentia, temperantia; quisque hic desipiat,
Totusque liquescat gaudio.
Non absque te, pater Lyæe, continget id
Nobis: pedem huc confer, tuo
Nunc incalescamus potenti munere;
Huc tu, Lyæe, ades, pater.
Hædos tibi mactabimus centum, tibi
Celebrabimus Bacchanalia.
Vinum (tuus liquor) ingenii quicquid parit,
Præstabimus nullo dolo.
«En quelque lieu que tu sois, Bacchus, viens, porte ici tes pas, et
amène avec toi toutes les Charites. Les ennuis décamperont à l’aspect
de ta sainte divinité; ils décamperont devant toi, ces ennuis si peu
propices aux festins, si antipathiques aux assemblées de buveurs.
Que le chant, les jeux, la danse, ébranlent la maison: au diable les
visages sévères, les fronts lourds de gravité! Combattons avec cœur,
en héros, le verre à la main. Vive la joie! c’est l’ordre du jour.
Arrière les conseils prudents et sobres: qu’ici la folie soit reine,
et que chacun se fonde dans une douce ivresse. A toi, Lyæus, joyeux
père, à toi de nous procurer ce bonheur; viens nous échauffer de ta
flamme puissante; viens, te dis-je, Lyæus, père des bons compagnons!
Nous t’immolerons cent boucs, nous célébrerons en ton honneur les
Bacchanales; tout ce que le vin, ta liqueur, enfante de génie, nous
te le réservons sans fraude!»
Au dire de la Monnoye (dans son édition de Baillet, t. I, p. 372), «il
ne paroît point par les œuvres de Dolet, qu’il ait sçu le grec. Ses
prétendues versions de l’_Hipparchus_ de Platon, et de l’_Axiochus_,
ont été faites d’après les interprétations latines qu’il en avoit
trouvées».
Maittaire, qui reproduit en note (vol. cité, p. 82) cette assertion du
savant dijonnais, la combat au moyen d’un argument plus spécieux que
solide, en invoquant l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier,
tous deux _probablement_ versés dans la langue grecque.
«C’est pourquoi, dit Née de la Rochelle, je crois devoir le
renforcer: 1º par cet aveu de Dolet, qui nous dit, dans une _Epistre
au peuple françoys_ imprimée avec sa _Manière de bien traduire_,
que «la lecture des langues latine et _grecque_ estoit son estude
principale»; 2º par le privilége qui lui fut accordé par François
Ier «pour l’impression des livres en lettres latines, _grecques_,
italiennes et françoyses, qu’il auroit composez en ces langues, ou
traduictz, deument reveuz, amendez, illustrez, annotez», etc.; 3º en
affirmant qu’il lui auroit été impossible d’entendre et de traduire
les ouvrages de Cicéron sans savoir la langue grecque, puisque cet
orateur a fait un usage fréquent de mots grecs, ou composés par lui
du grec, qu’il a inséré dans ses ouvrages un assez grand nombre de
vers et de passages grecs, et qu’il en a traduit ou imité une plus
grande quantité: ainsi Dolet auroit été arrêté à chaque ligne de
sa traduction des _Lettres familières_ et surtout des _Tusculanes_
de Cicéron, où cet auteur traite de tant de matières curieuses et
philosophiques; 4º en rétorquant l’argument qu’on pourroit tirer de
ce qu’il n’a point imprimé de livres grecs, car je n’ai vu aucun
ouvrage italien qui soit sorti de ses presses: pourroit-on nier
cependant qu’il ait su cette langue, après un séjour de quatre ans et
plus en Italie?»
A la suite du recueil des _Poésies latines_ de Dolet, on trouve, comme
je l’ai déjà dit, un certain nombre de vers grecs et latins, composés
en son honneur par quelques-uns de ses amis. Honoré Veracius, entre
autres, lui consacre deux petites pièces grecques, dont voici la
première:
Kαλὸς γραμματικός, καλὸς ποιητής,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Kαλὸς γραμματικός, καλὸς ποιητής.
Ἐσθλὸς ἱστορικός, γλυκύς τ’ ἀοιδός,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Ἐσθλὸς ἱστορικός, γλυκύς τ’ ἀοιδός.
Σοφὸς δ’ ἀστρονόμος, λιγύς τε ῥήτωρ,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Σοφὸς δ’ ἀστρονόμος, λιγύς τε ῥήτωρ.
«Bon grammairien, bon poëte, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à
coup sûr Dolet, bon grammairien, bon poëte.
«Brillant historien, doux chanteur, si quelqu’un l’est aujourd’hui,
c’est à coup sûr Dolet, brillant historien, doux chanteur.
«Savant astronome, orateur disert, si quelqu’un l’est aujourd’hui,
c’est à coup sûr Dolet, savant astronome, orateur disert.»
Je partage encore, à cet égard, l’opinion de Née de la Rochelle: ce
serait se moquer d’un savant, que de lui adresser, ou, si l’on veut,
de lui _asséner_ des compliments de cette force, dans une langue qu’il
ne comprendrait pas. Dolet comprit si bien, qu’il répondit à Veracius.
Cette réponse est même plus modeste qu’on ne le croirait. La voici:
Audire, de me quæ tam abunde prædicas,
Fateor, mihi dulce est (ut est dulce a viro
Laudarier laudato); at o quam dulcius
Et gratius esset, si deos precibus flecteres,
Impelleresque mihi ut cumulate tribuerent
Magna illa, de me quæ tam abunde prædicas,
Tu laudibus illis omnibus eximie vigens!
«Les éloges dont tu m’accables me sont doux à entendre, j’en
conviens; car il est toujours agréable d’être loué par un homme que
chacun loue. Mais qu’il me serait bien plus doux, bien plus agréable,
de voir les dieux, fléchis par tes prières, me départir à profusion
les glorieuses faveurs pour lesquelles tu m’accables d’éloges, toi
qui les réunis toutes dans un degré souverain de perfection!»
Concluons maintenant que, sans être un helléniste de la force de
Guillaume Budé, Dolet néanmoins savait encore assez de grec pour
comprendre et traduire Platon, non-seulement à l’aide de telle ou telle
version latine, ainsi que la Monnoye l’affirme sans aucune espèce de
preuve, mais directement et sur le texte original.
Après cela, quand on traduit un auteur grec, il n’a jamais été défendu,
que je sache, de s’appuyer un peu sur les interprètes latins. Le _droit
au bâton_ est un des priviléges du voyage à pied.
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