CHAPITRE III.

Retour en France.--Dolet à Toulouse.--Son premier emprisonnement et

son expulsion.

De retour en France avec du Bellay, vers 1530, Dolet poursuivit avec

un redoublement d’activité ses chères études cicéroniennes. Déjà nous

le voyons recueillir les matériaux qui l’aidèrent depuis à rédiger ses

deux immenses volumes de _Commentaires sur la langue latine_, prodige

effrayant de patience et d’érudition.

Absorbé dans cet énorme travail, il avait fini par oublier totalement

le soin de son avenir. Ses amis, plus positifs, y songèrent à sa place.

Langey, le premier, lui conseilla l’étude du droit, comme un moyen plus

direct et moins chanceux que la littérature, d’arriver à une position

dans le monde. Humblement docile à des conseils qui lui paraissaient

dictés par la sagesse, et ne pouvant prévoir ce qui l’attendait

pour les avoir suivis, le pauvre Dolet s’arracha, en soupirant, à

ses bienheureux tête-à-tête avec l’antiquité latine, et se rendit à

Toulouse, dans le courant de l’année 1531. Le prélat, son protecteur,

lui fournit tous les secours pécuniaires dont il pouvait avoir besoin

dans cette nouvelle phase de son existence[28].

[28] On en trouvera la preuve dans les lettres et les

poésies qui suivent ses _Orationes in Tholosam_, p. 136

à 139 et 204.

Toulouse possédait, à cette époque, une école de droit d’une célébrité

littéralement européenne. On y voyait affluer, comme à une métropole de

lumières, des étudiants de toute langue et de toute patrie. Le concours

d’une multitude aussi peu homogène avait nécessité l’établissement d’un

certain nombre de sociétés, que composaient respectivement ceux d’une

même nation[29]. Les Français et les Aquitains s’étaient organisés

d’abord de cette manière; les Espagnols, et successivement tous les

autres étrangers, ne tardèrent pas à suivre cet exemple. Une fois ces

différentes associations constituées, chacune d’elles s’était choisi

un jour pour fêter le saint qui lui servait de patron. De plus, toutes

avaient leur chef: à lui seul était dévolu le droit de convocation;

il était chargé de défendre, en toute occurrence, les intérêts et

les priviléges de ses compatriotes; en un mot, il était leur conseil

vivant, leur tribun du peuple, leur défenseur toujours sur la brèche.

Par une réminiscence entièrement romaine, les assemblées se faisaient

par centuries; et des questeurs, nommés à la pluralité des voix,

exigeaient des membres de chaque centurie la cotisation à laquelle ils

s’étaient engagés. Le jour de la fête du saint patron, un orateur,

élu dans le sein de la société, prononçait un discours, dans lequel

il célébrait la mémoire des sociétaires que la mort avait fait

disparaître dans le courant de l’année. C’était encore un souvenir de

l’âge antique. Songeant à payer un tribut de gloire à leurs compagnons

d’armes, aux jeunes braves qu’ils avaient vus succomber à leurs côtés

ou à leur tête, sur le champ de bataille de la science, ces héroïques

écoliers s’étaient rappelé, sans doute, le discours de Périclès en

l’honneur des Athéniens morts pendant la guerre du Péloponnèse.

[29] J’emprunte ce détail et ceux qui vont suivre

au discours préliminaire de Simon Finetius, sur les

_Orationes Doleti in Tholosam_.

Ah! je le déclare sans crainte, lorsqu’à la solennelle revue un de

ces conscrits de la pensée faisait défaut à l’appel, l’orateur chargé

de l’éloge funèbre aurait pu répondre à sa place, comme plus tard on

répondait au nom de la Tour d’Auvergne: «Mort au champ d’honneur!»

De telles réunions, comme on le pense bien, éveillèrent vivement

l’attention soupçonneuse du pouvoir. Aussi, le parlement de Toulouse

saisit-il, avec un empressement inflexible, l’occasion de quelques

légers désordres dont les étudiants s’étaient rendus coupables, pour

proscrire en masse leurs associations.

Je vous laisse imaginer si, à cette nouvelle inattendue, l’irritation

fut grande parmi toutes ces jeunes têtes! Les Français, surtout, se

signalèrent par leurs énergiques protestations, par leur véhémence

oppositionnelle. Au mépris des sévères injonctions du parlement, ils

continuèrent, comme par le passé, l’observance exacte de leurs statuts.

Sur ces entrefaites, notre Estienne arrivait à Toulouse. Sa réputation

naissante, la vigueur déjà connue de son caractère, le firent

accueillir avec enthousiasme par ses bouillants compatriotes. Presque

aussitôt, il fut élu d’une voix unanime orateur de la nation de France:

distinction aussi honorable que périlleuse! Impatient de la justifier

de prime abord et d’une manière éclatante, il prononça publiquement,

le 9 octobre 1532, un discours dont la hardiesse ne tarda pas à lui

devenir fatale. Dans cette verte harangue, le jeune et intrépide

orateur exaltait les Français avec un patriotisme dithyrambique; tandis

qu’en sens contraire, il accusait Toulouse de barbarie, et frondait

avec emportement l’acte arbitraire du parlement de cette ville.

