CHAPITRE VI.

Querelle des cicéroniens.--Erasme, Longueil, Scaliger, Floridus

Sabinus.

C’est au giron maternel de sa Lutèce tant aimée, que Dolet composa son

fameux dialogue latin: _De l’Imitation cicéronienne, contre Didier

Erasme, pour Christophe de Longueil_; ouvrage qui lui valut l’inimitié

d’Erasme, et plus encore,--chose étonnante, mais qui s’expliquera tout

à l’heure,--celle de l’orgueilleux Jules-César Scaliger, bien que

ce farouche érudit se fût montré l’adversaire d’Erasme dans la même

question.

La querelle des cicéroniens et des anticicéroniens était alors à son

apogée d’effervescence; or, voici l’origine de cette guerre civile

dans ce qu’on appelait, à cette époque, la république des lettres.

Bembo, Sadolet et Longueil, qui honoraient leur dieu Cicéron d’un

véritable culte de latrie, avaient fait circuler dans l’Italie

entière leur électrique enthousiasme. En tout temps, le disciple a

dépassé le maître dans la carrière d’un faux système; en tout temps,

la médiocrité qui singe a outré les petits travers du génie. _O

imitatores, servum pecus!_... Bientôt les adeptes de ces savants

hommes poussèrent l’absurdité du rigorisme jusqu’à n’employer dans

leurs ouvrages latins que des expressions consacrées, et, pour ainsi

dire, sanctifiées par l’orateur catilinaire. De la Rome capitoline

et papale, où cette épidémie classique avait pris naissance, elle

s’était bien vite répandue, comme une conquête nouvelle du peuple-roi,

en Allemagne et dans notre vieille Gaule, une seconde fois envahie.

Tout excès amène une réaction. Erasme de Rotterdam, ce Voltaire de la

renaissance par l’esprit sarcastique et le bon sens implacable, se

mit naturellement à la tête de la contre-révolution cicéronienne, et

commença les hostilités par son _Ciceronianus_[64], où il maltraita

surtout Christophe de Longueil, qu’il semblait regarder comme le Luther

de cette réformation littéraire.

[64] _Ciceronianus, sive de optimo dicendi genere._

Bâle, J. Froben, 1528.

N’allez pas croire cependant que le spirituel aristarque, en vertu

d’une absurde responsabilité, fît peser sur le dieu le ridicule des

adorateurs. Pour lui, Marcus Tullius n’était pas en cause: il savait

rendre, dans l’occasion, la plus éclatante justice au génie de ce grand

homme, et le cicéronien le plus fanatique n’a jamais été plus loin

qu’Erasme, lorsque, dans sa préface sur les Tusculanes, franchissant

les bornes étroites de l’orthodoxie catholique, il va jusqu’à ranger

Cicéron parmi les bienheureux et les saints. Lisez plutôt:

«Quid aliis accidat, nescio: me legentem sic afficere solet Marcus

Tullius, præsertim ubi de bene vivendo disserit, ut dubitare non

possim, quin illud pectus, unde ista prodierunt, aliqua divinitas

occuparit. Atque hoc meum judicium mihi magis blanditur, quoties

animo reputo, quam immensa sit, quamque inæstimabilis æterni numinis

benignitas, quam quidam ex ingenio, opinor, suo nimis in angustum

contrahere conantur. Ubi nunc agat anima Ciceronis, fortasse non est

humani judicii pronuntiare. Me certe non admodum aversum habituri

sint in ferendis calculis, qui sperant illum apud superos quietam

vitam agere.»

«Que se passe-t-il dans l’esprit des autres? Je l’ignore; mais, pour

mon compte, la lecture de Marcus Tullius, principalement lorsqu’il

discute un point de morale, m’affecte d’une étrange manière. Je ne

doute plus, dans ces moments-là, qu’une divine émanation n’ait inondé

ce cœur, d’où jaillirent de si belles pensées. Et cette croyance me

sourit encore davantage quand je songe à l’immense, à l’inappréciable

bonté de l’Eternel, à cette bonté que certains esprits s’efforcent

de restreindre, en la mesurant sans doute à l’étroitesse de leur

cervelle. Où se trouve, à présent, l’âme de Cicéron? C’est sur quoi,

peut-être, un jugement humain ne saurait prononcer. Néanmoins, je

l’avoue, je n’aurais pas de répugnance a voter d’espoir avec ceux qui

se le figurent là-haut, dans la paix et le bonheur du ciel.»

