CHAPITRE V.

A Lyon.--Sébastien Gryphius.--Publication des deux harangues contre

Toulouse.--Voyage à Paris.--Science, poésie et musique.

Le principal but de notre humaniste, en s’arrêtant à Lyon, était d’y

faire imprimer ses deux discours contre Toulouse, avec les épigrammes

latines dont il accablait ses ennemis. Faible et malade comme il

l’était encore, il lui fallut cependant différer l’exécution de ce cher

projet de vengeance[55]. Sa première visite, en arrivant, fut pour

le célèbre imprimeur Sébastien Gryphius[56], à qui son ami Jean de

Boysson[57] l’avait chaudement recommandé. Gryphius le reçut avec une

cordialité touchante[58], et voulut même, à toute force, le faire loger

dans sa maison. Profondément ému d’un accueil aussi patriarcal, surtout

après les orages qu’il venait de traverser, Dolet remercia ce digne

homme avec effusion; mais, par un louable sentiment de délicatesse,

il refusa de lui être à charge. Une docte et solide amitié s’établit

alors entre ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre malgré

la profonde différence de leurs caractères; amitié dont notre Estienne

ne se départit jamais, et dont il a laissé dans ses œuvres de nombreux

monuments[59].

[55] Voir la première harangue, p. 125, 126 et 127.

[56] Son nom allemand était _Greyff_; il eut raison

de lui donner une forme latine, afin de le rendre

un peu plus euphonique. Natif de Reutlingen, en

Souabe, Gryphius mourut à Lyon en 1556, et survécut

par conséquent dix années à notre Dolet. Un poëte

contemporain, Charles Fontaine, lui consacra le

ridicule quatrain que voici:

La grand’griffe qui tout griffe,

A griffé le corps de Gryphe;

Le corps de ce Gryphe, mais

Non le los, non, non, jamais.

[57] Trompé sans doute par le nom latin

_Joannes Boyssonæus_, Née de la Rochelle appelle

ce personnage _Jean Boyssonnée_; mais, dans la

correspondance qui suit les deux _Discours contre

Toulouse_, il est appelé partout _Joannes a Boyssone_,

que j’ai cru devoir traduire _Jean de Boysson_. C’est

à Jean de Boysson que Dolet adresse le troisième livre

de ses _Poésies latines_, et la première des pièces qui

le composent. Rabelais le mentionne également dans son

_Pantagruel_, III, 29.

Il paraît que ce Jean de Boysson eut aussi maille

à partir avec les bonnes gens de Toulouse. «Je ne

passerai pas sous silence, dit Estienne (_Orat._ II,

p. 59), la conduite infâme des Toulousains envers Jean

de Boysson, le plus estimable des hommes, mais atteint

et convaincu de deux grands crimes, la science et la

fortune. Les lâches délateurs qui dévoraient des yeux

cette fortune, l’ont circonvenu de mille calomnies,

au sujet de son prétendu manque de respect envers la

religion. Innocent, ils l’ont fait condamner; ils lui

ont extorqué une amende énorme.»

[58] «Je suis allé voir Sébastien Gryphius, écrivait

quelque temps après notre Estienne à Jean de Boysson,

et je l’ai salué de votre part; c’est un homme tout à

fait serviable et bien digne de l’amitié des savants.

Il a montré beaucoup de sensibilité quand je lui ai

parlé du bonheur que vous aviez eu de recouvrer votre

emploi.»

[59] Il lui dédie, en ces termes, le quatrième livre de

ses poésies:

«_Estienne Dolet à Sébastien Gryphius, salut_.

«Dans le quatrième livre de mes _Poésies_, ma tâche

principale consiste à donner aux vertueux des

témoignages de leurs vertus après leur mort. C’est

aussi le but que, dans ta louable ardeur, tu poursuis

avec moi par ton art, quand les chefs-d’œuvre de

l’antiquité, en même temps que les ouvrages qui feront

vivre la gloire de nos contemporains, sortent si beaux

de tes presses, pour passer à la postérité la plus

lointaine. Voilà pourquoi j’ai voulu te dédier ce

quatrième livre, qui atteste en nous un double effort

si honorable, et où l’amitié, qui depuis longtemps nous

unit, trouve un gage éternel. Adieu. Lyon, calendes de

mai M D XXXVIII.»

Suit une toute petite pièce de trois vers, dont voici

la traduction:

«D’autres ont le vice à cœur; qu’ils fassent assaut de

vice. Nous, que la vertu seule a séduits, luttons de

vertu. Voilà mon duel avec toi.»

