CHAPITRE IX.

Meurtre forcément commis par Dolet.--Résultats de cette malheureuse

affaire.

Ce n’était point assez que l’injustice humaine tourmentât, comme

nous l’avons vu, l’existence laborieuse de notre Estienne; une sorte

de fatalité jalouse[92] ne tarda pas à se mettre de la partie. Le

31 décembre 1536, _il luy advint_, dit une des pièces[93] de son

procès, _une fortune et malheur de commectre homicide en la personne_

d’un peintre nommé Compaing[94]. Ennemi mortel de Dolet, cet homme

avait voulu l’assassiner; mais, non moins habile à tenir l’épée qu’à

manier la plume, aussi calme, aussi impavide que le juste d’Horace,

l’étudiant orléanais se défendit avec tant de vigueur et de sang-froid,

que l’assassin tomba victime de son propre guet-apens. Dolet raconte

lui-même cet événement tragique et ses suites, dans une épître au

cardinal de Tournon, qui forme la première pièce du deuxième livre de

ses _Poésies latines_. Je vais la traduire en entier, car elle abonde

en détails curieux:

[92] _Fati invidia_, comme il l’appelle lui-même.

[93] Retrouvées par M. A. Taillandier dans les

registres criminels du parlement de Paris, et publiées

chez Techener, en 1836.

[94] Dans les pièces déjà citées, on le désigne tantôt

sous l’appellation de _Guillaume Compaing_, tantôt sous

celle de _Henry Guillot, dict Compaing_.

«De sa double face, dit l’humaniste, Janus contemplait à la fois deux

années, l’une sur son déclin, l’autre prête à naître, quand tout à

coup je me vois attaqué par un ennemi félon, qui me porte l’épée à la

gorge. Alors moi, je résiste à l’agresseur qui menace mes jours, et

j’étends mort à mes pieds celui qui s’efforçait de me détruire par le

fer.

«Mon Dieu! j’étais cependant tout aux Muses; et brûlant d’illustrer

un jour ma patrie par des écrits immortels, je concentrais mon âme

sur ce noble idéal. Mais à qui le sort jaloux fait-il grâce?

«Connue sous le nom de Lugdunum, une ville antique s’élevait dans la

Gaule; elle couronnait le front d’une colline au pied de laquelle, à

la suite d’un incendie, Plancus, chef des armées romaines, la rebâtit

en la tournant vers le nord. La Saône, au milieu d’elle, traîne ses

eaux lentes; d’un autre côté, le Rhône la presse d’une ceinture

humide; puis, retardant leur cours, ces deux beaux fleuves, par une

large embouchure, se plongent dans le sein l’un de l’autre. Riche,

populeuse, superbe d’architecture, à ses enfants, aux étrangers, à

tous, elle s’ouvre comme le temple du commerce.

«C’est dans un lieu si célèbre que s’écoulait ma vie studieuse,

lorsqu’une cruelle attaque me contraignit d’opposer la force à

la force, et de chercher mon salut dans le meurtre. Aussitôt, un

nombreux détachement du guet s’élance à ma poursuite; sans tenir

compte de mon innocence, on veut m’ensevelir dans les ténèbres d’une

prison: mais il est toujours facile à un homme de cœur d’échapper aux

embûches de ces lâches ribauds. Protégé par une escorte d’amis, je

sors de la ville au point du jour; et d’abord je vole en Auvergne,

malgré l’âpre froidure qui régnait alors, malgré toute la fureur des

vents déchaînés.

«Au loin m’apparaissent, comme des rois en cheveux blancs sur un

trône de montagnes, de vieux ornes couverts de neige; à travers les

vallons (spectacle sublime!) un torrent fougueux se précipite en

imitant la voix sonore de la tempête, et, frappant le sol avec le

bruit de la grêle qui tombe, court ensuite inonder les campagnes.

«Déjà, parmi les hautes forêts de l’Auvergne, l’Allier superbe,

enflant ses ondes, déploie sous mes yeux toute l’étendue de son

cours. L’idée me vient aussitôt d’accélérer mon voyage, en me servant

de cette rivière; je m’embarque. Sous l’impulsion des rames, le

bateau glisse plus rapide que les vents; à droite, à gauche, villes,

campagnes, tout fuit en arrière, tandis que ma nef agile sillonne le

long ruban des eaux.

«Mais l’implacable hiver s’attarde en ces contrées; du fond à la

surface, pour ainsi dire, le froid condense la rivière; la glace

refuse tout passage aux avirons, heurte, à chaque instant, notre

frêle embarcation qui bondit sous la secousse, et, de distance en

distance, nous oblige à nous arrêter. Lancée par un arc bien tendu,

d’abord la flèche du Parthe fend avec vigueur l’air environnant,

puis, rencontrant un arbre, elle se plonge dans sa printanière

chevelure, s’amortit à travers le feuillage, et finit par tomber

mourante. Ainsi se ralentit, au milieu des glaçons, notre petit

navire qui, tout à l’heure encore, devançait les flots à la course.