«A moins de vivre exilé à l’autre bout du monde, s’écriait-il dans

son audacieuse catilinaire, personne n’ignore quelle affluence

de jeunes gens et d’hommes de tout âge l’étude du droit attire à

Toulouse, des pays les plus divers et les plus éloignés. Et puisque,

arrachés des bras qui leur sont chers, ils se trouvent en présence

de visages étrangers, puisqu’ils ont quitté le toit natal pour

des demeures inconnues, et la société des humains pour celle des

barbares (au fait, pourquoi hésiterais-je à les stigmatiser du nom

de barbares, ceux qui préfèrent la sauvagerie primitive à la libre

pensée qui crée l’homme?); enfin, puisqu’ils ont émigré d’amis à

ennemis, le consentement unanime des dieux immortels et des hommes

n’approuve-t-il pas que l’amour de la patrie, que cette tendresse

réciproque qui date du berceau, s’établisse entre eux de Français à

Français, d’Italien à Italien, d’Espagnol à Espagnol? N’ont-ils pas

le droit, au nom de cet amour éternel, de s’unir, de s’embrasser, de

ne former respectivement qu’un seul corps? Non!... Car là-dessus le

parlement s’inquiète, Toulouse tout entière est en ébullition. De là

viennent ces tragédies dont nous sommes les héros, de là ces décrets

officiels qui nous poursuivent, de là ces sentences prétoriennes qui

nous accablent. Et quel est notre crime, après tout? Notre crime,

c’est de nous unir, de vivre ensemble comme bons compagnons, de

nous secourir mutuellement comme frères. Dieux immortels! dans quel

pays sommes-nous? Chez quelles gens vivons-nous? La grossièreté des

Scythes, la monstrueuse barbarie des Gètes, ont-elles fait irruption

dans cette ville, pour que les pestes humaines qui l’habitent,

haïssent, persécutent et proscrivent ainsi la sainte pensée[30]?»

[30] _Doleti in Thol. orat. prima_, p. 6 et 7.

Ce devait être un curieux spectacle que de voir le fougueux humaniste

s’agiter sur son estrade, au milieu d’une assemblée silencieuse et

stupéfaite; que de l’entendre dérouler, en périodes cicéroniennes, en

phrases d’une sonorité toute latine, son acerbe et nerveuse invective.

Un témoin oculaire, Simon Finet (_Finetius_), ami intime de Dolet, nous

rendra en quelques mots l’effet inouï que dut produire une pareille

scène:

«Comme orateur, écrit-il à Cottereau[31], leur ami commun, notre

Estienne est hors de pair. Son débit fait succéder tour à tour la

douceur et la gravité; geste éloquent, physionomie expressive, organe

d’une souplesse variée comme le sujet, il a tout pour lui. A quoi

bon insister là-dessus? Vous l’avez entendu vous-même, tonnant du

haut de sa tribune; et vous savez aussi bien que moi quel silence

d’admiration planait alors sur tout l’auditoire![32]»

[31] J’aurai souvent à parler de ce personnage dans le

cours de mon travail, et je vais dès à présent le faire

connaître à mes lecteurs.

Claude Cottereau naquit à Tours, au commencement du

seizième siècle. Il s’acquit une grande réputation

comme jurisconsulte, et, par la suite, ayant embrassé

l’état ecclésiastique, obtint un canonicat à Notre-Dame

de Paris, où il mourut vers 1560. Outre sa science du

droit, il possédait à fond le grec, le latin et même

l’hébreu.

Dans sa jeunesse, il avait composé l’ouvrage suivant:

_De Jure et Privilegio militum libri tres, et de

Officio imperatoris liber unus._ «Du droit et privilége

des soldats, trois livres; et du devoir du général, un

livre.»

Il en confia le manuscrit à Dolet, qui l’imprima en

1539, in-fol., et le dédia, par une belle épître

latine, au cardinal Jean du Bellay.

[32] Lettre de Simon Finet à Claude Cottereau (_Simon

Finetius Claudio Cotteræo salutem_), en tête des

_Orationes duæ in Tholosam_.

Redoublant d’énergie et de colère, à mesure qu’il avançait dans son

discours, s’enivrant pour ainsi dire de ses propres paroles, et comme

fouetté sans cesse par le bruit des applaudissements, Dolet continuait

en ces termes:

«Ne reconnaissez-vous pas, à cette marque, la grossièreté manifeste,

la méchanceté scandaleuse de ces gens-là? Ce foyer de mutuel amour

que la nature avive sans cesse dans nos cœurs, ils ont voulu

l’éteindre; cette fraternité que les dieux mêmes nous inspirent,

ils ont voulu l’étouffer; ce droit de libre réunion que toutes les

sympathies nous accordent, ils ont voulu l’anéantir! S’il faut

proscrire impitoyablement toute association d’étrangers, pourquoi

donc, en vertu d’un arbitraire et d’une tyrannie semblables, ces

mêmes associations ne sont-elles point prohibées à Rome et à Venise?

Bien au contraire, à Venise comme à Rome, Français, Allemands,

Anglais, Espagnols, Dalmates et Tartares, ceux mêmes dont la croyance

est diamétralement opposée à la nôtre, Turcs, Juifs, Arabes ou Mores,

enfin les représentants de toutes les races du monde, conservent

intactes leurs lois et leurs franchises nationales, et se réunissent

librement et sans blâme. Malgré la divergence radicale des opinions

religieuses, les nations que nous appelons barbares observent envers

nous le même droit des gens: les Turcs[33], notamment, laissent

les chrétiens s’assembler entre eux sans la moindre opposition;

ils ne font violence à personne; ils souffrent que les étrangers

s’organisent à part, et leur permettent de se régir eux-mêmes d’après

une législation spéciale. Il n’en est pas ainsi des magistrats

toulousains: nous pratiquons avec eux la même religion; nous vivons

soumis au même gouvernement; nous parlons à peu près la même

langue[34]. Eh bien! toutes ces considérations ne les empêchent pas

de nous traiter en étrangers, que dis-je? en ennemis! et de nous

interdire, contre toute justice divine et humaine, le privilége

de l’association, le bonheur de l’amitié. Qui ne verrait dans de

semblables actes des hallucinations de gens ivres plutôt que de

sobres décisions, des accès de folie furieuse plutôt que des oracles

de sagesse? Qu’ils nous produisent donc, ces superbes autocrates qui

s’arrogent une autorité absolue dans l’empire du droit, soit une

loi des Douze Tables, soit un article des coutumes provinciales,

soit un sénatus-consulte emprunté aux cinquante livres des Pandectes

ou au volumineux recueil de Justinien, soit un plébiscite, soit

un décret prétorien, soit un rescrit de jurisconsulte, soit enfin

un édit royal, qui jamais ait prohibé une amicale et honorable

corporation[35].»