Revenons à la question cicéronienne. Longueil était mort en 1522, et,

même, à cette occasion, notre Estienne lui avait consacré l’apothéose

suivante, en beaux vers latins:

Longolii o utinam potuisset lingua docta tantum

Apud rapacem Mortem, acresque Parcas,

Quantum olim valuit dicendo, voce dum diserta

Romæ catervas flecteret stupentes!

Viveret incolumis, nec funere concidisset atro,

Dignus perenni temporum recursu.

Sed vivit, neque morte ulla exstinguetur, arce tectus

Famæ micantis, nominisque magni.

Ære perennius exegit monumentum, ad astra late

Laus cujus ingens et loquax volavit;

Quod non annorum series, nec flatus impotentis

Austri, nec imbres diruent edaces.

Sidera dum cœlo hærebunt, ac Ursa obibit axem,

Cursuque tardo per polum meabit,

Longolio Hesperii, quique ortum solis intuentur,

Omnes vicissim gloriam vovebunt.

Hinc igitur procul, hinc procul absint neniæ sepulcri,

Luctusque turpes quos anus refundunt[65]!

[65] _Carm._, IV, 1.

«Oh! que Longueil, avec sa docte parole, n’a-t-il eu, sur la Mort

rapace et les Parques cruelles, l’ascendant qu’il exerça jadis,

quand sa voix éloquente courba de stupeur la foule romaine! Il

vivrait en pleine santé, il n’aurait point succombé sous un noir

trépas; pour lui le Temps,--il en était digne!--devait sans cesse

renouveler sa course. Mais que dis-je? il vit, et jamais la mort

ne l’anéantira, protégé qu’il est, comme dans une citadelle, par

sa gloire éclatante, par son grand nom! Il a parfait un monument

plus éternel que le bronze, et dont la renommée, vaste écho qui se

prolonge, a volé jusqu’aux astres; un monument qui ne croulera ni

sous la série des ans, ni sous l’effort de l’autan fougueux, ni sous

l’action corrosive des pluies. Tant que les constellations adhéreront

à la voûte céleste, tant que l’Ourse au pas tardif, fournissant sa

carrière, circulera dans l’empyrée, les peuples du couchant, ceux

qui contemplent le lever du soleil, tous enfin, l’un après l’autre,

décerneront à Longueil un culte d’admiration. Donc, loin d’ici les

chants plaintifs du sépulcre, et les pleurs honteux que versent les

vieilles femmes!»

Voici, maintenant, un échantillon du _cicéronianisme_ de Longueil.

C’est une lettre, également en latin, adressée à l’un de ses amis. Je

vais la traduire tout au long; car, pour ceux qui aiment à entrer _in

visceribus rei_, dans la partie intime d’une époque, surtout d’une

époque comme le seizième siècle, un document de cette nature ne saurait

être sans intérêt. J’aurais donc tort de le passer sous silence:

«_Christophe de Longueil à Stéphane Théolus,

salut au nom du Seigneur._

«J’ai lu, de votre jeune fils Camille, une lettre qu’il m’adresse, et

qui me donne la plus haute idée de son intelligence et de son cœur.

Je ne saurais vous dire tout le bonheur qu’elle m’a fait éprouver.

