Dolet imprimeur.--Son mariage.--Naissance de son fils
Claude.--Premières productions de sa presse.
Quelque temps après cette funeste aventure du meurtre de Compaing,
Dolet parvint à obtenir un privilège de dix ans, qui lui _bailloit
licence_, au nom du roi, «d’imprimer ou de faire imprimer tous les
livres par luy composez et traduicts, et aultres œuvres des autheurs
modernes et anticques, qui par luy seroient deuement reveus, amendez,
illustrez ou annotez, soit par forme d’interprétation, scholies, ou
aultre déclaration, tant en lettres latines, grecques, italiennes, que
françoyses.»
Ce document est daté de Moulins, le 6 mars 1537, et signé _par le
roy, monseigneur le cardinal de Tournon présent_. Ce prélat avait été
l’introducteur de Dolet auprès de François Ier, et en avait dit à ce
prince _trop plus de bien_, comme nous l’apprend Estienne lui-même.
Nous verrons dans la suite à quoi aboutirent ces bienveillantes
dispositions de l’Éminence.
C’était, du reste, comme on le voit, un privilége très-avantageux
pour le temps; mais les circonstances ne permirent pas à Dolet d’en
faire immédiatement usage. Il dut, avant tout, sortir de prison;
puis, une fois libre, il lui fallut achever la publication du second
volume de ses _Commentaires_, in-folio de 1716 colonnes (sans compter
32 feuillets de pièces _liminaires_), qui parut en 1538, après avoir
pris naissance, comme son frère aîné, sous les admirables presses de
Sébastien Gryphius[97].
[97] «In lucem prodit, retardatus quidem diu multis et
fortunæ et hominum injuriis; sed authoris constantia
foras ita semper protrusus, ut contra omnem fortunæ
hominumque invidiam jam tandem publico fruatur.»
(_Comment._, t. II, _Epist. ad Bud._)
«Il paraît enfin ce second volume des Commentaires,
longtemps retardé par les mille injustices de la
fortune et des hommes; mais la constance de l’auteur
l’a toujours poussé en avant, hors de sa retraite, si
bien qu’aujourd’hui, bravant cette double envie des
hommes et de la fortune, le voilà en possession de son
public.» (_Comment._, t. II, _Lettre à Budé_.)
Outre ces deux premiers volumes, notre infatigable Estienne en
promettait un troisième et dernier, où, comme il le disait lui-même,
en tête du 1er livre de ses _Poésies latines_, à son ami Claude
Cottereau (plus tard le parrain de son _petit filz Claude_, ainsi que
nous le verrons tout à l’heure), «il se réservait de donner toute la
mesure de son génie, toute celle de son jugement, en fait de style
et d’éloquence». Sa mort cruelle et prématurée l’empêcha de réaliser
ce cher projet; j’imagine seulement que l’on peut regarder comme des
fragments de cette œuvre colossale,
(Pendent opera interrupta, minæque
Murorum ingentes...)
ses _Formulæ latinarum locutionum_, et ses _Observationes in Terentii
Andriam et Eunuchum_, ouvrages publiés, le premier en 1539, et le
second en 1540.
Voilà donc notre cicéronien débarrassé de sa rude besogne des
_Commentaires_. C’est alors, enfin, qu’il fut loisible au savant de
s’abandonner à tout son zèle pour le triomphe de la science et la
diffusion des lumières. Mais, cette fois, dans la sainte ferveur qui
dévorait son âme, l’artisan du progrès intellectuel ne se contenta plus
de penser et d’écrire: à son tour, il voulut avoir en main l’outil
sublime de la pensée, ce glaive de justice, ce tonnerre à mille
carreaux qui s’appelait (autrefois) la PRESSE.
Il se fit donc imprimeur. En d’autres termes, comme il le disait
lui-même à François Ier, «se trouvant à repos avec mesnaige et famille
(car il venait de prendre femme[98]; j’oubliais, Dieu me pardonne!
d’en parler à mes lecteurs), il avoit voulu travailler pour mectre et
rediger par escript quelques œuvres par lui inventez et composez, et
aussi pour _amender et corriger à l’imprimerie_ aulcuns livres utiles
qui en avoient besoing, affin qu’il peust, avec ce peu d’intelligence
et d’industrie que Dieu luy avoit presté, gaigner quelque honneste
moyen de vivre, et aulcunement subvenir et aider à la décoration des
bonnes lettres et sciences. En quoy faisant, il avoit mis ensemble
quelque peu d’argent, avec lequel et l’aide de ses amis, il, despieça,
_leve quelques presses d’imprimerie_, et soubz ycelles _imprime
et faict imprimer_ plusieurs beaulx livres, tenant boutique de
librairie[99].»
[98] Aucuns l’en blâmèrent; mais son ami _Claudin de
Touraine_ (Claude Cottereau) approuva le _grand heur_
de ce mariage, «lequel, dit-il, combien que plusieurs
(peu congnoissantz ton esprit et jugement) ayent trouvé
estrange, pource que par là cuydoient ta fortune (quant
aux biens) estre troncquée ou pour le moyns retardée de
beaucoup, je l’ay toutesfoys tousjours trouvé bon et
louable... Ces raisons doncques sont apparentes, que
non follement et sans jugement tu t’es marié, mais pour
le plus hault bien... soit pour vivre entre les hommes
sans reproche de paillardise, soit pour augmenter le
bien litteral par tes labeurs assiduz.»
[99] _Procès d’Estienne Dolet_, Techener, 1836, p. 7.