[33] On le voit: ces pauvres Turcs n’ont jamais eu,

vis-à-vis des _giaours_, l’intolérance farouche que

tant de bonnes âmes leur supposent _chrétiennement_. Le

fait curieux que Dolet invoque à l’appui de sa thèse,

reçoit, des événements auxquels nous avons assisté

naguère, un véritable cachet d’actualité.

[34] Les Toulousains parlaient la _langue d’oc_;

Estienne était un enfant de la _langue d’oil_. A

l’époque où ce discours fut prononcé, la différence, je

dirais presque l’hostilité entre les deux dialectes,

devait encore se faire sentir très-fortement.

[35] _Orat. prima in Thol._, p. 9 et 10.

En s’exprimant de la sorte, l’étudiant orléanais apportait le

premier fagot à l’horrible bûcher qui devait le dévorer plus tard.

Il y eut contre l’audacieux un déchaînement terrible de la part des

amours-propres de province qu’il avait si rudement froissés. Toutes

ces laves méridionales débordèrent. Un certain Pierre Pinache (_Petrus

Pinachius_)[36], orateur de la nation d’Aquitaine, se leva lorsque

Dolet eut fini de parler, et riposta par un discours aussi violent pour

le moins que celui de notre humaniste.

[36] Niceron prétend que ce Pinache était Toulousain;

mais Dolet l’appelle Gascon (_In Petrum Pinachium

Vasconem_, p. 129 des _Carmina_), et Simon Finet le

qualifie de même, dans sa préface aux deux harangues

contre Toulouse.

Il défendit, avec cette pieuse fureur dont l’apologiste du bourreau,

Joseph de Maistre, a donné tout à la fois la définition et l’exemple,

avec cette _rage sainte qui n’a pas de nom_, l’honneur attaqué des

magistrats et des citoyens de Toulouse, et s’efforça de justifier le

sénat auguste dont l’irrévérent Estienne avait tenté d’infirmer l’arrêt.

Dolet répliqua, cela va sans dire; il prit corps à corps ce

malencontreux Pinache; il le tordit, il le terrassa sous son ironie

implacable.

«Tu m’as posé, lui répondait-il entre autres choses, cette question

vraiment triomphante: Qui donc s’avise d’attaquer les décrets de

notre parlement? Qui donc ose assumer sur sa tête la responsabilité

d’un tel attentat? En parlant ainsi, tu as cru me tenir au pied du

mur, et me fermer à jamais la bouche. Redoublant alors de haine

et de fureur, tu m’as en quelque sorte accusé de haute trahison,

de lèse-majesté divine et humaine; et tu as gracieusement conclu,

soit à me faire décapiter, soit à me précipiter du haut d’un roc,

soit à me coudre dans un sac et à m’envoyer au fond de ta Garonne.

Attends, mon brave! je vais te rendre la pareille; seulement, je

serai plus humain, plus chrétien que toi. Je te le demande à mon

tour, qui donc se pose en défenseur du parlement? Qui donc prétend

venger l’honneur de ce noble corps? C’est toi, terrible Pinache!...

Approche, valeureux champion! Viens me terrifier sous le double

éclair de tes yeux caves et féroces; tourne contre moi ta face

de bête fauve, ta barbe de satyre velu; déchire-moi de ta bouche

impudente, couvre-moi de ta bave impure; et, pour en finir d’un seul

coup, fais-moi traîner dans les cachots de cette bonne ville. C’en

est fait! mon arrêt de mort est prononcé; voilà le licteur, voilà le

bourreau, voilà l’instrument du supplice... N’est-ce pas à pouffer

de rire? Regardez-le bien: nouveau Fabius, enlevé à sa charrue des

enfers, il va rétablir les affaires de Toulouse, non plus par la sage

temporisation du Cunctator, mais par l’effronterie de sa langue de

vipère; nouveau Marcus Tullius, il va sauvegarder contre mon complot

catilinaire l’amplitude et l’autorité du sénat. Va, Pinache! pour

prix d’un tel exploit, les comices par centuries t’élèveront

à la dignité de consul: à toi le triomphe, à toi la statue d’or du

Forum. Courage, intrépide Gascon! frappe, redouble, achève-moi. La

postérité tombera de stupeur aux pieds de ta gloire; l’admiration

du monde entier te portera jusqu’aux cieux; ton nom brillera d’une

auréole immortelle, et jamais l’oubli jaloux n’obscurcira de sa

rouille tes nobles efforts[37].»

[37] _Orat. sec. in Thol._, p. 33 à 36.

Ce pauvre diable de Pinache avait eu, à ce qu’il paraît, la malheureuse

idée de reprocher à Dolet le fanatisme de sa religion cicéronienne. Il

aurait mieux fait de se taire.