Alors, enflammé par mes promesses, le batelier redouble de courage;

il lutte, il se roidit des deux mains, il s’ouvre une large issue,

et la glace brisée cède enfin aux innombrables coups de rame qui la

dispersent. Incontinent, nous nous livrons au vaste courant de la

Loire, qui m’entraîne vers une ville, une ville autrefois célèbre,

Orléans. Berceau de mon enfance, je te reconnais, et je couvre de

baisers les autels de la patrie.

«De là, renvoyant mon bateau, je franchis la plaine à franc étrier;

le roi! voilà le seul but de ma course. Je me dirige donc vers la

grande et populeuse Lutèce, où l’on me dit que je trouverai François

Ier, à qui le ciel a confié les destinées de la France. O soleil, toi

dont les regards embrassent le monde, que peux-tu voir de meilleur,

de plus auguste, de plus clément?

«Je l’aborde et lui présente mes humbles hommages; puis, je lui

raconte en ces termes le malheur déplorable dont le sort m’avait

rendu victime:

«O roi plein d’amour pour la justice, c’est au nom de cette justice

même qu’en toute sécurité je m’adresse à toi. Je l’avoue, j’ai privé

quelqu’un de la vie; mais un danger pressant m’a contraint à cette

violence. S’il est vrai qu’en cela j’aie suivi la loi salutaire de

notre mère suprême, la nature; s’il est vrai, d’un autre côté, que

le droit civil autorise une défense personnelle, ma requête est

juste: fais-la triompher, en m’accordant ma grâce. Oui, l’accident

est fatal, j’en conviens; le premier, il m’a convaincu que nous

sommes tous, au même titre, le jouet des vicissitudes humaines. Mon

bras n’était pas fait à l’œuvre du sang. Eh bien! malgré tout, il m’a

fallu frapper un ennemi et devoir mon salut à des armes cruelles.

Grâce, je t’en conjure! grâce, ô mon roi! Si ton glaive légal

anéantit justement le coupable, tourne vers l’innocent un regard de

mansuétude, et sauve celui qu’a voulu perdre la fatalité.

«Le roi se laisse fléchir: sa voix m’ordonne de me retirer sans

crainte. Pallas, accompagnée des neuf vierges de la double montagne,

m’accueille au sortir de l’audience, et félicite avec transport son

cher nourrisson.

«Arrive l’heure d’un banquet préparé par les soins de mes doctes

confrères en Apollo. Chacun prend place; au nombre des convives se

font remarquer tous ceux qu’à bon droit l’on nomme les flambeaux de

la France: entre autres Budé, le plus grand de tous, Budé, cette

gloire encyclopédique; Bérauld, l’heureux Bérauld, qui fait envier

son génie supérieur et sa facile éloquence; Danès, qui s’est illustré

dans toutes les branches de l’art littéraire; Tusanus, qu’une justice

honorable a surnommé _bibliothèque parlante_; Macrin, ce favori de

Phébus, habile à manier tous les rhythmes; Bourbon, non moins riche

en verve poétique; Dampierre, et, près de lui, ce jeune Vulteius

qui fait concevoir au monde savant de si hautes espérances; Marot,

ce Virgile français qui déploie dans ses vers un divin trésor

d’imagination; Rabelais, enfin, cette grande illustration médicale,

cette renommée de si bon aloi, François Rabelais, qui, du seuil même

de Pluton, rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la

lumière.

«Sur tous les points, une vaste conversation s’engage; on passe en

revue les doctes compagnons d’armes, les gloires contemporaines

qui fleurissent aux rives étrangères. Erasme, Mélanchthon, Bembo,

Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, voilà ceux qui, tour à tour, sont

loués à pleine voix.

«Déjà s’épanouit à l’horizon l’aurore du lendemain; je songe à

quitter Paris, je hâte mon retour à Lyon. Mon itinéraire est tout

tracé; je le prends à travers les beaux lieux qu’arrose la Seine, à

travers ce champ de bataille de César, où resplendirent tant de fois

les aigles invaincues.

