Son séjour en Italie.--Simon de Villeneuve.--Jean du Bellay-Langey.
--Amours avec une Vénitienne.--Son talent comme poëte latin.--Opinion
de Buchanan et de Scaliger à cet égard.
Le jeune humaniste s’arrêta trois ans à Padoue; pendant ces trois
années il travailla, comme on travaillait alors, je veux dire en
doublant les jours par les nuits. Bientôt ses progrès furent immenses,
grâce à la direction savante de Simon de Villeneuve[13], avec lequel
il contracta dès lors l’amitié la plus étroite. Il composa même, en
l’honneur de ce maître chéri, plusieurs poésies latines, entre autres
la pièce 33, qu’il lui adresse au IIe livre de ses _Carmina_, p. 89. Il
eut la douleur de le perdre en 1530, et cette cruelle circonstance lui
dicta encore trois pièces de vers, qui font partie du même recueil, p.
154 et suivantes. Je vais citer et traduire la première de ces pièces;
elle prouvera que notre caustique savant avait du cœur au milieu de sa
science, et c’est assez rare pour qu’on le remarque en passant:
O mihi quem probitas, quem vitæ candor amicum
Fecerat; o stabili fœdere juncte mihi;
O mihi quem dederat dulcis Fortuna sodalem,
O mihi crudeli morte perempte comes:
Jamne sopor te æternus habet, tenebræque profundæ,
Tecum ut nunc frustra carmine mœstus agam?
Quod nos cogit amor, surdo tibi forte canemus:
Sed nimii officii non pudet esse reum.
Chare, vale, quem plus oculis dileximus unum,
Et jubet, ut mage te semper amemus, amor.
Tranquillæ tibi sint noctes, somnusque quietus;
Perpetuoque sile, perpetuoque vale.
Et, si umbris quicquam est sensus, ne sperne rogantem:
Dilige, perpetuo cui quoque charus eris[14].
[13] Simon Villanovanus latini sermonis puritatem,
atque artem rhetoricam Doletum docuit.
«Simon de Villeneuve a enseigné à Dolet la pureté du
style latin et l’art de la rhétorique.»
(_Comment._, t. I, col. 1178.)
[14] _Carm._, IV, 2.
«O toi, qu’une vie toute de probité, toute de candeur, avait fait
mon ami; toi qui m’étais lié d’une chaîne indissoluble, et que
la Fortune, dans un de ses jours de clémence, m’avait donné pour
frère; compagnon qu’une mort cruelle m’enlève, eh quoi! te voilà
plongé dans une éternité de sommeil, dans un abîme de ténèbres!
C’est donc en vain qu’à présent je te consacre mes tristes vers: ce
chant de ma tendresse te trouvera sourd, peut-être; mais, dans un
devoir, il n’y a pas de honte à pécher par excès. Adieu, cher!...
toi que j’aimais uniquement, que j’aimais plus que mes yeux, et
que cet amour m’ordonne d’aimer toujours davantage. Que tes nuits
soient tranquilles, que ton sommeil soit calme; jouis d’un silence
éternel, d’un éternel bonheur. Et, si les ombres conservent un peu de
sentiment, ne méprise pas ma prière: aime qui, en retour, t’aimera
sans fin.»
Ce touchant hommage ne suffisait point encore à la piété filiale de
notre Estienne; il fit à son cher Villeneuve l’épitaphe suivante, qui
fut, par ses soins, gravée sur une table de bronze. Je la transcris,
dans sa teneur exacte, en l’accompagnant aussi d’une traduction:
SALVE . VIATOR.
ET . ANIMVM . HVC . PAVLVM . ADVERTE.
QVOD . MISERVM . MORTALES . DVCVNT.
FELICISSIMVM . CITO . MORI . PVTO . QVAMOBREM.
ET . MIHI . MORTVO . MORTEM . GRATVLARE.
ET . QVESTV . ABSTINE.
MORTE . ENIM . MORTALIS . ESSE . DESII.
VALE.
ET . MIHI . QVIESCENTI . BENE . PRECARE.