«Je rirais de bon cœur de toutes tes inepties, lui rétorqua son

adversaire avec sa voix cinglante et moqueuse, si je n’avais à rire,

avant tout, de la plus grosse, de la plus énorme: je veux parler

de la stupidité incroyable avec laquelle, en voulant rabaisser

mon mérite littéraire, tu n’as fait que l’exalter par delà toutes

mes espérances. Tu as cru m’écraser sous une mortelle injure, en

m’appelant un _religieux imitateur de Cicéron_. Dieux immortels!

c’est le plus beau jour de ma vie, que ce jour où ton illustre

témoignage me garantit enfin cette gloire, objet de ma plus fervente

ambition, dès mon enfance; ce beau rêve, que ma pudeur d’écrivain,

que la conscience de mon faible talent me défendaient encore de

croire réalisé. Ah! je suis au comble de la joie! Tu m’as accordé le

seul but de mes désirs, de mes études, de mes labeurs. De ton propre

aveu, mon style paraît calqué sur celui de Cicéron; c’est-à-dire

(je n’en demande pas davantage) que je reproduis une ombre de cette

perfection souveraine, sans que je prétende, pour cela, rivaliser

d’éloquence avec un homme qu’il est bien permis d’admirer, qu’il

est tout à fait loisible d’imiter, mais à la taille duquel il est

impossible de jamais atteindre[38].»

[38] _Orat. sec. in Thol._, p. 33 à 36.

Désespérant de vaincre Estienne, en continuant de le combattre avec

l’arme de la parole, Pinache, pour être plus sûr d’avoir raison, le

dénonça au parlement comme séditieux et luthérien; en un mot, si

l’on veut bien me permettre d’employer ici l’expression moderne, il

le représenta comme un _révolutionnaire_ dangereux. Tout ce que la

jalousie littéraire, stimulée par la haine la plus implacable et la

vanité la plus profondément blessée, peut ourdir d’ignoble en fait

d’artifices et de calomnies, fut mis en œuvre par cet homme et ses

acolytes contre l’imprudent Dolet.

Ces lâches menées aboutirent au résultat que chacun pouvait prévoir.

Un beau jour, l’orateur de la nation de France se vit appréhendé au

corps et conduit dans les prisons de Toulouse, par ordre du juge-mage

Dampmartin, le 25 mars 1533.

La Monnoye assurait d’abord que Dolet, à cette occasion, avait été

honteusement promené par les carrefours de Toulouse; et il citait, à

l’appui de son assertion, la strophe suivante de Dolet lui-même, dans

la pièce qu’il adresse au juge-mage Dampmartin:

Nullum me scelus in vincula conjici

Poscebat, neque per compita turpiter

Duci, ut qui impius ense

Patris foderit ilia.

«Aucun crime n’exigeait que je fusse jeté dans les fers, ni conduit

ignominieusement par les carrefours, comme un misérable qui aurait

creusé, à coups de poignard, le sein de son père.»

On ne tarda pas à faire sentir au savant dijonnais l’erreur dans

laquelle il était tombé; c’est lui-même qui nous l’apprend, avec sa

franchise et sa rondeur bourguignonnes:

«Un illustre Orléanois, dit-il, a pris de là occasion de m’écrire

que l’endroit de l’ode citée ne marquoit nulle autre injure faite à

Dolet, que d’avoir été honteusement conduit par les rues en prison,

ce que deux lettres du même auteur à Jacques de Minut, premier

président au parlement de Toulouse, confirmoient; dans la première

desquelles s’étant plaint de son emprisonnement à ce magistrat, il en

obtint un prompt élargissement, dont il le remercia par la seconde,

sans que dans l’une ni dans l’autre il ait fait la moindre mention de

cette ignominieuse promenade dont j’ai parlé.»

L’auteur de l’article _Dolet_, dans la _Biographie universelle_, est

allé bien plus loin que La Monnoye, à propos de supposition gratuite

et de fantaisie anecdotique. Sans prendre la peine d’en fournir aucune

preuve, il affirme gravement que Dolet fut conduit dans les grandes

rues de Toulouse, pour y faire _amende honorable_. Et c’est ainsi que

l’on écrit l’histoire... dans la _Biographie universelle_.

Revenons à notre héros. Le voilà donc entre les mains de messieurs

de la justice. Pauvre Estienne! c’est alors que commence pour lui

cette longue série d’emprisonnements qui a fait dire à l’un de ses

innombrables ennemis, à François Floridus, que la prison était la

PATRIE DE DOLET[39].

[39] Dans un opuscule latin publié à Rome en 1541,

in-8º, et qui porte le titre suivant: _Adversus Doleti

calumnias_, «Contre les calomnies de Dolet». Il en sera

question plus loin, quand je parlerai de la querelle

des cicéroniens.

Sa situation menaçait de devenir critique. Il avait violemment attaqué,

dans son dernier discours, les superstitions plus que puériles de la

population toulousaine, en s’écriant avec toute son audace de jeune

homme:

«Cette ville, qui s’arroge avec tant d’ineptie le monopole de

la vraie foi; cette ville absurde, qui se pose en flambeau du

catholicisme, examinons, en passant, jusqu’à quel point sa prétention

est fondée à cet égard...

«J’invoque ici votre assentiment sincère, continuait-il en faisant un

appel direct à ses auditeurs, et je ne crois pas que vous songiez à

me démentir, quand je vous dirai que Toulouse en est encore aux plus

informes rudiments du culte chrétien, et qu’elle est même entièrement

adonnée aux ridicules superstitions des Turcs. Comment qualifier, en

effet, cette cérémonie qui a lieu tous les ans, le jour de la fête de

saint Georges, et qui consiste à faire neuf fois le tour de l’église

sur des chevaux lancés au galop?... Que pensez-vous de cette croix

qu’à de certains jours on plonge dans la Garonne, comme pour amadouer

un Eridan, un Danube, un Nil quelconque, ou le vieux père Océan? Que

signifient ces vœux adressés au fleuve, soit pour en obtenir un cours

paisible, soit pour se préserver d’une inondation? Que veulent dire,

en été, quand la sécheresse fait désirer la pluie, ces statues de

saints, ces magots de bois pourri, que des enfants promènent par la

ville?... Et cette ville, si honteusement ignare en fait de religion

véritable, cette ville ose imposer à tous un christianisme de sa

façon, et traiter d’hérétiques les libres esprits qui n’en veulent

pas[40]!...»