Du reste, sa _boutique_, comme il l’appelle, se trouva bientôt
parfaitement achalandée. «J’ay publicquement», dit-il encore à François
Ier, dans une épître en _rimes_, qui fait partie de son _Second Enfer_:
................... J’ay publicquement,
Depuis six ans, faict train de librairie,
Mettant dehors de mon imprimerie
Livres nouveaulx, livres vielz et anticques;
Et, pour les vendre, ay suivy les trafficques
D’ung vray marchand, en vendant à chascun,
_Tant que soubvent ne m’en demeuroit un_.
C’est bien! le voilà compagnon d’armes des Alde, des Gryphius, des
Froben, de tous ces héroïques typographes du seizième siècle. Alors,
debout et fier, la main sur sa presse belliqueuse, il s’écria, d’une
voix plus que jamais retentissante:
C’est assez vescu en ténèbres!
Acquérir fault l’intelligence...
Malheur!... ce cri de guerre de sa pensée, les obscurantistes
l’entendirent; l’exclamation vibrante avait ébranlé le sol jusqu’au
plus creux de leurs repaires. La bande entière en frémit, et, du
milieu de leurs trous fétides, les hiboux s’apprêtèrent, en dépit du
soleil, à fondre sur l’aigle isolé.
Du reste, le pauvre Estienne avait toujours eu le pressentiment de
sa fin cruelle. On peut s’en convaincre, d’abord, en lisant certain
passage de son _Second Enfer_ que je citerai tout à l’heure, et de
plus, l’endroit suivant de la lettre à Budé qui précède le tome second
des _Commentaires sur la langue latine_:
«Je nourris de plus hauts projets, y disait-il, et après ce labeur
de mes _Commentaires_, j’ai depuis longtemps l’intention d’aborder
l’histoire contemporaine. De cette manière, la jeunesse amante des
lettres aura trouvé dans mon zèle un concours utile. La patrie, à son
tour, ne me reprochera pas d’avoir gaspillé mes studieux loisirs en
barbouillages insipides et superflus. C’est ainsi que, jeune homme et
vieillard (SI TOUTEFOIS UNE MORT PRÉMATURÉE NE M’ÉTOUFFE), j’aurai,
selon mes vœux, consacré ma vie au plus honorable, au plus noble
travail.»
Ensuite, un autre indice de cet instinct prophétique, dont toute sa
vie fut empoisonnée, se tire de l’emblème qu’il avait adopté pour les
productions de sa presse, en vertu d’un usage alors universel chez
ses doctes confrères. L’enseigne typographique de notre malheureux
imprimeur est allusive à son nom de _Dolet_; c’est une _doloire_
(espèce de hache) tenue par une main qui sort d’un nuage. L’instrument
est suspendu, comme le glaive de Damoclès; on le voit prêt à frapper le
tronc noueux d’un arbre qui s’étale horizontalement sur le sol, pareil
au condamné dans l’attente du coup mortel. Le tout s’encadre dans la
légende suivante:
SCABRA ET IMPOLITA AD AMVSSIM
DOLO ATQVE PERPOLIO.
Je polis et repolis
Le raboteux des écrits.
George Sabinus, un des ennemis de Dolet, s’empara de cette légende dans
un distique latin, où il s’efforça de ridiculiser le savant typographe,
au moyen du facile et stupide jeu de mots que vous allez voir:
Si _dolat_ expoliens adamussim cuncta _Doletus_,
Cur sua non etiam carmina scabra _dolat_?
«Si _Dolet_, avec sa _doloire_, polit tout avec tant de soin,
pourquoi ne polit-il pas aussi ses vers rocailleux?»
Presque toujours, notre Estienne imprimait cette marque à la fin de ses
éditions; mais alors, au lieu de la devise précédente, il y plaçait ces
mots:
DVRIOR EST SPECTATÆ VIRTVTIS
QVAM INCOGNITÆ
CONDITIO.
De la vertu, soumise à des luttes sans nombre,
Le sort est bien plus dur au grand jour que dans l’ombre.
Ou bien, quand il s’agissait d’une publication française:
PRÉSERVE-MOY, O SEIGNEVR,
DES CALVMNIES DES
HOMMES.
Si l’on veut se convaincre maintenant de la conscience, ou plutôt (le
mot n’est pas trop fort) de la religion que Dolet dut apporter dans
son sacerdoce typographique, on n’a qu’à lire le passage suivant, que
j’emprunte au tome Ier des _Commentaires_, colonne 266. Ce passage,
écrit avec la rudesse habituelle de notre bilieux humaniste, à une
époque où il ne songeait pas encore à s’établir comme imprimeur,
explique la correction scrupuleuse qui distingue tous les ouvrages
édités par Estienne, et qui le place au premier rang parmi ses doctes
rivaux du seizième siècle:
«Quels animaux bâilleurs et dormants, s’écriait-il, que tous ces
manœuvres de la typographie! Que de lourdes bévues ils commettent,
ces ivrognes, lorsqu’ils sont occupés à cuver leur vin! Que de
changements effrontés ils se permettent, même (ce qui est extrêmement
rare) lorsqu’ils ont une imperceptible teinture des lettres! Aussi,
je vous défie bien de tomber sur un livre sorti de leurs presses,
qui ne fourmille des fautes les plus grossières. Soyons juste
cependant: personne de vous n’ignore qu’Alde Manuce le Romain a pris
vivement à cœur la correction typographique. On peut en dire autant
de Josse Badius et de Jean Froben, morts tous deux il n’y a pas
longtemps. Enfin, le même zèle se fait remarquer dans l’imprimeur
allemand Sébastien Gryphius, et dans les imprimeurs français Robert
Estienne et Simon de Colines. Que d’éloges n’ont pas mérités leurs
nobles travaux! Mais c’est en vain qu’ils ont redoublé d’efforts
et multiplié leur active surveillance: le ramas ivre des goujats
secondaires qui les entourent n’en a pas moins empêché les fidèles
amants des lettres de recueillir le fruit complet de leurs généreux
labeurs.»