«Salut, voyageur, et détourne un peu ton attention sur cette tombe.
Ce que vous autres mortels regardez comme un malheur, mourir jeune,
je le regarde, moi, comme le bonheur suprême. Félicite-moi donc
d’être mort, et abstiens-toi de me plaindre; car, par la mort, j’ai
cessé d’être mortel. Adieu, et souhaite-moi un bon repos.»
On sent déjà dans ces quelques lignes, mornes et glaciales comme
le bronze qu’elles couvraient, cet incurable dégoût du monde, cet
amer mépris de la vie, cette sombre et froide aspiration vers le
repos du néant, qui forme un des traits distinctifs du caractère
de ce malheureux Dolet, et dont nous retrouverons plus d’une fois
l’expression navrante dans ses poésies latines et dans son _Second
Enfer_.
Comme on le voit, la mort de Villeneuve l’affecta profondément... Ah!
c’est que l’absence éternelle du seul être que l’on aimât au monde
laisse autour du cœur un vide bien affreux!... L’aspect, sans cesse
présent, des lieux mêmes où l’on a vécu deux dans un, où l’on a senti,
pensé, travaillé ensemble, fait de la douleur une plaie toujours vive,
toujours saignante.
Ne pouvant plus vivre d’une vie semblable, Dolet songea sérieusement à
quitter Padoue et l’Italie, pour rentrer en France. Mais, cédant aux
amicales instances de Jean du Bellay-Langey[15], alors chargé d’une
mission politique à Venise, il consentit à rester dans cette dernière
ville en qualité de secrétaire de l’ambassadeur. Là, pendant toute
une année, l’infatigable travailleur suivit les leçons de Battista
Egnazio[16], qui expliquait à ses nombreux auditeurs le _de Officiis_,
de Cicéron, et le fameux poëme de Lucrèce _de Rerum natura_.
[15] Et non _Jean de Langeac_, comme l’ont dit presque
tous les biographes de Dolet, à l’exception du moins
inexact, Née de la Rochelle. Voici la source de cette
erreur:
Dolet nomme généralement ce personnage _Langiacus_,
ou même _Langiachus_. Mais il est impossible que
le _Joannes Langiacus_, dont il fut secrétaire à
Venise, ne soit pas le _Joannes Langiachus, episcopus
Lemovicensis_, dont il a raconté l’ambassade à la suite
de son traité _de Officio legati_, 1541, in-4º. Le
prétendu _Jean de Langeac_ ne pouvait donc être évêque
de Limoges en 1541, puisque alors Jean du Bellay en
occupait le siége. Aussi, tout ce que Dolet adresse
à _Joanni Langiaco_, doit-il s’entendre de Jean du
Bellay-Langey, que l’historien de Thou appelle _Joannes
Bellaius Langæus_.
Jean du Bellay, né en 1492, mort à Rome le 16 février
1560, «estoit, dit Brantôme, un des plus sçavans,
éloquens, sages et advisés de son temps; un des plus
grands personnages en tout, et de lettres et d’armes,
qui fust». Il fut successivement évêque de Bayonne,
de Paris, de Limoges, archevêque de Bordeaux, enfin,
évêque du Mans. On parla même un instant de l’asseoir
sur le trône pontifical, après la mort de Marcel II.
Il était cardinal depuis 1535. C’est Jean du Bellay
qui, joignant ses efforts à ceux du célèbre helléniste
Budé, parvint à obtenir de François Ier la création du
collège de France. Rabelais fit quelque temps partie de
sa maison, en qualité de médecin.
[16] Baptistam Egnatium, quem _Officia_ Ciceronis et
Lucretium interpretantem Venetiis juvenis audivi.
«Battista Egnazio, dont je fus l’auditeur à Venise,
dans ma jeunesse, à l’époque où il expliquait Lucrèce
et le traité de Cicéron sur les _Devoirs_.»
(_Comment._, t. I, col. 1156.)
Egnazio, en latin _Egnatius_, dont le véritable nom
était Giovanni-Battista Cipelli, naquit à Venise vers
1478, et mourut dans la même ville le 4 juillet 1553.
