Habile d’esprit comme de main, Gryphius réunit ces deux qualités.»

Ce poëte n’était pas le seul à rendre ainsi justice au docte imprimeur.

Écoutons à présent l’_Horace français_, Salmon Macrin, de Loudun:

Gryphi, nobilium typographorum

Nobilissime, eaque in arte princeps,

Solerti ingenio, acrimoniaque,

Censuræque gravi severitate,

Lati marginis et nitore terso,

Addo et sedulitate pertinaci

Quando credita cumque scripta vulgas,

Prælis multiplicans laboriosis:

Commendo tibi parvulum hunc libellum,

Regi maximo et optimo dicatum;

Feturamque meam recentiorem,

De nota meliore; quæ, terunci

Quum sit vix facienda, si sagaci

Cura prodierit tamen, tuoque

Prælo excusa, per ora doctiorum

Volarit, nitidis polita formis;

Debebit tibi plura quam Macrino,

Et te jure patrem suum vocabit,

Gryphi, nobilium typographorum

Nobilissime, eaque in arte princeps[78].

[78] _Salmonii Macrini Juliodunensis_, etc. _Odarum

libri sex, ad Franciscum regem_... Lyon, Séb. Gryphius,

1537, in-8º. La pièce citée se trouve au _verso_ du

premier feuillet.

«Gryphius, le plus illustre de nos illustres typographes, et le

prince de ton art, par ton génie artiste, ton goût sûr, ta correction

consciencieuse et sévère, l’ampleur de tes marges et leur éclatante

netteté; enfin, les soins opiniâtres dont tu entoures les ouvrages

qui te sont confiés, quand tu les multiplies sous tes presses

laborieuses: je te recommande ce tout petit livre, dédié au meilleur,

au plus grand des rois; oui, ce fruit récent de mes veilles, je te

le recommande avec instance. Il ne vaut pas trois onces; mais s’il

paraît sous les auspices de ton zèle habile; si, prenant l’essor de

tes presses, il vole de bouche en bouche dans le monde savant, sous

une forme brillante et correcte; il te devra plus qu’à Macrin, et te

reconnaîtra justement pour son père, ô Gryphius, le plus illustre de

nos illustres typographes, et le prince de ton art!»

Enfin, l’année 1536 vit paraître, avec toute la splendeur matérielle

qu’une édition pouvait déployer à cette époque, et notamment avec un

superbe titre en forme de cadre, gravé sur bois, le tome premier,

depuis si longtemps attendu, des _Commentaires de la langue latine_[79].

[79] Dolet nous apprend lui-même, avec la plus

honorable franchise, qu’il dut beaucoup, en cette

circonstance, à la collaboration intelligente et

dévouée de son ami Bonaventure Desperiers, _cujus opera

fideli et accurata in primo Commentariorum suorum tomo

usus est_.

Voici la description fidèle du frontispice xylographique dont je viens

de parler:

En haut de la page on aperçoit _Salomon_, ayant à sa droite _Socrate_

et _Pythagore_, à sa gauche _Aristote_ et _Platon_. Le compartiment

inférieur du cadre nous laisse voir _Homère_, agenouillé devant la

classique fontaine du _Parnasse_; les _Muses_ l’entourent, et l’une

d’elles, _Calliope_, dépose sur sa tête l’immortelle couronne de

laurier.

Les marges verticales représentent les principales célébrités des

antiques littératures grecque et latine; à gauche: _Aristide_ et

_Démosthène_, _Lucien_ et _Plutarque_, _Cicéron_ et _Quintilien_,

_Pline_ et _Aulu-Gelle_, _Tite-Live_ et _Salluste_; à droite: _Homère_

et _Hésiode_, _Euripide_ et _Aristophane_, _Théocrite_ et _Pindare_,

_Virgile_ et _Horace_, _Ovide_ et _Lucrèce_; en tout vingt personnages,

dix de chaque côté.

Après leur avoir donné cette vénérable escorte, Estienne laissa partir

ses chers _Commentaires_. L’allocution suivante, d’une tendresse toute

paternelle, lui servit d’adieu à l’heure de la séparation:

Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ

Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis;

Ac longæ pertæsa moræ, nimiumque retenta,

Vos desiderium capiat jam lucis: in auras

Surgite. Nec petulans hominum vel lingua, vel asper

Sermo metum injiciat: studio quin luminis ite,

Ite (imbecilles animos timor arguit), ite,

Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ

Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis[80].

