Apparition des _Commentaires sur la langue latine_.--Dolet accusé
de plagiat.
Les tracas de la polémique n’avaient pas empêché Dolet de poursuivre
ses gigantesques travaux sur la langue latine. Bientôt même, cette
besogne des jours et des nuits le captiva tellement, qu’il en négligea
ses relations avec Budé, Emile Perrot, et les autres savants dont
l’honorable amitié le soutenait et l’encourageait sans cesse dans sa
rude carrière[76].
[76] Voy. sa lettre à Guillaume de Scève, en tête de
son _Dialogue sur l’imitation cicéronienne_.
«Songeant à passer en Italie, nous apprend Hubert Sussanneau, dans
la lettre qui précède son _Dictionarium ciceronianum_ (Paris, Simon
de Colines, 1536, in-8º), je m’arrêtai à Lyon, où Sébastien Gryphius
me fit présider à la correction de quelques ouvrages de Cicéron,
d’Horace et de saint Cyprien. Dolet vivait alors avec cet imprimeur.
Tout ce que je puis dire de l’habileté et de l’érudition de ce jeune
homme, c’est qu’en lui la nature surpasse l’art, et que, dans un
âge encore tendre, il est, si j’ose m’exprimer ainsi, porté sur un
char au milieu des louanges. Attaché dès l’enfance à la lecture de
Cicéron, il composait alors des _Commentaires sur la langue latine_,
qui, par l’admiration qu’ils m’ont causée, ont failli me faire
abandonner mon propre travail.»
Les vers suivants de Vulteius (Jean Voulté) me sembleraient aussi
prouver qu’à cette même époque, notre Estienne remplissait,
momentanément peut-être et par complaisance, les fonctions de
correcteur dans l’imprimerie gryphienne:
_Johannes Vulteius ad librum._
I, fuge Lugdunum sine me, liber, i, fuge in urbem;
Excipiet prompta Gryphius ille manu.
Te castigandum docto dabit inde Doleto,
Cujus censuram sit tibi dulce pati:
Posthæc nasutos contemnes denique nasos,
Atque canum rabiem, Zoïleasque notas.
«_Jehan Voulté à son livre._
«Va, mon livre, fuis à Lyon sans moi; va, fuis dans cette ville, où,
d’une main prompte, viendra t’accueillir ce fameux Gryphius, qui te
soumettra, bientôt après, à la savante révision de Dolet. Qu’il te
soit doux de passer à sa coupelle: car, une fois sorti de là, tu
nargueras enfin la censure la plus rechignée, la rage des chiens de
la critique, et les coups de griffe de messieurs les Zoïles.»
En 1535, Dolet sollicita le privilège pour l’impression de ses
_Commentaires_; mais il eut toutes les peines du monde à l’obtenir.
Il lui fallut, auparavant, triompher des préventions que ses ennemis
avaient fait naître, en haut lieu, contre l’ouvrage et contre l’auteur;
et son ami Vulteius éclata, dans cette circonstance, en plaintes
énergiques au sujet de la jalousie dont ce pauvre Estienne avait failli
se voir victime.
«Personne, disait Vulteius, personne, je crois, à parler avec
franchise, n’est aussi hostile au nom français qu’un Français même.
Maintes fois déjà cette expérience avait été faite; mais la voici
renouvelée par Estienne Dolet, jeune Orléanais, qui, pour ne rien
dire de plus, a glorieusement mérité de la langue latine, dès sa
plus tendre adolescence. En fournissant le reste de sa carrière,
quels progrès ne fera-t-il pas faire aux lettres, grâce au divin
génie qu’il doit à la nature, grâce à sa colossale patience, en face
de toute espèce de travaux, grâce enfin à l’ardeur généreuse qui le
pousse à l’immortalité! Eh bien! ce flambeau scientifique de notre
époque, cette gloire éternelle de la France, a dû sentir les plus
acerbes morsures de l’envie. En effet, dès qu’il a voulu publier
ses _Commentaires sur la langue latine_ (quel ouvrage, et qu’on
devait peu l’attendre d’un jeune homme! quel monument de travail
et de goût!), dès qu’il a voulu, dis-je, mettre au jour ce vaste
répertoire, afin de se rendre utile aux fidèles du beau langage
romain, c’est parmi ceux dont il avait le droit d’espérer le fruit
le plus abondant de son labeur, qu’il a reconnu ses adversaires les
plus acharnés. Ah! maudites soient-elles à jamais, toutes ces pestes
de la littérature! Elles veulent enténébrer le soleil levant de la
science, et ne font alors qu’en rehausser l’éclat[77].»
[77] C’est ainsi que Voulté s’exprime, dans sa dédicace
au cardinal de Lorraine, en tête de ses _Epigrammes
latines_, imprimées à Lyon, chez Gryphius, en 1536.
Aussitôt après l’obtention de son privilège, Dolet revint à Lyon, dans
le courant du mois d’avril 1536, pour veiller lui-même à la correction
typographique du grand ouvrage. Il venait de le confier aux presses de
Sébastien Gryphius, bien digne réellement de l’honorable préférence et
de l’affection peu prodiguée du savant humaniste, autant par la probité
germanique de son caractère que par ses talents supérieurs dans sa
noble profession.
L’_Index erratorum_ du premier volume des _Commentaires_ ne contient
que HUIT FAUTES pour 1708 colonnes in-folio. Que l’on juge, d’après
cela, de la conscience avec laquelle travaillait Gryphius.
Ce n’était pas seulement par la correction du texte, mais encore par
la beauté des caractères que les éditions gryphiennes se faisaient
remarquer, à cet âge d’or de la typographie. Sous ce double rapport,
l’enthousiaste Voulté n’hésite pas à mettre Gryphius au-dessus même de
Robert Estienne et de Simon de Colines.
«Parmi tant d’imprimeurs, nous dit-il, j’en connais trois hors ligne;
le reste est une tourbe qui meurt de faim. Robert Estienne brille par
la correction, Simon de Colines par la beauté des caractères.