Ses leçons attiraient une foule d’auditeurs de tous les
pays; on en comptait chaque jour jusqu’à cinq cents et
davantage.
Il prit aussi, vers la même époque, des leçons d’un autre genre, et,
puisqu’il faut l’avouer, d’une nature très-peu cicéronienne.
«Un jour, dit Athanase Christopoulo[17], l’Anacréon de la Grèce
moderne, un jour qu’à la sortie de l’école, je retournais au
logis vers l’heure du dîner, mon livre à la main et d’un pas fort
lent, je rencontre Amour qui me dit:--Quelle espèce de leçon
étudies-tu?--Maître, j’étudie l’art poétique; je l’étudie avec
beaucoup de peine, voilà trois ans entiers, et je ne sais pas
encore former un seul hémistiche.--Hé, mon cher! c’est la faute de
ton maître, qui ne suit pas la vraie méthode. Viens avec moi, et
je t’enseignerai tous les secrets de l’art en moins d’un instant.
Toutefois, avant de commencer mes leçons, j’exige de ta part une
récompense: laisse-moi prendre un doux baiser sur tes lèvres, afin
que nous devenions bons amis.--Voici ma bouche, ô mon maître!
baise-la autant que tu voudras. Aussitôt il me saisit, prend le
salaire convenu, couvre ma bouche de baisers... et je deviens son
poëte.»
[17] Athanase Christopoulo Caminaris naquit, dans le
siècle dernier, à Castorie, en Macédoine, ou, suivant
d’autres, à Janina, en Epire. Il prit Anacréon pour
modèle, sans toutefois le copier servilement. Ses
poésies ont obtenu un succès national.
Même chose advint à notre Estienne. Il fit rencontre du malin dieu
d’amour, au sortir d’une des plus graves leçons d’Egnazio. En d’autres
termes, au beau milieu de ses labeurs d’humaniste, il sut trouver le
temps de s’enamourer d’une jeune Vénitienne, qui portait le doux et
traître nom d’_Eléna_[18], et qui inspira plus d’une fois la verve
latine du jeune savant.
[18] Il l’appelle en latin _Helena_; mais, comme
traducteur, j’ai préféré suivre l’orthographe
italienne.
A la mort de cette maîtresse adorée, notre homme se consola comme tous
les poëtes... par des vers. Il consacra, en effet, à la _giovinetta_
trois pièces qui forment la 40e, la 41e et la 42e du Ier livre de ses
poésies latines.
«O ma muse, s’écrie-t-il dans la première, celle qui naguère
t’encourageait avec tant de grâce à la douce élégie amoureuse,
lorsque je sentais mon pauvre cœur se fondre tout entier au feu
pénétrant de Vénus; cette belle Eléna, mes délices, mes amours...
eh bien! devenue la proie du sombre Averne, elle maudit désormais
l’impudique élégie qui retrace, dans ses brûlantes peintures, les
jeux folâtres des amants; elle m’en demande une autre, plus décente,
et dont les yeux soient baignés de larmes...»
La dernière pièce est une épitaphe, que l’abbé Goujet a trouvée
très-profane, et qui n’est, selon moi, que bizarre, prétentieuse et
dénuée, par malheur, de tout sentiment vrai. Au surplus, je vais mettre
le lecteur à même d’en juger:
Quid mirare meum tumulum turgere, viator,
Ac ita me sola posse tumere negas?
Hoc mirare magis: tumulus quam condit et arctat.
Post mortis vulnus, duplicis esse animæ.
Persolvi, fateor, naturæ, et vulnere mortis
Occubui: constat quemque perire semel.
Sed nec mirandum est tumulum turgescere, nec me,
Post mortis vulnus, duplicis esse animæ.
Nam me sollicitus qui totam ardebat amator,
Pars animæ nostræ, vita vel ipse mea;
Hic mecum certe est, et, quam mihi tollere dira
Mors animam cupiit, continet ipse sua:
Nec tantum retinet, luci sed reddere primæ
Vult, et in amplexus me relevare suos.