«J’augmenterai, dit-il encore dans sa belle préface latine en tête du
livre de Cottereau, _De Jure militiæ_, j’augmenterai de toutes mes
forces les richesses littéraires. J’ai résolu de m’attacher les mânes
sacrés des anciens par l’impression scrupuleuse de leurs œuvres, et
de prêter mon travail et mon industrie aux écrits contemporains. Mais
autant j’accueillerai les vrais chefs-d’œuvre, autant je dédaignerai
les insipides barbouillages de quelques vils écrivailleurs qui sont
la honte de leur siècle[100].»
[100] Voir encore, à ce propos, la dédicace du _De
Moribus in mensa servandis_, qui lui est adressée par
Guillaume Durand, l’éditeur. Ce dernier le complimente
sur la beauté de ses caractères et le choix des
ouvrages qu’il reproduisait à l’aide de ses presses.
Maittaire le caractérise en ces termes: _Typographus brevis ævi,
eruditionis haud vulgaris, indefessæ industriæ_. «Ce fut un typographe
d’une courte vie, mais d’une érudition non vulgaire et d’une activité
infatigable.»
«Si tous ceux qui s’adonnent à cet art (l’imprimerie), observe
noblement dans son mauvais style Née de la Rochelle, ne l’exerçoient
point sans avoir au préalable acquis toutes les connoissances dont
il est certain que Dolet étoit orné quand il s’y appliqua, on ne
verroit point sortir journellement de dessous la presse une foule de
productions dangereuses et inutiles, qui déshonorent l’art, l’artiste
et l’auteur, et avilissent à la fois l’homme de lettres, l’imprimeur
et le libraire.»
Dolet, ainsi que je l’ai dit plus haut, s’était marié très-peu de temps
avant d’embrasser la sainte profession dont il comprenait si bien, lui,
tous les devoirs. Son imprimerie, sa muse et sa femme (ces trois parts
égales de son cœur, cette indivisible trinité de son amour) enfantèrent
toutes les trois presque en même temps. En 1538, on vit paraître les
deux premières productions qui soient sorties de ses presses: d’abord,
son _Cato christianus_, petite brochure de 38 pages in-8º, en réponse
au cardinal Sadolet, qui lui avait reproché de ne jamais parler de
religion dans ses livres; et, quelque temps après, le recueil original
et bizarre de ses _Poésies latines_. L’année suivante, c’est-à-dire
au commencement de 1539, naquit son _petit filz Claude_, qui fut tenu
sur les fonts par Claude Cottereau, de Tours, célèbre jurisconsulte du
seizième siècle, un des intimes du père, comme nous l’avons déjà vu
plusieurs fois.
Dolet chanta la naissance de cet enfant, dans un poëme latin qui a
pour titre: _Genethliacum Claudii Doleti, Stephani Doleti filii_, etc.
L’auteur l’a fait précéder d’une courte lettre en prose, où il rend
compte en ces termes à son ami Cottereau de la pensée morale qui lui a
dicté cette élucubration paternelle:
«Regum morem non ignoras. Solent, prole illis nata, actutum nuntios
quovis gentium mittere, gratulationem sibi undique ambitiosius
aucupari, reges externos ad lustricum diem evocare, nova tum
superbia, luxuque, quanto maximo possunt, splendidius circumfluere.
Nos vero qua natum nobis filium pompa excipiemus? Litteraria
sane: quando regia magnificentia non licet. Agedum, carmine Orbi
significemus, susceptam nobis sobolem. Quæ ut suo statim ortu omnibus
sit utilis, nataque auspicato videatur, argumentum nobis versus
scribendi dedit, quo universam juventutem ad communis prudentiæ
præcepta breviter informamus. Itaque placuit, istiusmodi pompa prolem
a me excipi, me digna, proli honorifica, omnibus fructuosa. In qua
commentatione, paucis ea perstrinximus, quæ ad sapienter, recte, et
feliciter vivendum pertinere sumus arbitrati, sive interiora animi
bona spectes, sive exteriora consideres. Hoc ipsum otioli nostri
oblectamentum tibi dicatum volo, tum quod puero ad sacrum lavacrum
tollendo præfueris, tum quod talem institutionem a philosophiæ, cui
totus deditus es, normis non abhorrentem unus omnium cupidissime
videaris amplexurus...»
«Tu n’ignores pas la coutume des rois. Un fils leur naît-il? à
l’instant même, ils dépêchent des estafettes aux quatre points
cardinaux; leur vanité quête partout des félicitations, ils
convoquent les rois étrangers à la cérémonie du baptême, et
redoublent, en cette circonstance, d’orgueil, de luxe, de splendeur.
Et nous, avec quelle pompe accueillerons-nous le fils qui nous est
né? Elle sera toute littéraire, attendu que la magnificence royale
nous est interdite. Çà donc! signifions en vers au monde entier qu’un
rejeton vient d’entrer dans notre famille. Nous voulons que, dès sa
naissance, il soit utile à tous, et que d’heureux auspices planent
sur son berceau; pour cela, nous avons songé à consigner, dans un
court poëme, des préceptes capables de guider vers la prudence
commune la jeunesse en général. C’est avec cette pompe qu’il nous a
plu de recevoir notre fils: elle est digne de nous, honorable pour
lui, profitable pour tous. Dans cet opuscule, nous effleurons en
peu de mots tout ce qui nous a paru se rapporter à la sagesse, à
la rectitude, au bonheur de la vie, soit au point de vue des biens
intérieurs de l’âme, soit relativement aux avantages extérieurs. Tel
qu’il est, ce léger amusement de notre part, nous avons cru devoir
t’en faire hommage. N’est-ce pas toi qui as tenu l’enfant sur les
fonts sacrés? D’ailleurs, comme une instruction de cette nature ne
s’écarte pas trop des maximes de la philosophie à laquelle tu as voué
toute ton âme, il nous a semblé qu’entre tous tu devais l’accepter
avec joie et comme à bras ouverts...»