Après en avoir achevé la lecture, je n’ai pu faire autrement que d’y

répondre, courrier par courrier, et de vous féliciter, par la même

occasion, vous le principal instigateur des progrès de cet enfant

dans les saines études. Car sachez-le bien: de son âge, et même d’un

âge plus avancé, on ne pouvait rien attendre de plus élégant, de

plus correct, que cette lettre qu’il vient de m’envoyer. Je vous en

conjure: qu’il marche toujours vers la science, en suivant la voie

dans laquelle il est entré; et qu’il ne s’écarte jamais de cette voie

salutaire, fût-ce de l’épaisseur d’un ongle (_ne transversum quidem

unguem digrediatur_). Qu’il ait toujours Cicéron à la main, qu’il

le lise, l’aime et l’admire, à l’exclusion de tous les auteurs, et

qu’il n’hésite pas à contracter auprès de lui toute sorte d’emprunts,

soit pour le discours parlé, soit pour le style écrit. Il abordera

plus tard les autres écrivains, quand il en aura le loisir, et qu’il

pourra se fier à son propre jugement. D’ici là, je le répète, qu’il

ne quitte jamais Cicéron, et qu’il y puise, comme à la source la plus

pure et la plus abondante du beau langage latin, toute la richesse,

toute la correction possibles. Si j’avais affaire à tout autre qu’à

vous, j’appuierais d’un plus grand nombre d’arguments ce système

qui n’est point encore assez en crédit; mais vous connaissez, mieux

que personne, toute l’absurdité, toute la grossièreté du style de

ceux qui, en pareille matière, s’obstinent à écouter un autre maître

que Cicéron. Je reviens donc au sujet de ma lettre: celle de votre

Camille m’a tellement plu, que j’ai cru devoir vous en témoigner ma

joie sur-le-champ, à vous le digne père d’un tel fils, à vous qui

l’avez ainsi façonné par votre inspiration libérale. Vous n’avez plus

qu’à redoubler de zèle, et qu’à maintenir ce cher élève, surtout à

l’âge critique où il se trouve, dans l’excellente méthode que vous

avez adoptée pour ses études. Adieu.»

Du reste, il faut le dire avant d’aller plus loin: Longueil était un

des hommes les plus remarquables du seizième siècle, où le hommes

remarquables ne manquaient pas. Il n’avait que dix-neuf ans, qu’on le

désignait déjà pour occuper une chaire de droit à Poitiers, au mois

d’octobre 1510. A cette occasion, il lui arriva dans cette ville une

aventure tragi-comique, dont il nous a transmis lui-même les détails,

dans une lettre à Jean de Balêne, de Beauvais. Le jeune professeur

venait de commencer son discours d’ouverture: tout à coup ses élèves,

presque tous plus âgés que lui, mirent l’épée au poing et fondirent

sur leur nouveau maître, pour le contraindre à céder sa place à un

régent gascon. Mais notre homme, conservant le plus héroïque sang-froid

dans sa forteresse magistrale, terrassa sous le poids de trois énormes

volumes de l’_Infortiat_ (des in-folio du seizième siècle!) ceux des

mutins qui s’étaient avancés le plus près de sa chaire. Les autres se

le tinrent pour dit,

Et le combat cessa, faute de combattants.

On croirait lire le récit de la célèbre bataille du _Lutrin_.

Cet intrépide Longueil étant mort, comme je l’ai dit plus haut, en

1522, six ans avant la publication du _Ciceronianus_, la défense contre

l’attaque d’Erasme lui devenait tout aussi difficile qu’elle aurait

pu l’être à Cicéron lui-même, en supposant que le célèbre orateur eût

été réellement impliqué dans ce bizarre procès littéraire. Qu’on se

rassure, dans tous les cas: l’un et l’autre ne tardèrent pas à trouver

de valeureux champions. Scaliger, en effet, lança d’abord contre

Erasme une harangue[66] pleine d’injures, selon sa docte habitude;

et, trois ans plus tard, notre héros à son tour vengea la mémoire de

son cher Marcus Tullius, cette mémoire inviolable sur laquelle il

ne pouvait supporter l’ombre même d’un outrage, en même temps qu’il

entreprit de plaider la cause de son ancien ami Longueil.

[66] Imprimée à Paris, chez Pierre Vidoué, en 1531,

in-8º. Elle est très-difficile à trouver. Erasme ne

daigna pas répondre à la grossière attaque de Scaliger:

«Il attend ma réponse, disait-il, et prépare déjà une

autre invective; mais je n’ai pas encore lu son livre,

et je n’ai fait que le parcourir. (Lettre 372, édit. de

Leyde, 1703)» Scaliger écrivit, en effet, une seconde

harangue en 1537; mais Erasme la lut encore moins que

la première, car il était mort l’année d’auparavant.