Bientôt après, tandis qu’il rétablissait à l’air pur de la campagne

sa santé défaillante, les harangues vengeresses, échappées d’une

presse clandestine[60], coururent un beau jour dans les mains d’un

public avide. Comme il pouvait y avoir du danger pour Dolet dans une

publication de cette nature, ce ne fut pas en son propre nom qu’elle

eut lieu; Simon Finetius, un de ses fidèles, avec qui déjà nous avons

fait connaissance, prétendit, dans une lettre-préface adressée à Claude

Cottereau, leur ami commun, s’être permis de dérober les manuscrits

de l’auteur et les avoir édités à son insu. Mais j’ai de fortes

raisons pour soupçonner, dans cet innocent manège, un de ces officieux

mensonges que l’amitié hasarde en pareil cas, sans encourir pour ce

fait la damnation catholiquement réservée à tout péché mortel. Au

surplus, le lecteur en jugera; je vais traduire ici les paroles mêmes

de ce bon Finetius.

[60] Elles parurent sous ce titre: _Stephani Doleti

Orationes duæ in Tholosam_, etc., sans nom d’imprimeur,

sans désignation de lieu ni d’année. Mais une lettre de

Chrysogon Hammonius, un des amis de Dolet, nous apprend

qu’elles furent imprimées chez Gryphius.

«Verrez-vous un crime dans ma façon d’agir, écrit-il à Cottereau, ou

plutôt ne sera-ce pas à vos yeux un titre de gloire? Voici le fait

en peu de mots: prononcez en toute justice. Estienne Dolet, vous

n’êtes pas sans le savoir, m’est uni par l’amitié la plus intime.

Contraint par les menaces, et plus encore par le crédit pernicieux

de je ne sais quel misérable, à quitter la ville de Toulouse, il se

réfugia, sous ma conduite, dans celle de Lyon. Il se proposait d’y

publier tout ce qu’il avait écrit contre Toulouse, et ce qu’il avait

adressé dans cette conjoncture, soit en prose, soit en vers pleins

d’élégance, à différentes personnes; il voulait, en un mot, armé d’un

style de fer, se venger des outrages et des avanies qu’il avait eues

à subir de la part des Toulousains. Mais à peine étions-nous arrivés,

qu’une grave indisposition dont il n’était pas encore bien remis le

reprend de plus belle, et finit même par dégénérer en fièvre quarte.

Vous savez, mieux que personne, de quelle hauteur, de quelle fermeté

d’âme il est doué; par quel stoïque dédain la trempe énergique de son

caractère se révèle en face des malheurs qui viennent l’assaillir,

et quel héroïsme il oppose à la souffrance. Cependant, il se lasse

de cette lutte sans trêve contre l’injustice du sort; il renonce

à publier ses écrits, et n’a plus qu’une chose en tête, c’est de

soigner, le plus tranquillement possible, sa convalescence. Mais

moi, je n’ai pu souffrir que cette maladie importune reculât plus

longtemps la réparation due à l’honneur de mon ami; je n’ai pu voir

ses infâmes persécuteurs se targuer plus longtemps de leur impunité.

Apprenez donc à quelle résolution je me suis arrêté, pour défendre

la réputation d’un homme que j’aime, et décidez ensuite quelle part

d’éloge ou de blâme il doit m’en revenir. Vous connaissez comme moi

les deux discours qu’il a prononcés à Toulouse, au milieu d’une

affluence d’auditeurs telle, que nul orateur de nos jours ne peut se

flatter d’en avoir jamais réuni de semblable. Vous savez, en outre,

qu’il n’y traitait point un sujet en l’air, mais un thème réel et

que les circonstances avaient eu soin de lui fournir. Eh bien! ces

deux discours, je les ai _secrètement dérobés_ à leur auteur; je les

ai enrichis, _toujours furtivement_, de deux livres supplémentaires,

composés d’épîtres latines qui cadrent à merveille avec les

discours en question; puis, comme une proie si riche redoublait mon

avidité, j’ai recueilli, par la même occasion, deux livres de ses

poésies latines, et j’ai publié le tout _à l’insu et sans l’avis de

l’auteur_.»

La même tactique se reproduit dans la lettre suivante d’un certain

Chrysogon Hammonius, insérée après celle de Finet, toujours en guise de

précaution oratoire:

«Le hasard, dit ce nouveau compère, m’appelait hier chez l’imprimeur.