[40] _Orat. sec. in Thol._, p. 56 à 58.

De tout cela, il était résulté pour l’étudiant une accusation de

luthéranisme, et c’est à quoi, sans doute, il a fait plus tard allusion

dans ses _Commentaires_, t. 1, col. 20, où il s’exprime ainsi:

«Les Toulousains (que les dieux les maudissent, eux et toutes les

pestes humaines qui leur ressemblent!) les Toulousains se sont

déchaînés auprès du roi, contre le discours dans lequel je tançais

leurs superstitions. Ils saisissaient là une superbe occasion de me

calomnier, moi, Dolet; mais leur malveillance et leurs criminels

efforts ont été facilement reconnus par le roi, grâce à la finesse

de son jugement, à son équité souveraine, à la justice toute

particulière dont il fait preuve envers les innocents. Il n’a donc

pas voulu que leur inique délation fût cause de ma perte. Qui ne

serait pas, en effet, écrasé par la fausse accusation des envieux,

si le pouvoir ne couvrait les innocents de son égide, et ne veillait

à leur honneur et à leur salut? Qui ne serait pas sans cesse sous le

coup d’un fléau, qui n’aurait pas toujours sur la tête une calamité

suspendue, si la prudence et la sagesse de ceux qui nous gouvernent

ne confondaient les viles intrigues des méchants?»

Hélas! on le verra bientôt, l’_égide du pouvoir_ ne protégea pas

longtemps notre malheureux Dolet; le sceptre sauveur ne tarda pas à se

changer en massue.

Du reste, Estienne avait pressenti lui-même la dénonciation dont il

vient de nous parler. En voici la preuve:

«Personne de vous ne l’ignore, disait-il aux auditeurs de son

second discours, la révolution dont Luther s’est fait récemment le

promoteur dans le sein de la république chrétienne, a soulevé partout

de violentes animosités; c’est au point que, vis-à-vis du plus grand

nombre, elle ne peut avoir pour fauteurs que des esprits turbulents,

et poussés par une détestable manie d’innovation. Vous savez aussi

que, plus on s’élève au-dessus du vulgaire par l’intelligence et par

le cœur, par le génie et par la science, plus cet ignoble vulgaire

est prompt à vous suspecter de luthéranisme. Saisissant cette

occasion d’assouvir leur haine contre les studieux et les doctes,

que d’érudits illustres les furies de Toulouse n’ont-elles point

cherché à faire périr! A cette assertion de ma part, je vois déjà les

sycophantes de cette ville grincer des dents contre moi, et couver

à mon sujet mille pensées de haine; j’entends déjà leurs atroces

menaces; je les sens, je les devine autour de moi, préparant dans

l’ombre mon exil ou ma mort[41]!»

[41] _Orat. sec. in Thol._, p. 54 à 56.

L’année d’auparavant, un drame horrible s’était accompli à Toulouse, et

une accusation de luthéranisme, analogue à celle qui pesait alors sur

Dolet, en avait été l’occasion et le prétexte. Un savant professeur,

Jean Caturce, de Limoux, compromis dans sa ville natale à la suite

de certains discours qu’il y avait tenus, en 1531, le jour de la

Toussaint, avait pris le parti de se retirer à Toulouse, où il obtint

presque aussitôt une chaire de droit. La veille du jour des Rois de

l’année 1532, quelques amis l’invitèrent à manger avec eux le gâteau

traditionnel. Il accepta, mais à une condition; c’est qu’au lieu de

crier, suivant l’habitude en pareille circonstance: _Le roi boit!_ ses

compagnons de table feraient entendre cette formule, beaucoup plus

chrétienne, suivant lui: _Jésus-Christ règne dans nos cœurs!_

Il exigea, en outre, qu’avant de se séparer, toutes les personnes

qui avaient pris place à ce banquet épiphanique d’un nouveau genre,

portassent, à tour de rôle, une espèce de _toast_ édifiant. Le sien lui

coûta la vie. Parmi les convives, se trouvaient à son insu des affidés

de la police toulousaine, qui, au sortir de là, coururent le dénoncer

comme luthérien. Caturce, arrêté presque immédiatement, témoigna

d’abord quelque faiblesse; il parla même un instant de rétractation.

Mais il ne tarda pas à rougir de sa pusillanimité, et maintint

hardiment la profession de foi évangélique qui l’avait fait décréter de

prise de corps. En conséquence, il fut brûlé vif comme hérétique, sur

une des places publiques de Toulouse, au mois de juin 1532.

Je ne surprendrai personne, en ajoutant que la religion officielle ne

gagna rien à cet _auto-da-fé_: au contraire. Caturce était chéri de ses

élèves. Plusieurs d’entre eux, témoins de son supplice, furent vivement

frappés de l’héroïsme qu’il déploya dans ses derniers moments, et se

convertirent à la doctrine pour laquelle ils avaient vu leur régent

mourir avec tant de constance.