L’année même de son apparition (1539), ce poëme de Dolet fut _traduict
en langue françoyse par ung sien amy_, qu’on croit être Claude
Cottereau, le parrain du nouveau-né[101]. Cette traduction n’est le
plus souvent qu’une diffuse paraphrase, ainsi que Maittaire l’a
fort bien remarqué longtemps avant moi. Je m’en servirai néanmoins,
concuremment avec le texte original, dans les deux ou trois citations
que je vais faire du _Genethliacum_, ou, comme dit le translateur, de
l’_Avant-Naissance[102] de Claude Dolet_.
[101] L’épître liminaire du traducteur nous offre, dans
un de ses passages, cette énumération curieuse des
poëtes français contemporains:
«La composition latine de Dolet meritoit trop plus
excellent traducteur que moy; comme pourroit estre ung
_Maurice Sceve_ (petit homme en stature, mais du tout
grand en sçavoir et composition vulgaire), ung seigneur
de _Sainct-Ambroise_ (chef des poëtes françois), ung
_Heroët_, dict la _Maison-Neufve_ (heureux illustrateur
du hault sens de Platon), ung _Brodeau_ aisné et puisné
(tous deux honneur singulier de nostre langue), un
_Sainct-Gelais_ (divin esprit en toute composition),
ung _Salel_ (poëte aultant plus excellent que peu
congneu entre les vulgaires), ung _Clement Marot_
(esmerveillable en doulceur de poésie), ung _Charles
Fontaine_ (jeune homme de grande esperance), ung petit
_Moyne de Vendosme_ (sçavant et eloquent, contre le
naturel et coustume des moynes), ou quelques aultres,
etc.»
[102] Marot, en 1536, s’était déjà servi de cette
expression bizarre, dans un opuscule intitulé:
_Avant-Naissance du troisième enfant de Mme la duchesse
de Ferrare_. Voy. l’édit. in-4º de ses Œuvres, par
Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 189.
L’auteur convoque d’abord Apollon et les neuf Muses autour du berceau
de son enfant:
Quos fructus dal festus Hymen ex conjuge ducta,
Cepimus: est proles jam sua læta patri.
Non mea sit, sed vestra, deæ, quas pulcher Apollo
In sacra trifidæ Phocidos arce regit.
Carmen, io, nunc quæque suæ ad natalia prolis
Fundat, et argutis cantibus astra fremant.
Molli serta manu collecta sub Aonis umbris
Spargite; per cunas gratus inerret odor.
Mella liquata favis Hyblæis hauriat infans,
Ut vestro scribat postea digna choro.
Sed satis est monuisse mihi vobisque creatam
Spem laudis: gnati concelebrate diem.
Nos amor accendit gravior: jam pluribus ortum
Versibus ornamus. Suggere, Phœbe, modos.
Nec grave sit, tenerum infantem celebrare canendo,
Qui decus augebit maximus arte tuum;
Non grave sit tenero infanti concedere versus,
Quos reddet posthac plenior ingenii,
Plenior Aonii afflatus, quo mira crepabit,
Nil nisi te celebrans, nil nisi Castalides.
Est jactura levis, pro cantu reddier olim
Cantum: Phœbe, juva; te manet amplus honos.
Est tibi certus honos, puero præstandus ab isto,
Legitimos annos si bona Parca dabit.
Le joyeulx fruict, que donne mariaige
Par ses esbatz et par son doulx usaige,
J’ay jà reçeu; et pour plus d’avantaige,
C’est ung beau filz.
Pour vous servir, déesses, je le feis;
A vous servir il sera donc prefis,
Et avecq moi (qui seulet ne suffis)
Vostre sera.
Phœbus le blond pour luy s’efforcera,
De bien chanter Pallas ne se lairra;
Et vostre voix ung bruict au ciel faira
Oultre coustume.
Sus doncq, il fault que ce jour on consume
En joye et chantz. Prenez en main la plume,
Filz d’Apollo; que la fleur on escume
De poésie,
Pour celebrer en rhythme bien choysie
Ce mien enfant. Muses, par courtoisie,
Sa couche soit mignonnement farcie
De fleurs plaisantes:
Comme sont fleurs, qui croissent par les sentes
De Parnassus, et qui viennent aux entes
De vos jardins, et forestz abundantes
En tout bon fruict.
Faictes aussi que par vous il soit duict
Si saigement, et apprins et conduict,
Que par son art il vous donne deduict,
Grand revenu.
Mais j’ay assés à vous propos tenu
De cest enfant: à tant par le menu
Veulx le plaisir, duquel suis detenu,
Au long descrire.
Dieu Apollo, veuille moy cy conduire,
Et me prester ung peu de ton bien dire.
Si cest enfant par tes chantz fais reluire,
Bien le rendra,
Quand peu à peu grand homme deviendra,
Et ton honneur par son art maintiendra:
Lors congnoistras quel los il t’aviendra
Par son sçavoir.
Croy, Apollo, que par luy doibz avoir
Aultant d’honneur, que par aultre poëte
Et ne seras long temps sans le sçavoir,
Si longue vie en santé Dieu luy preste[103].
[103] Le rhythme de cette pièce est curieux; je crois
même, sauf erreur, qu’il ne manque pas d’une certaine
grâce. On le rencontre deux ou trois fois dans Marot.