Là, je rencontre Simon Finetius, un ami intime de Dolet. Intrigué

par le trouble et l’émotion que je remarquais sur son visage, je lui

demande aussitôt ce qui l’amenait chez notre typographe. Il s’agit

d’un trésor que je veux porter à la connaissance du public, me répond

ce jeune homme, qui n’est pas médiocrement versé dans la science des

bonnes lettres. En même temps, il me montre les deux discours de

Dolet. Que j’encoure toute la haine des dieux, si, jamais de ma vie,

j’ai rien lu de plus docte, de plus élégant! Il les avait, disait-il,

dérobés à Dolet, et son dessein était de les faire servir à la

gloire de son ami... Utile et généreux larcin, que j’ai couvert de

ma plus vive approbation, en conseillant avec instance à Finetius de

se donner tout le monde pour complice... Je renonce à vous exprimer

la colère avec laquelle notre auteur accueillera cette édition

subreptice de ses œuvres, et la grave responsabilité qu’il fera peser

sur nous. Mais, quelle que puisse être sa fureur, on n’en jouira pas

moins de cette aubaine inespérée.»

L’aventure de Toulouse avait complètement dégoûté Dolet de l’étude du

droit. Résolu de revenir à ses premières amours, à son cher Marcus

Tullius, il quitta Lyon et se rendit à Paris, où il arriva le 15

octobre 1534[61]. Il venait d’atteindre ses vingt-cinq ans. Avec

quelle ivresse de bonheur il dut saluer la grande ville, après plus

de trois années d’une absence angoisseuse! C’était le théâtre de ses

jeunes études; c’était, en quelque sorte, sa mère scientifique, l’alme

nourrice qui avait abreuvé son enfance du lait des bonnes lettres.

Aussi l’aimait-il d’un cœur filial, comme l’atteste un brillant éloge

qui fait partie de ses poésies latines, et dont mes lecteurs, sans

doute, ne trouveront pas mauvais que j’insère ici le texte et la

traduction:

[61] Voir à ce propos Maittaire, _Ann. typogr._,

t. III, part. 1, p. 32 et 33; et la lettre de Dolet

à Guillaume de Scève, au-devant du dialogue _Sur

l’imitation cicéronienne_.

Diva, quæ turmam gubernas virginum Libethridum,

Tuque dux collis virentis semper, ô vatum pater,

Sume age argutam chelyn, atque a sede Parnassi huc pedem

Confer, et chordis novos cantus move, et carmen novum.

Oppido huic assurge, quod turres superbæ muniunt,

Amne quod pulchro Sequana undosa præterlabitur,

Et quod ingens ambitus muro tuetur triplici;

Ver quod æternum, serenique aura cœli temperat,

Ac diei auctor fovet Titan amico sidere.

Non sua huic urbi Lyæus, non Cybele munera,

Non Napææ floridos campos negarunt, nec comas

Arborum, quæ vim caloris sublevent, dum fervidus

Sol magis candet, sitique agri dehiscunt aridi.

Huic simul, quæ fontibus præsunt, puellæ Naiades

Fontium huic urbi dederunt non lutosos alveos.

Hanc sibi Musæ domum olim vindicarunt, artium

Nobilem cultu, bonique æquique servantissimam,

Atque eo illustrem senatu, qui Catonum moribus

Tetricis non cedat, aut cuivis severo judici.

Plura quid dicam? quibus floret viris non barbara,

Aut agresti mente, sed quos ipsa Pallas sub specu

Aonis fovit velut charos alumnos molliter?

Heu! quam Athenæ cesserint fama libenter, si decus

Hujus urbis sentiant astris poli addi! Quam libens

Roma cedet nomine excelso et vetusta gloria,

Si fretum terramque laude hujus crepare exaudiat[62]!

[62] _Carm._, III, 32. La pièce est adressée _ad

Ægidium Jordanum_.

«Déesse, qui gouvernes l’essaim des vierges Libéthrides, et toi,

souverain de la colline toujours verte, ô père des poëtes! allons,

prends en main ta lyre sonore, et, de ton trône du Parnasse abaissant

ici tes pas, éveille sur tes cordes une mélodie nouvelle, entonne un

chant nouveau. Rends hommage à cette ville que fortifient de superbes

tours, que la Seine aux riches ondes traverse de son beau fleuve,

qu’une vaste enceinte protège d’un triple mur; enfin, qu’embellit un

printemps éternel, qu’un ciel serein caresse de ses brises, et que

Titan, le père du jour, échauffe de son astre ami.