Rabelais fait allusion à ce tragique événement, dans son _Pantagruel_,

liv. II, ch. V, où il nous dit, en parlant de son héros:

«De là vint à Toulouse, où apprint fort bien à dancer et à jouer de

l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de ladicte

Université; mais il n’y demoura guieres, quand il veit qu’ils

faisoient _brusler leurs regents touts vifs_ comme harencs soretz,

disant: Jà Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma

nature assez altéré sans me chauffer d’advantaige!»

Voilà bien Rabelais. C’était Dolet le verre en main: _in vino...

prudentia_. Dolet, au contraire, malheureusement pour lui, c’était

Rabelais moins son masque bachique.

En effet, comme s’il eût voulu porter au comble l’exaspération des

Toulousains à son égard, comme s’il eût pensé que les braves gens

n’étaient pas encore assez montés contre lui, le téméraire étudiant les

souffleta, pour ainsi dire, dans sa seconde harangue, avec l’apologie

de Caturce leur victime. Je vais reproduire tout au long cette nerveuse

tirade, en la faisant précéder de son texte; on y reconnaîtra, plus

que jamais, cette belle prose latine du martyr cicéronien de la place

Maubert, si franche, si spontanée, si profondément empreinte du

caractère de l’homme, dans ses accents heurtés et ses rudes négligences:

«Dixisset multa audacter, pleraque esset non moderate locutus, omni

scelere coopertus esset, hæreticorum supplicio plectenda admisisset,

quem vivum comburi in hac urbe vidistis (nomen mortui prætereo,

igne quidem consumpti, sed hic adhuc invidiæ flamma flagrantis):

an tamen pœnitenti via ad sanitatem salutemque præcise intercludi

debuit? Numquid scimus cujusvis esse hominis errare et labi, nullius

nisi insipientis perseverare? An post discussam illius caliginem,

dilucescere mox posse diffidendum erat? Quare ex erroris vortice

voragineque emergenti, et se ad portum frugemque bonam recipere

cupienti, non omnium consensu data est navem inhibendi facultas?

Fuit hæc ultima illius vox, et a pontificis sententia, et a senatus

judicio capitali provocatio: quam quis probabilem acceptamque haberi

debuisse jure ullo inficietur? Profuit tamen nihil post erratum in

viam redire voluisse, nec, quæ portus pœnitenti esse solet, mutatio

consilii, vitam illi incolumem ab iniquorum immanitate servare

potuit. Immemor suo more humanitatis, cujus nunquam particeps fuit,

Tholosa, insatiabilem suam crudelitatem exercuit in eo lacerando

atque vexando; et in opprimendo exstinguendoque animum explevit,

ac oculos pavit suos: hac opinione gloriaque præpostere et absurde

superba, se quidem esse in officio, atque adeo ad religionis nostræ

dignitatem obnixe incumbere, dum summa injuria pro summo jure

utatur, ac, qui in levem aliquam erroris suspicionem ceciderint, aut

invidiose criminis alicujus insimulentur, eos aspere crudeliterque

vexet, et Christum potius ejurare quam resipiscere, cruciatibus

adigat!...[42]»

[42] _Orat. sec. in Thol._, p. 54 à 56.

«Vous avez tous vu brûler vif, ici même, dans cette ville, un

malheureux dont je passe le nom sous silence. La flamme du bûcher a

dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l’envie s’acharne encore

après sa mémoire. Admettons qu’il ait poussé trop loin l’audace de

ses discours, qu’il ait presque toujours manqué de modération dans

son langage, qu’il ait été scélérat des pieds à la tête, et qu’il ait

mérité mille fois le supplice des hérétiques. Devait-on, néanmoins,

à l’heure où il faisait acte de repentir, lui fermer brusquement

la route vers des idées plus saines, et couper en quelque sorte

devant lui le pont du salut? Ne savons-nous pas que tout homme

est sujet à l’erreur et à la chute, mais aussi que nul, à part

l’insensé, ne persévère dans une faute qu’on lui a fait apercevoir?

Une fois dissipées les ténèbres qui enveloppaient son âme, devait-on

désespérer d’y voir renaître le jour? Au moment où il s’efforçait de

remonter hors du gouffre moral qui l’avait englouti, où il aspirait

à rentrer au port de la vérité religieuse, pourquoi n’a-t-il pas eu,

du consentement de tous, le droit d’y ancrer son navire? C’est là,

du reste, la dernière parole qu’il ait fait entendre lui-même, sa

protestation contre la sentence ecclésiastique, son appel de l’arrêt

du parlement qui le condamnait à la peine capitale. Pourrait-on

soutenir, sans violer toute justice, qu’un tel recours n’était ni

fondé ni valable? Mais c’est en vain qu’après son _erratum_, il a

voulu revenir à la bonne voie: la résipiscence, ce port ordinaire du

repentir, n’a pu lui sauver la vie; les bourreaux ont accompli leur

iniquité. Sourde, suivant sa coutume, à la voix de l’humanité que, du

reste, elle n’a jamais entendue, Toulouse a satisfait son insatiable

cruauté en déchirant cette victime: il lui a fallu cette proie

pour assouvir sa rage, ce supplice pour repaître ses yeux! Dans son

absurde jactance, dans son orgueil à contre-temps, elle s’est même

vantée d’avoir agi conformément au devoir, et d’avoir maintenu avec

zèle la dignité de notre religion. Elle n’a pas vu qu’elle prenait la

souveraine iniquité pour la souveraine justice, et qu’en poursuivant

avec cette atroce barbarie des infortunés sur qui planait un léger

soupçon d’erreur, ou qui se trouvaient victimes d’une envieuse

délation, elle les poussait, à force de tortures, non point à se

repentir, mais à renier le Christ!...»

Cet anathème lancé au fanatisme religieux, ce long cri d’une

indignation vibrante et sympathique, joint aux railleries précédentes

contre les superstitions locales, devait achever de représenter

Dolet comme un suppôt de Satan, comme un véritable fils de Bélial.