Dolet, à son tour, en a fait usage dans le _Cantique au
Roy_ que je citerai tout à l’heure, et dans un autre
_Cantique_ qu’il composa, prisonnier à la Conciergerie,
_sur sa désolation et sa consolation_. (V. plus loin,
ch. XV). D’où je concluerais assez volontiers qu’il
est lui-même l’auteur des vers à l’occasion desquels
j’écris cette note, et peut-être de toute la traduction
française de son _Genethliacum_. Il a beau l’attribuer
_à ung sien amy_; j’y retrouve à chaque instant, et
d’une manière trop évidente, son style habituel en
fait de poésie française, ses procédés ordinaires de
versification, et jusqu’à ses rhythmes favoris.
Entre autres conseils que notre Estienne prodigue ensuite à son cher
petit Claude avec une sollicitude vraiment paternelle, il l’exhorte
à s’armer d’avance d’un indéfectible courage contre les attaques de
l’envie, et se vante d’en avoir lui-même triomphé jusqu’alors:
........ Præcepta, puer, ne neglige nostra;
Et patris in morem posthac ridebis alacris,
Quotquot sermones de te spargentur iniqui.
Sola dedit scutum nobis interrita virtus,
Ac animus prudens, quo tela infesta minacis
Fregimus invidiæ, et morsus elusimus omnes,
Ut solida undantes elidunt saxa procellas.
........ O mon filz, croy ton père,
Qui par vertu a vaincu impropère
Tel et tant grand, que malheureuse envie
A peu forger, pour le priver de vie.
Le fort bouclier de vertu et prudence
Contre envieux ay eu pour resistance;
Et comme ung roc les undes rompt et brise,
Sanz estre esmeu en rien, par telle guise
Des envieux j’ay surmonté l’effort,
Et Dieu mercy me trouve le plus fort!
Ailleurs, fidèle aux idées sombres dont il avait depuis si longtemps
l’habitude, en face de ce jeune berceau Dolet prévoit déjà la tombe, et
sa bouche laisse tomber une à une ces paroles austères:
De reliquo, quum Mors pallens, ætate peracta,
Instabit, non ægro animo communia perfer
Fata: nihil damni nobis Mors invehit atrox,
Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.
Au demeurant, quand la fin de ton aage
Sera venue, et fauldra le passage
Commun à tous (j’entends la Mort tant dure)
Passer, à Dieu obeïs, ne murmure.
La Mort est bonne, et nous oste du val
Calamiteux; et puis nous donne entrée
Au ciel (le ciel des âmes est contrée).
Prends doncq en gré, quand d’icy partiras,
Et par la Mort droict au ciel t’en iras.
Je reviendrai bientôt, dans un chapitre spécial, sur la partie
philosophique et religieuse de l’_Avant-Naissance_. Parlons un peu
maintenant du recueil des _Poésies latines_ de Dolet _(Carminum libri
quatuor)_, qui parut, comme je l’ai dit plus haut, en 1538, et qui fut
la seconde production de ses presses.
Ce volume lui fait honneur, ainsi que toutes les éditions qui
suivirent, par la pureté du texte, la beauté des caractères et
l’éclatante largeur des marges.
Voici la préface adressée à Claude Cottereau:
«_Stephanus Doletus Claudio Cotterœo salutem._
«Post longum diuturnumque laborem, quem in edendo primo et secundo
meorum linguæ latinæ Commentariorum tomo consumpsi, antequam ad
tertii tomi (quo mei omne ingenii, et in eloquentia judicii,
documentum servo) editionem progrederer, suaviorum Musarum jocis
oblectare me visum est. Visum vero id est, non tam oblectationis
causa, quam nonnullorum obtrectatorum frangendorum nomine, qui
maledicendi ansam eo in me arripiunt, quod Commentariis conscribendis
tempus tantum dederim: perinde quasi majora præstare nequeam, et
ad mediocria vel vulgaria sim solum ipse natus. Verum hic stultam
obtrectatorum petulantiam acerbius insectari non constitui. Me igitur
his suaviorum Musarum intermissis ad tempus jocis oblectare visum
est: quibus te etiam mecum oblectari et volo et cupio. In eo autem
carminis iambici genere si quis me reprehendat, quod in secunda,
quarta et sexta sede, iambum, dactylum, anapæstum, tribrachum,
pyrrhichium, et spondæum interdum indifferenter locem, quisquis
is est, is id me, non sine antiquorum omnium poetarum, exemplo et
imitatione, facere me intelligat, a reprehensioneque abstineat:
nec me id facere in aliis versus iambici sedibus aut miretur, aut
calumnietur. Etenim doctis omnibus usitatum est. Ad hæc jejuni
ingenii et puerilis esse sciat, nimia grammaticarum in re ejusmodi
præceptionum observatione in obscuritatem incidere, rem ob oculos
prima lectione non ponere. Id quod facere semper conati sumus, in
posterumque perpetuo conabimur, laudem summam ex facilitate in re
omni aucupantes. Vale. Ludguni, calendis junii M D XXXVIII.»