[80] Cette pièce se trouve également dans les

_Carmina_, I, 35.

«Premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma jeunesse,

paraissez enfin sous d’heureux auspices; et, fatigués d’un trop long

retard, d’une trop dure captivité, livrez-vous à votre désir de voir

le jour, surgissez à la vie. Que l’insolence agressive, que l’âpre

sarcasme des envieux ne vous inspire aucune crainte; non! altérés

de lumière, allez (la peur dénonce une âme sans énergie), allez,

vous dis-je, premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma

jeunesse, et paraissez enfin sous d’heureux auspices.»

Il faut lire, dans les lettres de Dolet à François Ier, à Guillaume

Budé, et dans les préliminaires de ce savant ouvrage, les détails

intéressants que notre humaniste y a donnés lui-même sur ses travaux,

l’exposé de l’ordre et de la méthode qu’il observa dans leur pénible

rédaction. Quels hommes, que ces laboureurs du champ de la pensée, au

seizième siècle! quelles natures de fer! quels prodiges de patience et

d’étude! Et que nous avons bien raison de les dédaigner aujourd’hui,

nous autres qui nous contentons de retourner, en la brossant un peu,

leur immortelle défroque!

Le succès fut grand, l’envie plus grande encore; les aimables Zoïles

que nous connaissons déjà, se déchaînèrent à qui mieux mieux contre

Dolet. Floridus entre autres, dans sa rancune anticicéronienne, non

content de lui jeter à la face l’accusation de plagiat, lui reprocha

sur tous les tons d’avoir manqué de méthode. Savez-vous pourquoi?

c’est qu’au lieu de suivre l’éternelle routine des lexicographes,

au lieu d’employer leur vieux système de classification abécédaire,

notre judicieux Estienne avait rangé ses mots dans l’ordre logique, en

rattachant chaque série d’idées particulières à l’idée principale, à

l’idée génératrice. De nos jours, la docte Allemagne aurait admiré un

pareil travail. Un autre pédant en _us_, Jean Sturmius[81], publia

que, lors de son séjour à Venise, Dolet s’était fait aider par Andrea

Navagero, dont il était le commensal; et, pour tout dire, Charles

Estienne lui imputa d’avoir _volé_, dans l’article qu’il consacrait à

la navigation, l’ouvrage que Lazare de Baïf venait de faire paraître

sur le même sujet[82].

[81] Voy. sa préface, en tête de la réimpression des

_Formulæ latinarum locutionum Doleti_, 1576, in-8º. Ce

qu’il ajoute, néanmoins, est un peu plus équitable:

«Je n’examine pas, dit-il en parlant de Dolet et de ses

_Commentaires_, d’où il les a tirés; mais certainement

ils ont été utiles aux amateurs de l’éloquence et des

bonnes lettres; et plût à Dieu que Naugerius, ou Dolet,

ou quelque autre eût pu les achever! Nous aurions ainsi

à notre disposition le répertoire complet de la langue

latine, habilement distribué dans un ordre lumineux.»

[82] En 1536, in-4º. L’impression fut achevée le 31

août.

Jacques Thomasius a recueilli, dans son traité _De

Plagio litterario_, Suobaci, 1692, in-4º, toutes les

accusations de plagiat dirigées contre Dolet. Voy. les

nombres 409, 410, 411, 412, 225. Les réflexions qu’il

ajoute sont généralement hostiles à notre savant.

De toutes ces accusations, celle de Charles Estienne était sans

contredit la plus grave; aussi provoqua-t-elle, entre ce savant et

notre Dolet, une polémique acharnée dont je vais tracer l’historique en

quelques mots.

Christophe Richer de Thorigny, savant sénonais, ami commun de Baïf et

de Dolet, vint remettre à ce dernier l’ouvrage de Baïf, _De Re navali_,

au moment où l’on mettait sous presse le passage du second volume des

_Commentaires_, dans lequel la même matière se trouvait traitée. Dolet

parcourut avec un vif intérêt la publication consciencieuse de Baïf;

mais il ne suspendit point, pour cela, l’impression de son article.