Il fut donc réputé décidément, par les bonnes gens de Toulouse,

hérétique damnable, luthérien au premier chef, en dépit de toutes ses

protestations catholiques. Être luthérien, dans une pareille ville et à

une pareille époque, c’était être pour le moins athée ou _esprit fort_;

c’était sentir furieusement la hart ou le fagot. Après les hardiesses

inouïes dont il avait émaillé sa seconde harangue, Estienne pouvait

parfaitement s’attendre à la _mesure de sûreté_ dont il se vit l’objet,

de la part des magistrats toulousains. Heureusement que cette fois sa

détention ne fut pas trop longue; il en fut quitte à bon marché. Au

bout de quelques jours, il fut relâché par le crédit de Jacques de

Minut, premier président du parlement de Toulouse, qui, à ce qu’il

paraît, céda en cette circonstance aux chaleureuses sollicitations de

Jean Dupin (_Joannes Pinus_)[43], évêque de Rieux, un des plus dévoués

protecteurs de Dolet. Entrons, à cet égard, dans quelques détails.

[43] Dolet lui adresse une ode alcaïque, qui forme la

51e pièce du livre II de ses _Poésies latines_. Voyez

aussi l’épitaphe de ce même Dupin, _ibid._, IV, 15. Du

reste, elle n’offre rien de bien remarquable.

Le troisième jour de son incarcération, c’est-à-dire le 28 mars 1533,

Estienne écrivit au président la lettre suivante:

«Unum jam atque alterum diem hic occludor, nulli neque culpæ

affinis, neque criminis cujuspiam gravioris accusatus. Me miserum!

existimationi meæ dum animose servio, litteris dum contendo, ad

obtrectatorum maledicta dum respondeo, ecce tibi, in carcerem

conjicior. Fraudi mihi est, quod cum ornamento, tum præsidio esse

debuerat, immodicum virtutis studium. At vero tu quando litteratis

omnium cupidissime hactenus adfuisse visus es, obstestor te, Doleto

ne desis, et hoc nomine tibi me obligari velis. Ipsum illud quæ abs

te suo jure postulent, nulla sunt mea in te officia: observantia

certe ea est, cui non id protinus negandum censeas. Prohibeor animi

perturbatione ne plura hoc tempore scribam. Ad extremum, obsecro te

etiam atque etiam vehementer, hanc nobis molestiam dele, si quidem

tanta tua est in eloquentiæ studiosos benevolentia, quantum esse

arbitror, prædicantque passim ad unum omnes. Hoc si a te impetrem,

studiis nostris non parum consules, et tuæ humanitatis laudem

augebis plurimum. Ego tanti beneficii tui memoriam sempiternam

præstabo, tibique me mancipio et nexu proprium esse perpetuo

profitebor. Vale. Datum Tholosæ, in carcere regio.»

«Me voici en prison depuis deux jours, et pourtant je ne me sens

coupable d’aucune faute; nulle prévention grave ne s’élève contre

moi. Malheureux que je suis! au moment où je défends ma réputation en

homme de cœur, où je combats, la plume à la main, où je réponds aux

diatribes de la calomnie, voilà qu’on me plonge au fond d’un cachot.

J’ai vu se tourner contre moi la chose même qui devait m’illustrer,

que dis-je? me défendre, mon amour sans bornes pour la vertu. Ah!

je vous en conjure, vous qui, entre tous, avez chaudement appuyé

jusqu’à ce jour les amis des lettres, n’abandonnez pas le pauvre

Dolet, et daignez, à ce titre, m’enchaîner à vous par les liens

de la reconnaissance. Sans doute, je n’ai pas le moindre service

personnel à faire valoir auprès de vous; dans cette occasion, je ne

puis invoquer que mon profond respect, et puissiez-vous en tenir

compte! Dominé par le trouble de mon âme, je ne puis vous en écrire

davantage. Un mot encore, cependant. Je vous en prie, je vous en

supplie de toutes mes forces, tirez-moi de ce mauvais pas, s’il

est vrai que votre sympathie pour les zélateurs de l’éloquence est

aussi grande que je l’imagine, et que tout le monde le déclare, sans

exception. Si j’obtiens de vous cette grâce, vous serez le sauveur

de mes études, et vous augmenterez encore votre réputation de bonté.

Quant à moi, j’éterniserai la mémoire d’un si grand bienfait, et je

me reconnaîtrai à jamais votre obligé, votre fidèle serviteur. Adieu.

Écrit à Toulouse, dans la prison du roi.»

Dupin soutint cette requête, en adressant de son côté à Jacques de

Minut la chaude recommandation que l’on va lire:

«Ego nisi plane compertum haberem, quantopere bonis artibus et

præclaris hominum ingeniis studiisque faveas, non scriberem ad

te, nec rogarem ut Stephanum Doletum, juvenem rara et excellenti

quadam ingenii bonitate præditum, commendatum haberes, eumque in

suis periculis summo isto tuo et æquissimo patrocinio defendendum

susciperes: quod tamen minime factum iri despero, si hominis

doctrinam et eximiam eruditionem cognoveris. Scio enim: te non

minus quam me delectabit singularis et incredibilis ejus ingenii

dexteritas. Sic habet in promptu, sic velut in numerato linguam

latinam possidet, ut ad quamcumque rem si verterit, ad eam potissimum

et natus et aptus videatur... Cœperant nuper, inter hunc et Aquitanum

nescio quem rhetorem, contentiones litterariæ quædam intercedere,

quibus primum ego gaudebam, quod ita utriusque et ali ingenium, et

augeri facundiam putabam... Verum, ut video, longe secus accidit.