«J’arrive enfin; me voilà de nouveau dans ce vieux Lugdunum que

partage en deux l’Arar au long cours. Alors, écoutez les avis que me

donnent les Muses:--Jouis, me disent-elles, jouis désormais en toute

sûreté de ta première liberté d’âme, et poursuis jusqu’au bout ta

studieuse carrière. Que l’insolent sarcasme des détracteurs ne brise

pas ton élan; non! marche à la conquête de ton immortalité; marche,

et fais attester aux siècles futurs qu’un fils de la France a vécu

sous le nom de Dolet, et qu’il a vécu, brûlant sans cesse d’un noble

amour pour l’idéal le plus sublime!--

«Après m’avoir stimulé de la sorte, elles retournent à leur grotte

de la double montagne. Docile aux belles paroles des Castalides,

je laisserai des œuvres dignes de moi; tu peux en être sûre, ô

postérité!»

L’événement dont notre héros vient d’achever le récit, fut encore pour

sa muse latine l’objet de plusieurs pièces de vers, qui se lisent à la

suite l’une de l’autre, dans le deuxième livre de ses _Carmina_. C’est

ainsi qu’en vertu d’une prosopopée oratoire, il introduisit le _chœur

des Muses_, plaidant au pied du trône, avec une tendresse pathétique,

la cause de leur cher nourrisson.

«Grâce pour Estienne! s’écriaient d’une seule voix les saintes

Aonides; grand roi! sois exorable à nos vœux; laisse retourner le

savant à ses études, le poëte à ses inspirations.»

«En revanche, ajoutait le docte chœur dans la pièce immédiatement

suivante, tu entendras bientôt, dans un style élégant et plein

d’élévation, le récit des événements qui ont signalé notre époque[95].»

[95] Il tint parole, ou à peu près, au moyen de ses

_Fata Regis_, ouvrage que j’ai déjà mentionné.

Vulteius, ayant appris à Toulouse la position critique de Dolet, se

hâta d’en prévenir Jean Dupin, leur commun protecteur, cet excellent

évêque de Rieux avec lequel nous avons déjà fait connaissance. L’épître

n’est rien moins que cicéronienne sous le rapport du style, je suis

forcé d’en convenir; mais elle respire le plus rare dévouement, et cela

vaut mieux, à mon avis, que d’élégantes périodes à la Bembo. Elle

prouve, en même temps, que si notre Estienne avait eu le malheur ou le

tort de s’attirer bien des haines implacables, il avait toujours su

conserver, d’autre part, de bonnes et solides amitiés. Je vais donc en

traduire les passages les plus intéressants.

«La rumeur publique, écrit ce brave Vulteius, m’avait appris depuis

quelque temps la mésaventure d’Estienne Dolet; les lettres de mes

amis ne tardèrent pas à me confirmer cette fâcheuse nouvelle. Ma

première pensée fut aussitôt d’abandonner Toulouse et mes études,

pour me rendre au plus vite à Lyon. J’avais hâte de prouver ma

fidélité inébranlable à un vieil ami dans le malheur, de mettre

à sa disposition mes conseils et ma bourse, et de lui offrir

spontanément tout ce qu’il est en droit d’attendre d’un homme qui

se reconnaît, à tant de titres, son débiteur et son obligé. Je

voulais surtout, dans le cas où ce pauvre Dolet, succombant sous les

coups de l’envie, accablé par ses lâches calomniateurs, ne trouvant

personne autour de lui pour lui tendre la main, se serait vu déclaré

coupable de meurtre, et, comme tel, forcé de s’expatrier (chose que

je redoutais plus que tout au monde, et pour lui-même, et pour son

pays, et pour la littérature); je voulais, dis-je, l’accompagner à

son départ, acquittant de la sorte une promesse que j’avais faite

depuis longtemps... Pouvais-je, en effet, consentir à me séparer d’un

homme si docte, d’un ami si rare, l’ornement et le flambeau de la

France?... Espérons, cependant, que tout ira pour le mieux; espérons

qu’il ne sera condamné ni au gibet, ni à la prison, ni à l’exil, ni

à d’autres supplices, et que, bien au contraire, il pourra revenir,

plus alerte et plus joyeux que jamais, à ses études interrompues.

Puisse-t-il achever ce second volume des _Commentaires_, dans lequel

il s’absorbait tout entier, à l’instant même où un affreux malheur

est venu fondre sur lui! Puisse-t-il attaquer ensuite cette _Histoire

contemporaine_ depuis longtemps promise, et y déployer toute la

gravité, toute l’élégance de son style! Puisse-t-il faire paraître,

avec le temps, son livre sur l’_Opinion_, ouvrage assurément aussi

agréable que nécessaire! Puisse-t-il mettre au jour de nouvelles

poésies, empreintes de cette grâce et de cette véhémence que tout

le monde lui reconnaît! Puisse-t-il, enfin, terminer les nombreux

travaux qu’il nous annonce, ce génie divin, si infatigable au labeur,

si puissamment rompu dès le berceau à toutes les difficultés de

l’étude, que (sans prétendre pour cela ravaler aucun mérite ni aucune

gloire) je me demande s’il est possible qu’un autre homme atteigne

jamais à cette hauteur!»