Seulement, comme il voulait témoigner sa reconnaissance à Richer,

il lui fit présent à son tour de son propre travail, que Richer lui

promit, sans attendre qu’il l’en priât, d’envoyer à Baïf par le plus

prochain courrier. La conduite de Dolet en cette occasion, comme

l’observe avec raison Née de la Rochelle, ne prouve nullement qu’il

ait dû prévoir ni craindre l’accusation de plagiat dont la démarche

de Richer fut en partie la cause occasionnelle. En effet, dès que

l’ombrageux Charles Estienne eut reçu de Baïf son élève les feuilles

du second volume des _Commentaires_, il s’imagina tout d’abord que

Dolet avait _pillé_ le travail de Baïf, et il résolut d’en fournir

immédiatement la preuve, dans un abrégé de cet ouvrage, abrégé qu’il

fit imprimer exprès chez François Estienne, son frère, en 1537, in-8º.

Dolet, pour se disculper, fit imprimer aussitôt séparément l’article

d’où naissait l’accusation; et comme s’il eût tenu à démontrer

hautement qu’il avait sous ce rapport la conscience on ne peut plus

tranquille, il inséra en tête une apologie qu’il adressa carrément à

Baïf lui-même, partie très-intéressée dans le procès.

«J’avoue, dit-il avec franchise, qu’en faisant mes recherches sur

les noms et les parties des vaisseaux, j’ai cru devoir en expliquer

plusieurs avec les propres paroles de Baïf, ou par des termes

approchants. Mais je nierai toujours que ce soit un _vol_, à moins

qu’on ne veuille stigmatiser d’une imputation pareille Budé, Erasme,

Politien, Rhodiginus, le Volterran, Nicolas Perrot, et tous ceux qui

composent des dictionnaires. C’est une des nécessités du métier de

compilateur et de lexicographe, qu’on n’ait presque rien à tirer de

son propre fonds, et qu’on se voie forcé, par conséquent, de tout

emprunter aux autres.»

Le poëte a bien eu raison de s’écrier:

La mémoire est reconnaissante,

Les yeux sont ingrats et jaloux.

C’est une règle sans exception, et dont les exemples sont infinis:

Dolet me semble un des plus navrants. Pauvre ouvrier de la science!

on ne songea pas à lui payer son salaire avec la sympathie, cet or

du cœur!... Amère, amère injustice!... Oh! que l’histoire vous juge,

vous tous qui l’avez méconnu et persécuté, ce travailleur sublime! Dès

l’âge de seize ans, érudit encore imberbe, il avait osé l’entreprise

titanique de ses _Commentaires_[83]; dès l’âge de seize ans, alchimiste

de gloire, il avait sué sur le grand œuvre. A vingt-six, il était

chauve de la moitié du crâne, au point qu’un nommé _Jean-Ange Odonus_,

qui avait eu occasion de le voir, lui donnait alors QUARANTE ANS[84]!

[83] C’est ce qu’il nous apprend lui-même dans

sa lettre à Budé, lettre dont j’ai déjà parlé

précédemment.

[84] J’emprunte cette particularité curieuse à la

lettre, du reste fort malveillante pour Dolet, que cet

Odonus adresse de Strasbourg à Gilbert Cousin, en date

du 29 octobre 1535, et qui nous a été conservée par

Niceron.

«On ne saurait croire, nous apprend tout le premier cet héroïque

Estienne, on ne saurait croire combien la rédaction de mes

_Commentaires_ m’a coûté de patience, de veilles, de sueurs! combien

de jours elle m’a pris, combien de nuits elle m’a dévorées! combien

de fois j’ai dû m’abstenir de nourriture et de sommeil! Que dis-je?

il a fallu m’interdire moi-même tout relâche, tout loisir, toute

distraction; tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un

mot, l’usage même de la vie. Mais j’avais sous les yeux, comme une

perspective consolante, la postérité si digne de respect; je rêvais

l’éternité de mon nom!»

Cet amour de la gloire, ce noble et chaste amour, qui, dans son âme,

avait triomphé de toutes les déceptions, qui toujours avait surnagé

dans le naufrage de ses croyances, qui seul enfin le consolait de ses

misères quotidiennes, de son martyre incessant; cet amour, dis-je, cet

amour unique... il brille, il éclate, il étincelle, comme un diamant

céleste, à chaque page de ses livres: par exemple, dans les nombreuses

digressions de ses _Commentaires_, et dans le recueil si intéressant

et néanmoins si peu connu de ses poésies latines. Quels beaux vers il

adresse là-dessus à son ami Nicolas Bourbon, de Vandœuvre! Vous allez

en juger:

Pertulit et multos æstus, et frigora multa;

Abstinuit somno sæpe, ciboque libens;

Viveret ut fama celebri post fata DOLETUS:

Quas natura negat, sic cumulantur opes.