Id dum conatur, tumulus turgescit ab imo,
Ac, ut spectare est, plus satis inde tumet[19].
[19] _Carm._, I, 42.
«Pourquoi t’étonner, passant, de voir s’enfler ma tombe? Seule,
dis-tu, je ne puis produire ce résultat?
Voici de quoi t’émerveiller davantage: celle qu’enferme ce tombeau,
même après la blessure que la mort lui a faite, a doublé son âme.
J’ai payé, je l’avoue, mon tribut à la nature, et j’ai succombé sous
l’atteinte du trépas: il est constant que chacun doit périr un jour
ou l’autre. Mais il ne faut pas t’étonner que mon sépulcre s’enfle,
et qu’après la blessure de la mort, j’aie deux âmes au lieu d’une.
Car l’amant qui brûlait pour moi, cette part de mon âme, ma vie, pour
mieux dire... eh bien! il est là, confondu avec moi. Cette âme que
l’affreuse mort a voulu me ravir, il la recueille dans la sienne. Et
non-seulement il la conserve, mais il veut la rendre à sa primitive
lumière; il veut, enfin, me relever de la tombe et me rouvrir ses
bras. A ce noble effort, mon tombeau surgit d’orgueil, et, comme tu
le vois, s’enfle d’une manière surnaturelle.»
Je ne découvre qu’une chose à retenir dans toute cette prosopopée
tumulaire: _Hic mecum certe est!_ «Il est là, confondu avec moi!» Ce
trait me rappelle les vers de Ronsard:
En sa tombe repose honneur et courtoisie,
Et la jeune beauté qu’en l’âme je sentois,
Et le flambeau d’Amour, ses traicts et son carquois,
Et ensemble mon cœur, mes pensers et ma vie[20]!
[20] _Amours de Marie._
Ou ceux de Millevoye:
Ici dort une amante à son amant ravie:
Le ciel vers lui la rappela.
Grâces, vertus, jeunesse, et mon cœur, et ma vie...
Tout est là[21]!
[21] _Œuvres de Millevoye_, Paris, Furne, 1833, 2 vol.
in-8º (t. I, p. 188).
Il n’est guère possible, en l’absence de tout renseignement positif,
de se représenter au juste, caractère et figure, cette mystérieuse
ondine de l’Adriatique. Je puis seulement, pour contenter un peu la
curiosité de mes lecteurs, mettre sous leurs yeux certaine peinture
catullienne que notre Estienne adresse à son ami Vulteius[22], au sujet
de la maîtresse qu’il lui faudrait. Une induction assez naturelle nous
permettra peut-être d’en conclure que la jeune Vénitienne remplissait
les conditions exigées. Écoutons parler cet original de Dolet:
Amicam volo non nimis decoram,
Ne vultu moveat procos salaces;
Eamdem volo sat tamen decoram,
Ne me a se arceat, et fuget coactum
Deformi nimium et nigrante vultu.
Eamdem volo comitate plenam,
Facundam, improbulam in toro: at modestam
Torum extra. Sit et illa tota facta
Ad meum ingenium: quod ipse nolim,
Nolit; sed velit id, velim quod ipse.
Talem, blanda Venus, volo, da amicam[23].
[22] Jean Voulté, dit _Vulteius_, poëte latin et
professeur à Toulouse, naquit à Reims vers le
commencement du seizième siècle. Il mourut le 30
décembre 1542, tué par un homme qui avait perdu un
procès contre lui. Ce misérable, pour se venger, le
fit tomber dans un guet-apens, et lui porta un coup
mortel dans la mamelle gauche. Vulteius avait pris pour
modèle Jean Second, auquel il est resté bien inférieur.
J’aurai souvent à parler de lui dans le courant de mon
travail.
[23] _Carm._, I, 19.