«_Estienne Dolet à Claude Cottereau, salut._
«Après ce long, cet éternel travail que m’a coûté la publication
du premier et du second volume de mes _Commentaires sur la langue
latine_; avant d’aborder la rédaction du troisième, où je me propose
de donner toute la mesure de mon génie, toute celle de mon jugement
en fait de style et d’éloquence, il m’a paru bon de me récréer
aux jeux plus doux des Muses. En cela même, mon but est moins de
me divertir que d’écraser certains détracteurs qui s’emparent,
comme d’une bonne fortune pour leur méchanceté, du temps énorme
que m’a pris la composition de mes _Commentaires_. A les entendre,
je ne pourrais aspirer plus haut; une compilation vulgaire est
seule à ma portée. Mais que m’importe, après tout? Laissons dans
l’ombre la sotte effronterie de mes envieux; en tirer une vengeance
acerbe, ce n’est point ici mon affaire. Il m’a donc paru bon de
m’interrompre quelque temps pour me délasser à ces doux jeux des
Muses; partage-les maintenant, je t’en prie, je le désire. Quant au
système de vers ïambiques adopté par moi, si quelqu’un me blâme de
placer indifféremment au second, au quatrième et au sixième pied,
un ïambe, un dactyle, un anapeste, un tribraque, un pyrrhique ou un
spondée, quel qu’il soit, il lui faut comprendre qu’en cela j’imite
l’exemple de tous les anciens poëtes, et s’abstenir ici d’une censure
sans fondement. Qu’il ne s’étonne pas ensuite et ne me cherche pas
chicane si je n’en fais pas de même aux autres pieds du vers, car
c’est l’usage de tous les doctes. En outre, il saura qu’il est d’un
esprit puérilement étroit d’outrer en pareille matière le scrupule
grammatical, et de tomber par là dans l’obscurité. L’idée doit sauter
aux yeux à la première lecture. C’est à quoi je me suis toujours
appliqué, c’est à quoi je m’appliquerai sans cesse à l’avenir, dans
l’attente que cette clarté soutenue me comblera de gloire. Adieu.
Lyon, calendes de juin M D XXXVIII.»
Dolet semble avoir pressenti les tempêtes qu’allait soulever contre lui
sa fière et violente personnalité, largement étalée à chaque page de ce
curieux volume. Il les brave d’avance, en tête de son recueil, dans la
pièce liminaire qu’on va lire:
Non me fugit, Zoïle, fore multum risum
Tuum, poetam magnum modo quod me appellem,
Modo beatum dicam genere omni versus.
Sed actum ages, id si riseris: ego enim primus
Id risi, ut est plus Democriti risu dignum.
Verum tu animose fac cum aliis cunctis nostræ
Laudi parum æquis, ut eo nomine me oblatres.
Vestros latratus quo modo me terrere
Putatis? Ut leonem aprumve Melitenses
Catelli, utque culex parvus Indicum elephantem,
Ut accipitrem multum validum imbelles picæ.
«Je te vois d’ici, Zoïle: tu vas pouffer de rire, tantôt quand je me
traiterai moi-même de grand poëte, tantôt quand je me vanterai de
réussir dans tous les rhythmes. Ris si tu veux, tu feras une chose
déjà faite. Moi tout le premier, j’ai ri de mon outrecuidance; elle
n’est guère passible après tout que du rire de Démocrite. Mais toi,
joins ton animosité à toutes les haines que soulève ma gloire, et
saisis ce prétexte d’aboyer contre moi. De quelle façon, vous autres,
pensez-vous me terrifier par vos aboiements? De la même façon que les
roquets de Malte épouvantent le lion ou le sanglier, que le cousin
microscopique fait peur à l’éléphant des Indes, et les faibles pies
au puissant épervier.»
Ce volume des _Carmina_ comprend quatre livres, à la suite desquels
se lisent différentes pièces de vers grecs et latins, composés en
l’honneur de Dolet par quelques-uns de ses amis: Salmon Macrin,
Nicolas Bourbon de Vandœuvre, Honoré Veracius, Jean Voulté, Godefroi
Beringius. Le premier livre débute par un hommage à François Ier.
Etienne lui consacre en peu de mots son offrande poétique, et le prie
d’accueillir avec bonté, sinon ce léger présent, au moins le cœur qui
l’offre. Vient ensuite une ode plus étendue, où le poëte recommande au
_Protecteur des lettres_ les Muses, qui seules empêchent un grand homme
ou un grand peuple de mourir. Mais cédons encore la parole au savant
humaniste:
Francisce, non uno quidem, sed omnibus
Rex digne regnis, qui fit, ut
Oblivione livida Gallorum honos
Impune carpatur latens,
Et nocte longa huc usque pressus, lumine
Caruerit? An quod defuit
Gallis sua olim laus, vel ampli nominis
Celebritas? An quod mari,
Terraque non res gesserint, perennibus
Chartis reponendas? Nihil
Tale obstat, ut ne addamur astris et polo.
Nam sive laude virium,
Seu Marte prospero vetusta secula
Certent, feremus protinus
Primas, nec ulla gloriæ amplitudine
Cedemus externis locis.
Sed quando scriptorum elegantium manu,
Vatumque caruimus sonis,
Taciturnitas nostris meritis diu obstitit:
Idem superbæ Romuli
Factura proli, ni quod egisset, modo
Chartæ fideles proderent;
Idem duci factura jam jam Punico,
Et bellicoso Cæsari,
Ac forti Achilli, ni quod egisset, modo
Chartæ fideles proderent.
Solæ vetant Musæ mori, et solæ celebrant
Dignos sacra fama viros:
Nec interest, an tu vigil sis, an iners;
An ditior Crœso, an inopi
Egentior Iro; an rex potens, an agricola;
Ut utve vitam transigas:
Ni lingua doctorum tenebris te eximat,
Et posterorum annalibus
Mandet, tibi quos spiritus virtus dedit,
Quos fregeris, quos viceris.
Quare fave Musis, easque amantibus,
Ut nomen æternent tuum,
Gallisque quod deest ad immensum decus,
Scripto expleant et litteris.
Deux ans plus tard, en 1540, Dolet traduisit lui-même cette pièce en
vers français, sous le titre de _Cantique au Roy mesmes_, en tête de
son essai historique intitulé les _Gestes de Françoys de Valois, roy
de France_, etc. Notons ici que, pour Estienne, _cantique_ était tout
bonnement la traduction du mot grec ᾠδή. _Ode_ n’avait pas encore été
mis en circulation par Ronsard.