Quam natura negat, certam post funera vitam,

Credidit æterno nomine posse dari.

Et tu hunc miraris tantos subiisse labores?

Fecit id optatæ posteritatis amor;

Posteritatis amor! quem quis, nisi bellua, spernat?

Heu! vita ut nulla est, posteritate carens[85]!

[85] _Carm._, I, 68.

En vérité, cette fois, je n’ai pas osé les traduire en vile prose; j’ai

préféré les développer sous une forme rhythmique, et luttant de toutes

mes forces contre l’original, j’en ai fait le sonnet que voici:

Vingt fois il a souffert et chaleur et froidure,

Le pauvre et fier DOLET, martyr d’un beau dessein;

Vingt fois, pour accomplir sa tâche sainte et pure,

Lui-même il s’est privé de sommeil et de pain.

Soldat de l’avenir, bivaquant sur la dure,

Pourquoi braver ainsi le froid, la soif, la faim?

Pour vivre après la tombe, et, trompant la nature,

Se donner un trésor qu’elle refuse en vain.

Quand la gloire, aux grands cœurs, est une ample richesse,

Ne vous étonnez plus de leur mâle prouesse;

Un nom, pour eux, c’est tout: car c’est l’éternité!

L’animal seul méprise une aussi noble envie;

Pour lui, pour ses pareils, rien de mieux que la vie;

Mais pour nous... quel néant, sans la postérité!

Oh! oui, science et gloire! Ce double amour électrisa, d’un bout à

l’autre, une existence à la fois si courte et si pleine. Autant notre

Estienne aimait la gloire, comme prix de la science, autant il aimait

la science comme instrument de la gloire. C’était chez lui, de même que

chez le Claude Frollo du grand poëte moderne, «une véritable fièvre

d’acquérir et de thésauriser en fait de science; il semblait au jeune

homme que la vie avait un but unique: savoir![86]» On eût dit, en un

mot, qu’il avait arboré la devise bénédictine, cette pathétique devise

que je n’ai jamais pu répéter, pour mon compte, qu’avec des larmes

d’admiration et d’envie:

[86] _Notre-Dame de Paris_, liv. IV, ch. II.

Immorior studiis, et amore senesco sciendi!

«Je meurs sur l’étude, et la passion du savoir me fait vieillir.»

Ne l’accusez pas de fanatisme, vous qui ne croyez à rien. Je l’ai dit

au début de cet ouvrage, et je le répète: le fanatisme est une vertu

quand la religion est si belle! Moi, l’obscur néophyte qui écris ces

lignes, je me mettrais à genoux devant de pareils hommes: ce sont les

pères de la véritable église, de cette grande église du progrès, hors

de laquelle il n’y a point de salut pour le genre humain.

Je me résume avant de passer outre.

Rival de la fière Emilie du vieux Corneille, qui, selon certain docteur

dont nous parle Balzac[87], était _possédée du démon de la république_,

le brave étudiant du seizième siècle était possédé du démon de la

science. Mais ce n’était pas, nous le verrons bientôt, cette science

inféconde qui n’apprend que des mots et n’invente que des systèmes;

cette science pédantesque et mesquine, fille, dans une nature médiocre,

de la patience et de l’amour-propre; cette science _postiche_, enfin

(permettez-moi l’expression), qui, dans plus d’un esprit, se confond

avec la science véritable.

[87] Celui du dix-septième siècle, bien entendu.

Non! c’était une autre science: celle qui cingle vers l’avenir, au

fanal d’une conviction resplendissante; qui travaille, non pour une

égoïste satisfaction, mais pour le bonheur de tous; qui dissipe les

préjugés, éclaircit les mystères, rapproche et identifie les peuples,

se marie dans une trinité sublime avec l’amour des hommes et l’amour de

Dieu... la vraie science, en un mot; la science qui a du cœur!

Science! progrès! liberté!... Ces trois mots désignent une seule et

même chose; et toutes les fois que la science n’est pas un progrès,

toutes les fois que la science n’est pas une liberté, cette science-là

n’est que de l’érudition. C’est un chaos; ce n’est plus un monde!

[Cul-de-lampe]

[Vignette]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 20 / 64 题