«Une maîtresse?... oui... j’en veux une: mais pas trop belle, de
peur que sa beauté ne remue la lubricité des galants. Pourtant, je
la veux assez belle, pour que son aspect hideux, son visage noir et
difforme, ne me fassent pas fuir à tous les diables. Je la veux, en
outre, pleine d’amabilité, charmante dans la conversation, folâtre
dans le tête-à-tête, réservée hors de là. Qu’elle soit faite au moule
de mon caractère; qu’elle veuille ce que je voudrai, et ne veuille
pas ce que je ne voudrai pas non plus. Douce Vénus, accorde-moi une
maîtresse dans ce genre-là, et je serai content.»
Maître Estienne n’était pas dégoûté, comme on voit. Au surplus, tout
cela nous prouve que, payant tribut à jeunesse, il trempa d’abord
ses lèvres dans la coupe de Circé, pour parler le style de son
temps. Mais son âme était trop altérée d’infini, pour étancher sa
soif à cette source impure; et puis, il avait un coup d’œil trop
perçant, pour ne pas découvrir bientôt la lie au fond du vase.
Pareil à l’Hercule antique, il se trouva placé, un beau jour, entre
la double sollicitation de la volupté et de la vertu[24], de Vénus
l’enchanteresse et de Minerve la sainte. Il prit le parti des héros, il
se décida pour Minerve. Dès lors, il ne rechercha plus d’autres faveurs
que celles de la science, cette austère maîtresse, toujours belle,
toujours jeune, toujours fidèle. Il exprime lui-même, avec son énergie
coutumière, la ferveur de sa conversion, dans une boutade originale
dont le titre est ainsi conçu: _Venerem a se aufugere jubet_, ce qui
veut dire en français familier: _Il envoie promener Vénus_. La pièce
est vraiment trop curieuse pour ne pas être citée _in extenso_, texte
et traduction:
[24] Voir, dans les _Mémoires de Socrate_, par
Xénophon, le fameux apologue de Prodicus.
Frustra, Venus, mihi jecur tentas novo
Igne: ad tuas obdurui
Flammas; nihil tecum mihi isto tempore
Commune certe est. Impetus
Cæcæ juventæ dum ferebat, et calor
Ætatis effrenæ, tuis
Plus forte, quam castum decebat, parui
Jussis; fuit gratum improbo
Amore vinci. At alter ignis jam occupat,
Diu nimis qui canduit
Incendio tuo; alter ignis me occupat,
Ignis pudicæ Palladis,
Sanctusque litterarum amor, decens amor;
Mihi furit, furit mihi
Ille in medullis Palladis decens amor.
Quem nec pharetratus puer,
Nec tu dolis ullis repelles, ut locum
Spurcis relinquat lusibus.
Abi in malam crucem, dea impudica; abi,
Mortalium pestis fera.
Quod nunc nisi actutum uspiam te conferas,
Ac desinas lacessere,
Erit tibi res cum cruento Gorgonis
Vultu, quem habet tectum ægide
Pallas. Quid? an vim numinis tanti feres,
Imbellis et mollis dea[25]?
«A quoi bon, Vénus, attaquer mon cœur par un nouveau feu? Je me
suis endurci contre tes flammes. Certes! je n’ai plus rien, à
présent, de commun avec toi. Tant que m’emportaient la fougue d’une
aveugle jeunesse et la chaleur d’un âge sans frein, j’ai peut-être,
plus qu’il ne convenait à la chasteté, servi sous ton empire: il
m’était doux d’être vaincu par ce coquin d’Amour. Mais aujourd’hui
je sens qu’un autre feu me maîtrise, moi qu’embrasa trop longtemps
ton incendie; un autre feu me maîtrise, le feu sacré de la pudique
Pallas. Ni ton enfant porte-carquois, ni toi-même par aucune ruse,
rien ne pourrait le chasser de mon âme, lui faire céder la place
aux sales polissonneries. Va te faire pendre, déesse impudique; va,
cruelle peste des mortels. Si tu ne décampes sur l’heure, pour t’en
aller au diable; si tu ne cesses de me harceler, tu auras affaire
au sanglant visage de la Gorgone, que tient caché sous son égide...
qui?... Pallas!... Eh bien! tiendrais-tu jamais tête à si grande
divinité, toi, lâche et flasque déesse?»