«Bacchus et Cybèle ont, à l’envi, comblé ce séjour de leurs

bienfaits; les Napées l’entourent de champs fleuris et d’arbres

chevelus qui tempèrent la force de la chaleur, quand le soleil

blanchit d’intensité, et que les guérets altérés se crevassent de

sécheresse. A cette ville encore, celles qui président aux sources,

les jeunes Naïades, ont donné des fontaines dont le lit n’est jamais

fangeux.

«C’est elle que les Muses ont, depuis longtemps, élue pour demeure;

elle qu’embellit la culture des arts, l’exacte observance de la

justice; elle, enfin, qu’illustre un parlement dont la conduite

rigide lutterait avec celle de Caton, ou de tout autre juge encore

plus sévère.

«Que dire de plus? La peindrai-je florissante en hommes, non d’un

esprit barbare et grossier, mais que Pallas elle-même, sous sa grotte

Aonienne, a doucement réchauffés dans son sein, comme de chers

nourrissons?

«Ah! qu’Athènes lui céderait volontiers la palme, en la voyant

surgir, constellation nouvelle, au ciel de l’histoire! Que volontiers

Rome inclinerait devant elle son grand nom, sa vieille gloire, si

elle entendait la terre et l’océan retentir de tant d’illustration!»

L’auteur anonyme du _Calendrier des bergères_, vieux poëme du quinzième

siècle, avait déjà fait, en ces termes, le panégyrique de la célèbre

capitale:

O Paris, souveraine et digne

Source de science divine,

Comme saincte Théologie,

De réale Philosophie,

Et sept Arts libéraux ensemble

Tu as l’honneur; et si me semble

Qui veult ses sciences avoir,

En toy les doibt venir sçavoir.

De tout pays, de toute terre

Viennent à toy, Paris, acquerre

Honneur et science, loingtains

Estrangiers, comme tes prouchains.

Tu as en toy, c’est vérité,

La grand’mère Université

Pour science et honneur comprendre,

Tant que chascun en veult apprendre...

Excellente cité heureuse,

Paris, de tout bien plantureuse,

N’as-tu tous tes plaisants souhaicts?

Belles églises, beaulx palais;

Sainct-Innocent et le Grand-Pont,

Qui de beaulté honneur te font;

Tu as surtout le noble lieu,

Nostre-Dame, avec l’Hostel-Dieu.

N’en doutons pas: notre Estienne, de retour enfin dans son cher Paris,

a dû ressentir quelque chose de cet enthousiasme naïf et sincère.

Pouvait-il prévoir la dernière caresse que lui réservait cette mère si

tendre... le baiser des flammes catholiques, en place Maubert, à deux

pas de _Nostre-Dame, le noble lieu_!

Il me semble voir le jeune humaniste, à cette époque décisive de sa

vie. Fatigué par une veille laborieuse, il vient de s’assoupir malgré

lui devant sa lampe qui s’épuise à son tour, devant sa table de travail

encombrée de livres et de manuscrits; sa main sèche et nerveuse a

laissé retomber la plume qui, tout à l’heure encore, écrivait une page

de plus des _Commentaires sur la langue latine_; une foule d’images

confuses passent et repassent à l’horizon vague de ses rêves.

En ce moment, deux femmes surgissent: l’une, blonde et souriante;

l’autre, brune et sévère.

«Jeune homme, lui dit celle-ci, te voilà maintenant au seuil de ta

destinée virile. Je suis ta mère, enfant! je suis la Science... Viens

avec moi.

«Guidé par mon flambeau, tu pénétreras sans crainte les lointaines

ténèbres du passé; tu comprendras le présent, tu devineras l’avenir;

tu sonderas les profondeurs de l’océan, et le cœur humain, plus

profond encore; tu passeras la grande revue des générations éteintes,

qui toutes défileront sous tes yeux, avec leurs lois, leurs mœurs,

leurs langues, leurs sentiments et leurs actes, leurs passions et

leurs pensées, leurs préjugés et leurs misères; comme Archimède,

enfin, tu saisiras le monde entre les deux branches de ton compas, et

tu entreras de vive force dans l’immense secret de Dieu!»

«Jeune homme, reprend d’un ton suave l’autre apparition, écoute-moi

plutôt, car je suis à moi seule la vérité et la vie. Je suis ta sœur,

ô mon frère! je suis la Poésie... Viens avec moi.