_Inde iræ!_... Le hautain Jules-César ne put voir, sans être piqué

au vif, un rival aussi jeune que Dolet courir sur les brisées de sa

polémique. Jusqu’alors il régnait, entre notre Estienne et lui, je

ne sais quelle liaison banale de savant à savant, qui avait eu pour

médiateur un certain Arnoul Ferron[67]. Mais à partir de ce moment,

cette demi-amitié fit place à la haine la plus étrange qu’il soit

possible de concevoir, et Scaliger ne cessa de poursuivre son émule

cicéronien par les plus absurdes diatribes, par les plus atroces

calomnies[68]. Le monstrueux échantillon que l’on va lire, et pour la

traduction littérale duquel j’ai dû me faire violence, donnera, j’en

suis convaincu, la plus haute idée de cette noblesse de style et de

cœur qui caractérisa toujours le _noble_[69] écrivain véronais. Par un

raffinement de générosité, c’est après la mort de son adversaire qu’il

publia ce morceau dithyrambique, en guise, probablement, d’oraison

funèbre ou d’apothéose _cicéronienne_. Le voici dans toute son étendue;

je l’emprunte à l’_Hypercritique_, page 305, colonne 2:

[67] A la suite d’une édition de l’historien Paul-Emile

(_De Rebus gestis Francorum_, Vascosan, 1550, in-fol.),

on trouve:

_Arnoldi Ferroni de Rebus gestis Gallorum libri IX_,

usque _ad Henricum II_.

Cette continuation d’Arnoul Ferron se trouve encore à

la suite des éditions de Paul-Emile de 1548 et 1555,

in-8º, imprimée à part; et à la suite d’une autre de

1576, in-fol. Paul-Emile et Ferron ont encore été

réimprimés, et probablement pour la dernière fois, à

Bâle, en 1601, in-fol., avec une continuation par _Jac.

Henric. Petrus_.

On a une traduction française de Paul-Emile, par Jean

Regnart, avec la suite tirée de Ferron, _Paris, Morel_,

1581 et 1597, 1602, 1609, in-fol.

[68] Voy. Maittaire, vol. déjà cité, p. 29.

[69] Tout le monde sait que Scaliger avait la

prétention de descendre des princes _della Scala_,

tandis qu’en réalité il n’était que le fils du peintre

_Bordoni_.

«Dolet!... s’écrie Scaliger en écumant, on peut bien l’appeler le

chancre ou l’abcès des muses (_Musarum carcinoma aut vomica_). Car,

outre qu’_un si grand corps_, suivant l’expression de Catulle, _ne

renferme pas même un grain de sel_, l’insensé qu’il est se pose

en autocrate de la poésie. Et le voilà, au gré de son caprice,

incrustant dans la poix de son style les perles virgiliennes, comme

pour faire croire à tout le monde que c’est son bien. Impuissant

rabâcheur (_ignavus locutuleius_), qui, après avoir, à force de

souder sa marqueterie cicéronienne, fabriqué ce je ne sais quoi

de fiévreux qu’il appelle des _discours_[70], et que les doctes

qualifient d’_aboiements_, a cru pouvoir se permettre la même licence

aux dépens du divin trésor de Virgile! Aussi, tandis qu’il chante les

_Destins_ du très-bon et très-grand roi François Ier, il a lui-même

à régler avec son mauvais _destin_[71]; et, ce qui était bien dû au

poëte comme aux vers, seul de son temps, il subit comme athée le

supplice de la flamme. Mais la flamme a beau faire, elle ne peut

venir à bout de le purifier: c’est plutôt lui qui souille la flamme.

Quant aux égouts, aux latrines qu’il intitule _Epigrammes_[72], à

quoi bon vous en détailler toutes les ordures! C’est flasque, froid,

insipide, et, pour tout dire, plein de cette folie furieuse qui,

s’armant d’un excès d’impudence, n’a pas même reconnu l’existence

d’un Dieu[73].

[70] Les harangues contre Toulouse.

[71] A la bonne heure! voilà ce qui s’appelle un jeu

de mots plein d’atticisme. Il veut parler d’un poème

latin de notre Estienne, intitulé: _Francisci Valesii

Gallorum regis Fata_ (Lyon, Dolet, 1539, in-4º), que

Dolet lui-même, un an après, _translata en langue

françoyse_, comme nous le verrons plus loin.

[72] Allusion aux _Poésies latines_ de Dolet.

[73] L’examen de ses opinions religieuses trouvera plus

tard sa place dans un chapitre spécial.

«En conséquence, à l’exemple d’Aristote, cette sommité de la

philosophie, qui, dans son _Histoire naturelle_, ayant analysé,

d’après toutes ses parties constitutives, l’organisme animal, fait

encore mention des excréments... je veux qu’ici le nom de cet homme

se lise, en sa qualité, non de poëte, mais d’excrément de la poésie!»