[25] _Carm._, II, 56.
O mon noble Estienne! tu avais raison, tu avais cent fois raison dans
ta généreuse colère. Ames artistes, mâles natures, qui, comme lui,
voulez vivre de la grande vie de l’intelligence, répétez, répétez
sans cesse un pareil anathème. Oui! répétez sans cesse, avec le géant
scientifique du seizième siècle:
Arrière la volupté terrestre et ses amorces fallacieuses! Arrière
l’amour terrestre et ses spasmes énervants, et ses furieux désirs,
toujours inassouvis! Arrière tout ce désespoir, arrière tout ce néant!
_Abi in malam crucem, dea impudica!_
Sur ce globe de boue, dans ce monde de misères et de
déceptions,--soyez-en tous bien convaincus, jeunes hommes qui pouvez me
lire,--il n’y a qu’une passion qui soit digne des grands cœurs: c’est
le culte de la pensée, la religion de l’étude, l’amour saint du travail!
Poursuivants aveugles de l’introuvable moitié de votre âme, il n’y a
qu’une maîtresse, ici-bas, qui ne trahisse jamais ses adorateurs: c’est
la science!
Amour de la science! amour sublime et divin! tu es le seul, et je dis
vrai, qui s’accroisse avec le temps; le seul qui, dans l’objet aimé,
fasse découvrir tous les jours des perfections nouvelles; le seul
enfin, sur la terre, où l’on n’arrive jamais au bout de la jouissance
et de l’illusion[26]!
[26] Écoutez encore, à cet égard, la grave parole d’un
maître, de celui que Chateaubriand a surnommé l’_Homère
de l’histoire_:
«L’étude sérieuse et calme n’est-elle pas là?... Avec
elle on traverse les mauvais jours sans en sentir
le poids, on se fait à soi-même sa destinée, on use
noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et ce que je
ferais encore, si j’avais à recommencer ma route; je
prendrais celle qui m’a conduit où je suis. Aveugle
et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je
puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas
suspect: il y a au monde quelque chose qui vaut mieux
que les jouissances matérielles, mieux que la fortune,
mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la
science.»
(Augustin THIERRY, _Dix Ans d’études historiques_,
préface.)
On trouvera peut-être, à ce propos, que je mets beaucoup trop de
chaleur dans mon style d’historien. Une simple page de biographie, me
diront certains lecteurs, ne doit pas s’écrire absolument sur le ton
d’un dithyrambe. Je le sais. Mais j’ai le malheureux défaut de penser
avec le cœur, plus souvent encore qu’avec la tête. Après tout, on ne
peut exiger de moi qu’une chose, amplement suffisante à elle
seule, pour donner sa raison d’être au présent travail: je veux
dire, l’exactitude la plus scrupuleuse dans le narré des faits.
Cette chose-là, je puis la garantir d’avance, autant que dix années
d’études sur Dolet me donnent le droit de parler ainsi. Quant au
reste, appréciation plus ou moins calme des événements que je raconte,
sympathie plus ou moins vive pour mon héros, tout cela me regarde...
d’autant plus qu’il sera toujours facile de n’en prendre que ce qu’on
voudra.
Les pièces de vers que j’ai citées plus haut ont, à mes yeux du moins,
une franchise d’allure, un _primesaut_ d’expression, en un mot, une
originalité bien rare parmi les poëtes latins modernes. Il me semble
qu’elles peignent leur homme des pieds à la tête; on y retrouve Dolet
tout entier; c’est bien là son caractère âpre, brusque et hardi. Malgré
cela, le croirait-on? son talent poétique a été complétement nié
par quelques écrivains, entre autres Buchanan et les deux Scaliger,
Jules-César surtout. Pour commencer par Buchanan, il a décoché, ou
plutôt _asséné_ à notre Estienne les deux épigrammes suivantes... qui
ressemblent à des épigrammes, comme des massues ressemblent à des
flèches. Voici la première:
Carmina quod sensu careant, mirere, Doleti?