«Ne va point pâlir sur de vieux in-folio, sur une lettre morte. Mon

livre est bien plus beau que celui de la Science; car il s’intitule

la nature, le printemps, la jeunesse, la femme, l’amour, l’éternelle

splendeur! Au lieu de t’ensevelir, vivant cadavre, dans le sépulcre

nauséabond de l’étude; laisse-toi conduire, de ma main blanche et

douce, à l’ombre des vertes feuillées qui frissonnent, aux marges

des frais ruisseaux qui chantent; viens, te dis-je, viens écouter et

reproduire les grandes voix du ciel et de la terre, les ineffables

harmonies d’en haut, les délicieux soupirs d’en bas. Savoir n’est

rien, sentir est tout!»

Il hésite, le savant; il hésite, le poëte. Il regarde, l’une après

l’autre, les deux fées qui le sollicitent. L’une est si jolie! l’autre

est si belle! Mais, au bout d’une seconde, l’éclair de la décision

vient illuminer son mâle visage.

«Oh! s’écrie-t-il dans un fervent transport. Dieu me préserve de

choisir entre vous! Toutes deux vous êtes saintes, et toutes deux je

vous aime. Je me sens le cœur assez vaste pour vous y loger ensemble,

pour y enfermer à jamais votre double amour. Comme le démon de

l’Evangile, je m’appelle Légion! Votre culte fraternel m’accompagnera

jusqu’à la tombe; jusqu’au dernier moment je chanterai, jusqu’au

dernier moment j’étudierai. Et c’est ainsi que j’atteindrai l’heure,

l’heure salutaire et divine, où, dégagé de mon enveloppe périssable,

affranchi de la terre et des hommes, je serai poëte avec les anges,

et savant avec Dieu!»

O quando sancta se dabit,

Quæ nescit hostem patria!

Dolet tint parole: il fut fidèle toute sa vie à ce double culte, à cet

amour sacré de la poésie et de la science. Une troisième sœur, la

Musique, vint également prendre place dans cette grande âme. C’était

la seule distraction qu’il se permît, en même temps que les vers

latins ou français, pour faire trêve à ses absorbantes préoccupations

de philologue; et c’est lui-même qui nous a transmis cette curieuse

confidence, avec son habituelle chaleur de style. Écoutons-le parler:

«Chacun vante son plaisir. Et moi, n’en ferai-je pas autant pour

le mien, surtout quand il est si honnête, si pur, si cher à tout

esprit d’élite? Oh! si, j’en parlerai... Quel est donc ce bonheur

qui m’enivre? La table? l’ivresse? le luxe effréné des vêtements?

la danse? le jeu? l’amour? Pas le moins du monde. La musique,

l’harmonie, voilà ma seule volupté. Quoi de plus propre, en effet, à

remuer comme à calmer les âmes? Quoi de plus efficace pour éteindre

le feu de la colère, ou pour en accroître l’intensité? Quoi de

plus convenable pour distraire l’esprit d’un homme de lettres? Le

jeu, le vin, la table, l’amour, ce sont là des passe-temps dont je

m’abstiendrai sans peine, ou dont je n’userai, du moins, qu’avec

modération. Mais il n’en est pas de même de la musique; elle seule,

entre toutes les jouissances d’ici-bas, me séduit, me captive, me

plonge dans un océan d’extases! Je lui dois ma vie, je lui dois tous

mes studieux efforts. Ah! soyez-en bien convaincus: je n’aurais pu

supporter, comme je l’ai fait, le travail assidu, colossal, immense

de mes _Commentaires_, si la musique, avec sa voix tantôt imprégnée

d’une douceur qui me charmait, tantôt vibrante d’une énergie dont

j’étais enflammé, ne m’eût rappelé sans cesse à ma rude tâche de

glossateur, au moment même où un accès de dégoût me la faisait

rejeter bien loin[63]!»

[63] _Comment._, t. II, col. 1294.

Dolet se vante aussi, à la page 170 du même volume, de

son habileté comme nageur:

«Aliquando, in loco ubi cum Arare Rhodanus immiscetur,

proxime urbem Lugdunum, ad ædem divi Laurentii, quum

hos _Commentarios_ Lugduni excudi curaremus, animi

gratia natavimus; litteras enim, et natare scimus, si

quisquam alius.»

«Dans le temps que je m’occupais de faire imprimer à

Lyon les présents _Commentaires_, je me suis livré

plus d’une fois au plaisir de la nage, tout près de

cette ville et de l’église de Saint-Laurent. Car il

en est pour moi de la natation comme de la science

des lettres: je les possède l’une et l’autre autant

qu’homme du monde.»

[Cul-de-lampe]

[Vignette]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 17 / 64 题