Que répondre à cela? Rien. Un haussement d’épaules, et passons.

Dolet, je m’empresse de le dire à sa louange,--car malheureusement il

n’a pas toujours été sans reproche de ce côté-là,--Dolet se conduisit

d’une tout autre manière à l’égard d’Erasme, son ancien antagoniste,

lorsque ce dernier mourut, en 1536. Voici la traduction des vers qu’il

adressa, dans cette circonstance, à Scaliger lui même, avec lequel sans

doute il n’avait pas encore l’honneur d’être brouillé. On y remarquera,

je l’espère, une certaine différence avec la prose de l’_Hypercritique_:

«Jadis les généraux de Rome et de Carthage se livrèrent une guerre

acharnée. Tant que l’ennemi lutta plein de force et de vie, tant

qu’il grinça des dents avec menace, l’assaillir de près avec le

glaive, le cribler de traits, n’est-ce pas que c’était beau, n’est-ce

pas que c’était grand? Eh bien! tant qu’il conserva sa force et son

ardeur pour le combat, j’ai fait sentir mes traits à l’ennemi de

Cicéron, au jaloux détracteur du nom français. Il est mort... je

l’épargne, et mon style empoisonné ne blessera pas un cadavre. Muses,

payons à ce vieillard un juste tribut d’éloges. La tombe avide l’a

dévorée, cette gloire de la patrie germaine, cette gloire des savants

qu’a produits l’Italie ou la France (avec toi cependant, Budé, et

toi aussi, Longueil); oui, cette gloire de la patrie germaine, cette

gloire des savants, la tombe avide l’a dévorée[74]!»

[74] _Carm._, II, 20.

Écoutons à présent l’illustre Bayle:

«L’emportement de ce critique contre Dolet, observe-t-il en parlant

de Scaliger, a quelque chose de si outré, et, si j’ose le dire, de

si brutal, qu’on ne sçauroit s’empêcher de croire qu’un ressentiment

personnel dirigeoit la plume de ce _grand homme_.»

Bayle n’était pas le seul de cette opinion. Baillet, dans ses

_Jugements sur quelques poëtes_, tome III, nº 1279, tance le

Jules-César avec la plus juste sévérité; enfin, Naudé, le célèbre

bibliothécaire du cardinal Mazarin, soupçonnait pareillement dans

ce misérable Scaliger une rancune _particulière_[75]. Mais il n’en

connaissait pas l’origine.

[75] «Tu en oublies deux qui valoient mieux que ton

Badius, sçavoir: Geoffroy Tory et _Estienne Dolet_,

quoi que Scaliger, _par je ne sçais quelle haine_, ait

dit du dernier.» (Dial. de Mascurat, p. 8.)

«Je crois, dit encore Bayle, l’avoir déterrée. Dolet s’ingéra de

_courir sur les brisées de Scaliger_; il écrivit contre Erasme en

faveur de la secte cicéronienne, après que Scaliger eut soutenu cette

cause. Il n’y a guère d’auteur à qui un tel procédé soit agréable.

On le regarde comme un dessein affecté, ou de surpasser le premier

tenant, ou de lui ôter la gloire d’être le seul qui rompe une lance.

On croit même que celui qui se vient mêler du combat, prétend que

la cause a été mal soutenue, et qu’elle a besoin de secours. Si

tel est pour l’ordinaire le naturel des auteurs, jugez quelle fut

l’indignation de Scaliger, quand il vit Dolet sur les rangs, et

qu’il prétendit le surprendre dans plusieurs mauvais artifices. Il

prétendit, entre autres choses, que les plus beaux ornements de sa

harangue avoient été pillez par Dolet et placez dans un faux jour;

et pour ce qui est des louanges que Dolet lui avoit données, il ne

lui en sçavoit point de gré: elles vinrent après coup, et de trop

mauvaise grâce, pour réparer la première offense.»