Quando qui scripsit carmina, mente caret.
«Pourquoi s’étonner que les vers de Dolet manquent de sens? L’auteur
en avait-il?»
Et voici la seconde, d’un genre aussi fort:
Verba Doletus habet (quis nescit?) splendida: verum
Splendida nil præter verba Doletus habet.
«Dolet, personne ne l’ignore, a des mots splendides: mais... c’est
tout.»
Comme c’est méchant!
Au surplus, je dois laisser au lecteur à décider, d’après les vers
latins de Dolet que j’ai déjà transcrits, et d’après ceux que je
transcrirai encore toutes les fois que l’occasion s’en présentera,
si réellement il a _manqué de sens_, lui aussi bien que sa muse, et
si vraiment il n’avait pour tout bagage que des _mots splendides_.
Passons au terrible autocrate de l’empire littéraire, Scaliger Ier,
dit Jules-César! Si nous voulons bien l’en croire sur parole, Dolet a
faussé, corrompu, _vicié_ l’iambe latin (_Doletus iambos vitiavit_).
Aussi, déchaîne-t-il à ses trousses l’iambe lui même, l’iambe
personnifié. Gare à toi, pauvre poëte!
Age, age, age, Iambe, Iambe, tete suscita:
Pete, cæde, rape, trahe, contrucida, dissipa.
Adsum, minaci luridum metum manu,
Et angue cinctam flammeo linguam gerens.
Sic me Doletum vividum, et sævum, et trucem,
Elanguidum fecisse? nec micam salis
Tuæ indidisse inconditæ farragini?
Ille exsul abs te factus, et tuis procul
Ineptiis asello ineptioribus,
Redeo tibi hostis acer, edicens: Canis,
Ne me lacessas. Namque de nugis tuis
Quod sentiant emunctiores judices,
Quibus acre acetum tersit anfractum aurium,
Audire par est. Ii furentem insaniam,
Atrum sine igne ac luce te fumum vocant,
Et corticem medullæ inanis putridum.
At te catelli, barde, mirantur tui,
Linguntque purulenta carcinomata,
Lactuca labias ut habeat pares sibi.
«Allons, allons, allons, Iambe, Iambe, réveille-toi: attaque, frappe,
saisis, entraîne, tue, anéantis. Me voici! d’une main menaçante, je
porte avec moi la crainte livide, et un serpent de feu s’entortille
autour de ma langue. Moi si vif, si fougueux, si farouche, est-il
possible, Dolet, que tu m’aies énervé à ce point-là! Quoi! tu n’as
pas même fourré un grain de sel dans ton incroyable salmigondis! Je
m’étais exilé loin de toi, loin de tes inepties plus ineptes que
toute la bêtise de l’âne; mais je te reviens, ennemi plus acharné
que jamais, et je te dis: Chien, laisse-moi tranquille! Car veux-tu
savoir ce que pensent de tes balivernes les juges dont le goût
est le plus fin, dont l’oreille est la plus délicate? Écoute...
Folie furieuse, fumée noire sans feu ni lumière, voilà comment ils
t’appellent; ils te nomment encore écorce pourrie vide de moelle.
Dogue stupide! tu n’as pour admirateurs que les roquets de ta suite;
ceux-là viennent lécher tes abcès purulents, en vertu du principe:
Qui se ressemble s’assemble.»
Que l’on prononce entre Scaliger et Dolet[27]: c’est
tout ce que je puis dire, car il me répugnerait de discuter
sérieusement une critique formulée en termes semblables. Ce ne sera pas
la dernière fois, du reste, que nous aurons à surprendre le gracieux
Aristarque en flagrant délit de mensonge, d’injustice et d’animosité
brutale.
[27] Ses vers latins, suivant la remarque de Bayle, ont
paru dignes à Gruter d’être insérés dans les _Délices
des poëtes français_; et, ajoute ce judicieux critique,
«s’ils ne sont pas excellents, ils sont encore moins
dans le degré d’imperfection où Jules-César Scaliger
les représente».
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