Un autre ami de Dolet, Finetius, dans une lettre à Cottereau que j’ai

déjà citée au chapitre V du présent ouvrage, s’exprimait avec un égal

enthousiasme sur le compte de notre cher cicéronien.

«Je n’admire pas seulement, disait-il, un jeune homme de tant

de mérite: j’ai l’intime conviction, _pourvu que Dieu lui prête

vie_, de le voir un jour surpasser l’admiration générale. Que

ne doit-on pas attendre de ses viriles années, puisque au début

même de l’adolescence, non content de se maintenir à la hauteur

des espérances qu’il a fait naître, il s’élève encore, à force

d’éloquence et de courage, au-dessus de son âge, que dis-je?

au-dessus même d’un âge plus avancé! Je ne prétends point l’exalter

ici par une stupide apothéose; je n’irai point crier par-dessus

les toits, comme un louangeur mercenaire, qu’il a parcouru

en triomphateur le cercle entier des connaissances humaines;

j’attesterai simplement que, pour tout ce qui tient à la science des

bonnes disciplines, à la faculté de bien dire, il n’a rien négligé de

ce qui peut affermir ses pas dans cette noble carrière.»

On a remarqué sans doute, au commencement de cette citation, les mots

que j’ai soulignés: _Pourvu que Dieu lui prête vie_. Dolet n’était

pas le seul, cette parenthèse en est la preuve, que poursuivît le

pressentiment de sa lugubre fin.

Cette fois cependant, le roi lui fit grâce, comme on l’a vu plus haut;

mais la haute clémence du _protecteur des lettres_ n’empêcha pas

instantanément l’action des lois contre notre Estienne. Bon gré, mal

gré, l’humaniste dut se rendre en prison. Seulement, armé de l’ïambe

latin, qu’il maniait parfois avec toute la nerveur d’Archiloque, il

soulagea plus tard, dans une violente invective, sa profonde rancune

contre le juge qui l’avait décrété de prise de corps.

«Non! s’écria-t-il en s’adressant à ce personnage, non! ce n’est

point un accès de folie, ce n’est point un élan de haine qui a

pu m’entraîner au meurtre d’un homme. C’est au nom d’une loi

formelle de la nature que j’ai repoussé la force par la force; en

un mot, j’étais dans mon droit, lorsque en homme de cœur j’ai

brisé l’affreuse attaque d’un sicaire. Et voilà pourquoi tu me fais

incontinent plonger dans un cachot, jeter dans les fers? Voilà

pourquoi tu prétends, au moyen d’une charmante pendaison, me voir la

pâture des mouches, des vers et des corbeaux? Va! telle n’est pas la

destinée que me réserve Pallas, dans son cœur maternel. Souffre donc

que j’aie fait ce que la nature tolère et même conseille; ou bien

avoue franchement que, sous ta face d’homme, vivent incarnés en toi

des milliers de tigres, ou je ne sais quoi de plus monstrueux, de

plus atroce encore que des tigres. En avouant de la sorte ta cruauté

inouïe, tu rendras hommage à la vérité[96].»

[96] _Carm._, II, 5.

C’était déjà le second emprisonnement que notre Estienne avait à subir.

Il ne comptait pas, il est vrai, sa première et courte détention

dans les geôles de Toulouse; mais il lui fallut bien, à cette fois,

prendre la peine de compter. Le pauvre savant ne put s’arracher aux

griffes de ces voraces justiciers du seizième siècle, qu’après mainte

sollicitation désespérée, mainte anxieuse requête, adressée coup sur

coup, soit en vers, soit en prose, au cardinal de Tournon, établi par

François Ier régent du royaume, tandis que ce prince marchait lui-même

à la tête de ses armées.

Je me suis demandé plus d’une fois s’il n’eût pas mieux valu, pour

Dolet, succomber alors, en toute sève, en pleine gloire, sous les

coups de son lâche agresseur; et si la Providence n’avait pas été

cruellement injuste envers cette grande victime, en la réservant pour

cette mort atroce et ignominieuse qui, dans la suite, fut son partage.

Mais non! j’avais tort: il fallait que la pensée eût son martyr;

il fallait que la foi du progrès eût son confesseur, son athlète

victorieux, couronné de la palme des élus; il fallait, en un mot,

que l’horrible flamme du bûcher de la place Maubert se reflétât de

siècle en siècle, sanglante et indélébile, sur les fronts maudits des

inquisiteurs, sur les faces de Caïn de tous ces impuissants bourreaux

de l’intelligence!

[Cul-de-lampe]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 22 / 64 题