C’est dans une lettre de Scaliger à Ferron, que Bayle a puisé tous ces

détails. Je vais la citer et la traduire, afin que rien ne manque à

l’exposé du débat:

«Arbitror te Doleti vidisse _Dialogum adversus Erasmum_; quem non

puduit, exstantibus scriptis meis, flexu alio orationis omnia mea

suffurari, atque ineptissimis inurere calamistris. Itaque eædem,

quæ in _Orationibus_, intemperiæ, stylus paulo minus asper, sed

emendicatus, ut verbis potius alienis conquisitis atque corrogatis,

quam oblato argumento ejus loquacitas excrescere videatur. At Cæsarem

laudat, inquies: accipio. Nam te aiunt ad eum retulisse, consuleret

dignitati suæ, qui temere atque stolide nimis super italico nomine

ineptisset; a me integrum dialogum apparatum, quo illius ostenderem

et malevolum animum cum inani gloria conjunctum, et præceps ingenium

cum stupore, et impurum dicendi genus cum loquacitate, et amentem

dictionem cum impudentia. Ita igitur adblanditum, ut animum meum

deflecteret a proposito; ita laudasse, ut sequi potius aliorum

judicium invitus, quam suum ipse libens apponere videretur.»

«Vous avez vu, je pense, le _Dialogue_ de Dolet _contre Erasme_. Il

n’a pas eu honte, connaissant mes écrits sur cette matière, de me

les dérober tous, moyennant quelques altérations dans le tour des

phrases, et de les travestir sous les plus ineptes enjolivements. Ce

sont les mêmes entorses au bon sens que dans ses _Discours_. Le style

est un peu moins rocailleux, c’est possible; mais l’auteur l’a mendié

à droite et à gauche, et c’est ainsi, plutôt qu’en s’appuyant sur le

fond même du sujet, qu’il est parvenu à soutenir son interminable

bavardage. Mais, me direz-vous, il fait votre éloge, à vous,

Scaliger. Soit! J’en découvre la raison. Vous lui avez, m’a-t-on dit,

conseillé de prendre une tenue plus digne; vous avez blâmé ses sottes

et téméraires divagations sur le nom italien; vous lui avez annoncé

que je préparais contre lui un dialogue tout entier, dans lequel

je faisais toucher au doigt sa malveillance et sa gloriole, son

étourderie et sa stupidité, sa diction incorrecte et prolixe, folle

et impudente. Si donc il me cajole, c’est afin de détourner le coup

dont je le menace; s’il me loue, c’est à contre-cœur et en suivant

la trace du jugement d’autrui, bien plus que sa propre et libre

inspiration.»

_Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à

toi-même_, a dit la morale avec son éternel axiome. Plusieurs écrivains

ont traité Scaliger à peu près de la même façon qu’il a traité Dolet.

Ce n’était que justice, après tout. Œil pour œil, dent pour dent.

«Il n’est guère de plus méchant livre, observe Ménage à propos des

poésies latines du Jules-César en question; il s’y trouve à peine

quatre ou cinq épigrammes qui puissent passer à la montre.»

Huet, le savant évêque d’Avranches, n’est pas moins explicite et

vigoureux dans sa censure de Scaliger.

«Avec tout le mérite qu’il avoit, écrit-il carrément, et tout celui

qu’il croyoit avoir, il a bien montré dans son _Hypercritique_ qu’il

n’avoit nulle délicatesse de goût, par les jugements faux qu’il

a faits... Il l’a encore mieux montré _par les poésies brutes et

informes dont il a déshonoré le Parnasse_... C’étoit un homme, à la

vérité, d’un esprit vaste et élevé, mais d’un très-mauvais goût dans

la poésie. Quand on n’auroit pas lu son _Hypercritique_, si plein

de fausses vues, bien plus occupé à juger du détail des vers, et à

corriger des minuties souvent de mal en pis, qu’à porter un jugement

sain sur le gros des ouvrages; pourroit-on se soumettre aux décisions

d’un homme qui a répandu dans le public tant de mauvais vers!»

A quoi Maittaire ajoute:

«Huetii quidem judicium tantum abest ut improbem, ut potius

justissimum esse arbitrer; neque unquam animum inducam credere eum

fore styli æquum judicem, qui stylo uti nescierit. At vero nil est

frequentius quam in criticos incidere nullis moribus præditos, vultu

elato, inverecunda fronte magistellos, qui scriptores optimos ferulæ

suæ audaci subjiciunt, ipsi interim scriptionis imperitia et styli

scabritie famosissimi.»