Voici le morceau:
Roy des Françoys, non d’ung royaulme digne
Mais vray esleu (comme prince condigne)
Pour gouverner du monde la machine,
Par mer et terre;
D’où vient cela, que l’estrangier tant erre,
Que des Françoys tousjours l’honneur atterre,
Et ne se daigne aulcunement enquerre
De touts noz faictz?
Il ne tient pas, que n’aint esté deffectz
Par les Françoys (en vertu tant parfaictz)
Les estrangiers. Mais pourtant nos effectz
N’ont leur lumière.
Et non obstant, que nation tant fière
Ne fut jamais, qui du Lys la bannière
Ne craignist fort (comme en tout la première),
Cela s’ignore.
Sçais-tu pourquoy? La chose qui decore
Les faictz humains, et qui la mort restaure
Des vertueux, elle default encore
Au loz françoys.
Je le diray (et point ne te deçoys):
C’est une plume, ung cornet, ung haultbois
Plein d’eloquence (ô Françoys de Valois);
C’est ung sçavant,
Ung bien parlant, qui bien mist en avant
Ce que Françoys ont faict, tant en Levant
Qu’en Occident. Lors seroint au devant
Françoys par droict.
Et sans cela, plus compte on ne tiendroit
Ni des Rommains, ni des Grecs orendroict;
Et de tout aultre on ne se soubviendroit,
Tant fust louable.
Saiche, hault Roy, que rien espouvantable
La Mort ne tient, que le parler affable
D’ung sçavant homme. En cela n’est valable
Son dur effort.
Car aux escriptz d’un sçavant point ne mord:
Et bien que tue enfants, grands, foible, fort,
Si ne peult elle en rien gaster le fort
Du chef des Muses.
C’est toy, Pallas: qui, où tu veulx, tu uses
De ta puissance, et qui la mort abuses;
Et qui de mort ung mortel tu excuses,
Quand le veulx faire.
Croy doncq (Françoys mon Roy), tu as beau faire,
Si tes vertuz ung sçavant ne declaire
Par ses escriptz, on voirra tousjours taire
Tes faictz tant grands.
Sois roy, sois duc, ou ung aultre estat prends;
Sois pauvre ou riche (icy cela apprends),
Dire le puis (et point ne me reprends)
Que sans Histoire
Jà ne sera de toy bruict ou memoire;
Et si n’auras, non plus qu’ung aultre, gloire
Par tes haultz faictz: cela est trop notoire,
Tu le sçais bien.
Doncques, tu sçais de vivre le moïen
Après la mort: c’est d’eslargir du tien
Aux gens sçavantz. Croy, par tel entretien
Tousjours seras.
Plus: des Françoys l’honneur recouvreras,
Mis en oubly par faulte d’ung bon livre.
Ayme eloquentz; ce faisant, bien fairas:
Par leurs escriptz tousjours te fairont vivre.
Il me semble avoir parfaitement peint, de sa propre palette et comme en
face d’un miroir, son caractère indépendant, capricieux et fantasque,
sa bizarre humeur aux allures de chèvre, dans la petite pièce suivante,
qu’il adresse _à son livre_, quelques pages plus loin:
Liber, maledicti in te locum si forte aliquis
Quærit, modo quod liberius
Lasciviusque loquare, modo quod castius
Severiusque, posthabita
Genii hilarioris illecebra; dic Zoïlo,
Aut cuipiam maledico alii,
Hominem omnium horarum esse me, et versatilem
Ad quodlibet vitæ genus:
Non Stoïcum magis, quam Epicureum, si ferat
Res. Libere vivere, vivere est[104].
[104] _Carm._, I, 4.
«Mon livre, si d’aventure un médisant cherche à mordre sur toi,
tantôt parce que ton langage est trop libre et trop lascif, tantôt
parce qu’il est trop chaste, trop sévère, et qu’il semble en divorce
avec la grâce et la gaieté; réponds à ce Zoïle, ou à toute autre
mauvaise langue, que je suis un homme à varier d’heure en heure,
et que mon caractère versatile se prête à tous les genres de vie.
Suis-je un stoïcien? suis-je un disciple d’Epicure? Ma foi! c’est
selon. Vivre libre, à mes yeux c’est vivre!»
Le morceau qui vient après nous donne la preuve immédiate de cette
humeur changeante. Par une de ces inconséquences naturelles au cœur
de l’homme, raillant cet amour d’une gloire posthume qui, dans mainte
autre occasion, lui a dicté de si belles, de si nobles pages, Dolet
déclare ouvertement à son ami Pierre Danès, qu’il tient à jouir d’une
réputation actuelle et vivante:
Vivens vidensque, gloria mea frui
Volo; nihil juvat mortuum,
Quid vel diserte scripserit, vel fecerit
Animose. Homerus, Vergilius,
Demosthenes, Cicero, Elysium calcant nemus,
Et auribus pœnas hauriunt
Quas Eumenides umbris miseris truces inferunt:
Sua quam sit hic celebris gloria,
Quam pervagatum nomen et decus, nesciunt;
Aut si sciunt, majoribus
Capti deliciis, negligunt terrestria.
Merito ergo gloria frui
Mea volo, vivens vidensque; et, dum licet,
Mortale percipio bonum,
Post fata majori fruiturus forte aliquo:
Sed interim præsentia amo[105].
[105] _Carm._, I, 5.
«Vivant et voyant, c’est ainsi que je veux jouir de ma gloire. La
belle avance, quand on est mort, que d’avoir eu du talent au bout de
sa plume, ou du cœur dans ses actions! Homère, Virgile, Démosthène,
Cicéron, foulent à cette heure les allées du bocage élysien; leurs
oreilles sont rebattues du bruit des châtiments qu’infligent aux
misérables ombres les farouches Euménides. Combien grande ici-bas est
leur gloire, et combien leur nom répandu, voilà ce qu’ils ignorent;
ou s’ils le savent, absorbés qu’ils sont par de plus enivrantes
délices, ils négligent ces jouissances terrestres. C’est donc avec
raison que, vivant et voyant, je veux jouir de ma gloire. Oui, tant
qu’il y a moyen, goûtons un plaisir mortel. Peut-être, après ma mort,
en aurai-je un plus délectable à savourer; mais en attendant, vive
celui qu’on a sous la main!»