«Loin d’improuver la critique de Huet, je la trouve parfaitement

juste; et jamais je n’ai pu me mettre dans la tête qu’il fût, en

matière de style, un juge compétent, celui-là même qui ne sait pas

écrire. Cependant, on rencontre tous les jours des Zoïles sans

mœurs, des cuistres pleins de morgue et d’effronterie, qui soumettent

les meilleurs écrivains à leur audacieuse férule, oubliant qu’une

forme gauche et raboteuse les place eux-mêmes sur la sellette du

ridicule.»

La querelle cicéronienne parut un instant s’assoupir, après que

Scaliger se fut abandonné aux derniers transports de sa colère contre

Erasme, dans sa seconde harangue, publiée en 1537. Tout à coup,

au moment où chacun la croyait bien morte et bien enterrée, elle

ressuscita, plus haineuse, plus violente, plus grossière que jamais,

entre un certain _Franciscus Floridus Sabinus_ et notre Dolet, de 1539

à 1541. Cette polémique se compose: des _Subcisivorum libri tres_, de

Floridus; du _Liber adversus Floridum Sabinum_, de Dolet; et d’une

dernière réplique de Floridus: _Adversus Doleti calumnias_, que j’ai eu

déjà l’occasion de mentionner, dans une de mes notes précédentes.

Sabinus, dans sa première attaque de 1539, avait accumulé les injures

personnelles contre son _partner_ cicéronien. Celui-ci répliqua,

l’année suivante, et divisa son plaidoyer en deux livres. Le premier

n’est guère que la répétition du _Dialogue contre Erasme_; en

agissant ainsi, Dolet a voulu mettre ses lecteurs à même de décider

si Sabinus avait eu raison de le _reprendre_. Dans le second livre,

qu’il a subdivisé en deux parties, il discute tour à tour le style de

son adversaire, le sien propre, celui d’Erasme, de Longueil et des

latinistes allemands; il cite Budé, Bembo et Sadolet, et repousse

avec un emportement assez excusable toutes les calomnies, toutes les

horreurs sans nom dont Sabinus s’était plu à le charger. Cela fait,

il consacre la dernière partie de ce même livre à se justifier d’une

odieuse imputation, celle de plagiat; puis il termine le volume par des

épigrammes contre son antagoniste.

En résumé, suivant l’observation de Née de la Rochelle, Dolet se

défendit assez bien d’avoir été un flatteur, un gourmand, un impie, et

d’avoir jamais songé à interdire la lecture de Virgile et de Térence.

Usant même de représailles, à propos du surnom de plagiaire qu’on

avait prétendu lui décerner, il accusa son rival de s’être approprié

tout un ouvrage d’Albert Pius, prince de Carpi, _De C. Julii Cæsaris

præstantia_, imprimé avec d’autres écrits de Sabinus, à Bâle, chez

Robert Winter, en 1540, in-4º.

Voici maintenant, comme dernier détail, un ensemble complet des

différentes phases que cette longue querelle des cicéroniens eut à

traverser, pendant une période de près de trente ans. C’est le cas, ou

jamais, de s’écrier avec Dolet lui-même:

Heu! heu! nimis ridendum hominum genus!

En 1528, Erasme publia son _Ciceronianus_. Scaliger y répondit d’abord

par un discours imprimé à Paris, chez Pierre Vidoué, en septembre 1531,

in-8º; puis Dolet publia chez Gryphius, en 1535, in-4º, son _Dialogue

sur l’imitation cicéronienne_. Vient ensuite la seconde harangue de

Scaliger contre Erasme, Paris, Vidoué, 1537. Après cela, Floridus

Sabinus attaqua Dolet en 1539; celui-ci riposta en 1540, et Sabinus le

combattit une dernière fois en 1541. Enfin, Pierre Ramus traita le même

sujet dans son _Ciceronianus_, Paris, André Wechel, 1557, in-8º.

Arrêtons-nous: il faut en finir avec cette interminable bataille

de mots, où trop souvent Cicéron n’était qu’un prétexte à des

ressentiments d’érudits qui se gourmaient entre eux dans un latin

pittoresque, digne cousin du langage des halles ou de l’idiome accentué

du mardi gras. Entraîner mes lecteurs dans de nouveaux détails, ce

serait abuser de leur patience. De part et d’autre, hélas! il faut bien

que je le confesse, à la honte de mon seizième siècle, on combattit

avec les mêmes raisons... c’est-à-dire avec les mêmes injures.

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des savants!

[Cul-de-lampe]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 18 / 64 题