Les épigrammes contre les moines ne sont pas la partie la moins
curieuse de ce curieux volume. En voici un échantillon:
Incurvicervicum cucullatorum habet
Grex id subinde in ore, se esse mortuum
Mundo: tamen edit eximie pecus, bibit
Non pessime, stertit sepultum crapula,
Operam Veneri dat, et voluptatum assecla
Est omnium. Idne est, mortuum esse mundo? Aliter
Interpretare. Mortui sunt, hercule!
Mundo cucullati, quod iners terræ sunt onus,
Ad rem utiles nullam, nisi ad scelus et vitium[106].
[106] _Carm._, I, 17.
«La race des encapuchonnés, ce bétail à tête basse, a toujours à la
bouche le refrain suivant: _Nous sommes morts au monde_. Et pourtant,
il mange à ravir, ce digne bétail; il ne boit pas trop mal; il ronfle
à merveille, enseveli dans sa crapule; il procède avec conscience
à sa besogne vénérienne; en un mot, il se vautre dans la fange de
toutes les voluptés. Est-ce là ce qu’ils appellent, ces révérends,
être _morts au monde_? Il s’agit de s’entendre: morts au monde, ils
le sont assurément; mais parce qu’on les voit, ici-bas, fatiguer la
terre de leur masse inerte, et qu’ils ne sont bons à rien... qu’à la
scélératesse et au vice!»
Si les _encapuchonnés_ en question n’étaient pas contents de ce _petit
morceau_, il faut avouer qu’ils étaient bien difficiles.
Dolet, comme on vient de le voir, avait contre eux une profonde
rancune. Le passage suivant des _Commentaires_ (t. I, col. 266) en
fournira, j’en suis sûr, une explication plus que satisfaisante:
«Je ne saurais, y disait-il en 1536, deux ans avant de s’établir
imprimeur, je ne saurais déguiser sous un lâche silence l’infamie de
certains monstres à face humaine, qui, voulant frapper au cœur notre
avenir littéraire, ont pensé qu’il fallait, de nos jours, anéantir
l’art typographique. Que dis-je? pensé! N’ont-ils pas conseillé cet
horrible meurtre à François de Valois, roi de France; c’est-à-dire,
à l’unique appui des lettres et des littérateurs, à leur partisan le
plus chaud, à leur père le plus aimant? Et quel motif ont-ils fait
valoir? Un seul: c’est qu’à les entendre, l’_erreur luthérienne_
trouvait, dans la littérature et dans l’art typographique, un trop
docile instrument de vulgarisation. Ridicule nation de crétins
(_ridiculam stultorum nationem_)! Comme si, par elles-mêmes, les
armes étaient chose pernicieuse et fatale, et comme s’il fallait
les supprimer, à cause des blessures qu’elles font et de la mort
qu’elles donnent! Avec quoi donc se défendent les braves? avec quoi
défendent-ils leur patrie? N’est-ce pas avec les armes? Sans doute,
on en fait parfois un usage inique et criminel; mais quels sont-ils,
les dignes champions qui se permettent cet usage? Et! c’est vous,
précisément, c’est l’iniquité, le crime!
«Heureusement que l’abominable, le monstrueux complot de la
Sorbonaille, de ce ramas d’ivrognes et de sophistes, s’est vu
briser par la sagesse et la prudence de Guillaume Budé, ce soleil
scientifique de notre âge, et de Jean du Bellay, évêque de Paris,
prélat hors ligne, autant par sa vertu que par sa haute dignité.»
Imprudent Dolet! Encore un fagot qu’il apportait lui-même d’avance à
son bûcher depuis longtemps en préparation!
Pour en revenir une dernière fois à ses _Poésies latines_ de 1538,
voici de quelle manière Salmon Macrin leur souhaita la bienvenue:
Prodite jam docti Doleti carmina
Docta: et senum juvenumque manibus perpetuo
Terimini, ut estis digna summe inter alia
Poemata aliorum poetarum, modo
Qui sunt, fueruntve à Maronis sæculo.
Sic vivite, ut digna estis, æternum, et date
Vestro poetæ nomen æternum simul.
Rivi, e nitidis vereque vivis fontibus
Qui defluunt, servare perpetuo solent
Cursus suos. Quid fonte vestro vividius?
«Paraissez enfin, doctes vers du docte Dolet; soyez à jamais dans
toutes les mains, et passez du vieillard au jeune homme. Vous le
méritez au plus haut point, entre toutes les œuvres des poëtes qui
vivent actuellement, ou de ceux qui ont existé depuis le siècle
de Virgile. Vivez comme vous êtes dignes de vivre, c’est-à-dire
éternellement, et faites vivre de même le nom de votre poëte.
D’ordinaire, les ruisseaux enfants d’une source vive ont un cours
perpétuel; eh bien! quoi de plus vif que votre source?»
Le bon Macrin prophétisait juste. Rien n’a pu la tarir, cette source
d’une généreuse pensée! Grossie plus tard par les mille affluents des
nobles cœurs et des grandes intelligences, elle est devenue torrent,
torrent irrésistible! Elle a entraîné le moyen âge, avec toutes ses
barbaries féodales; elle a fait large place au dix-huitième siècle, à
ce Nil fécondant de la civilisation moderne, qui, quoi qu’on en dise, a
roulé tant d’idées et d’avenir dans ses flots profonds!
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