Nam illi factiosis partium suarum studiis incensi, facile a litteris

ad arma prosilierunt. Sed in quibus nihil adhuc, ut audio, injuriæ

acceptum sit. Doletus tamen conjectus est in carcerem, communique

suorum invidia laborat et premitur, atque etiam gravissimo crimine

contempti senatus in discrimen vocatur. De quo nolim tecum pluribus

agere, ne tibi molestiam afferam. Amicus iste noster, qui ad te

litteras meas tulit, faciet te de ea re quam copiosissime certiorem.»

«Si je ne savais parfaitement combien vous êtes favorable aux bonnes

études et aux esprits d’élite qui les cultivent, je ne me permettrais

pas de vous écrire; je ne vous recommanderais pas Estienne Dolet,

jeune homme d’une intelligence rare et supérieure; je ne vous

prierais pas de le défendre, au milieu de ses périls, par votre

suprême et très-équitable patronage. Pourtant, je ne désespère en

aucune façon de vous voir accéder à ma demande, quand vous connaîtrez

la science et l’érudition hors ligne de mon protégé. Car, je le sais

d’avance: vous ne serez pas moins charmé que moi de sa singulière

et incroyable dextérité d’esprit. Il dispose en maître de la langue

latine, à tel point qu’il semble né pour tout ce qu’il veut en

faire... Il s’est élevé dernièrement, entre lui et je ne sais quel

rhéteur aquitain, une discussion littéraire qui m’a réjoui d’abord,

dans la pensée qu’ils y trouveraient l’un et l’autre un moyen

d’exercer leur talent et d’augmenter leur éloquence... Mais, à ce

que je vois, il en est résulté tout autre chose. Entraînés par les

passions factieuses qui animent leurs partis respectifs, ces jeunes

gens ont bientôt quitté le champ clos des lettres pour courir aux

armes. Par bonheur, j’apprends que, jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu

de malheur à déplorer à la suite de tout cela. En attendant, Dolet

a été mis en prison, victime solidaire chargée de payer pour tous.

Il est même sous le coup d’une imputation très-grave, puisqu’on

l’accuse d’avoir manqué de respect envers le parlement. Assez sur

ce chapitre: je craindrais de vous importuner. L’ami commun qui

vous remettra ma lettre, vous donnera en même temps les plus amples

détails sur cette affaire.»

Je ne m’étonne pas de la sympathie courageuse que ce docte prélat fit

paraître alors pour notre Estienne. Il y avait entre eux comme une

solidarité de persécution. Écoutons parler Dolet:

«Jean Dupin, nous dit-il à la page 60 de son second discours, cet

homme que tout recommande à l’estime et à l’affection des gens de

bien, vertu, sagesse, élévation de caractère, avait reçu d’Erasme

de Rotterdam une lettre dans laquelle ce savant le priait de lui

prêter, pour quelques mois, un manuscrit grec de Josèphe, trouvé

dans la bibliothèque de Philelphe, et que sa vétusté rendait

presque illisible. Aussitôt Dupin est accusé d’hérésie; sa lettre

est interceptée, et le voilà contraint d’en faire lecture en plein

parlement. Pour les vautours en robe noire, ce grand nom d’Erasme

était une promesse de proie opime, et Dupin était sérieusement

atteint et convaincu d’une correspondance avec lui. Donc, lecture est

faite de l’épître: la besogne n’était pas facile, surtout en présence

de barbares comme ceux-là. Enfin, leur grossière intelligence

parvient à démêler, tant bien que mal, qu’Erasme demandait à Dupin

son manuscrit de Josèphe. Rien de plus, rien de moins; pas un mot

qui sente l’hérésie; tout est calculé, prudent, circonspect. Dieux

immortels! quel désappointement pour nos sycophantes! Les loups du

prétoire se voient arracher leur victime d’entre les dents. Absous

par eux, bien à contre-cœur, du soupçon d’hérésie, Dupin s’abandonne

à un rire inextinguible, en présence de toutes ces figures allongées.»

Quant à Jacques de Minut, Dolet nous a transmis, dans ses lettres,

divers témoignages de sa gratitude envers ce digne président. Du

reste, la plupart des savants ses contemporains l’honoraient comme

leur protecteur, et le chérissaient comme leur père. Giovanni-Battista

Egnazio (_Joannes-Baptista Egnatius_), dont j’ai eu déjà l’occasion

d’entretenir mes lecteurs au début de ce travail, lui a fait hommage

de ses trois livres: _De Romanorum principibus_, réimprimés par notre

Estienne lui-même, en 1541, à la suite de son édition de Suétone,

Argelati, dans sa _Bibliothèque des écrivains milanais_, lui consacre

un article, col. 929, et nous apprend qu’il mourut le 6 novembre

1536. En 1538, Dolet lui composa, dans ses _Poésies latines_, IV, 16,

l’épitaphe suivante:

Vivus satis diu innocentibus et sontibus

Ego jura dixi: quæ domus Plutoniæ

Umbris Rhadamanthus jura dicat, noscere

Tandem libuit. Tu, si libet, eo me sequere.

«Assez longtemps j’ai vécu, rendant la justice aux innocents et aux

coupables; enfin, j’ai voulu voir comment Rhadamanthe s’en acquittait

envers les ombres. Passant, si le même désir te sollicite, viens me

retrouver.»

Après la mise en liberté d’Estienne, ses ennemis ne se tinrent pas

pour battus. Leur désappointement devint de la fureur, et leur fureur

tourna bientôt à la frénésie. Ils soudoyèrent des assassins contre

la victime qui leur échappait, firent courir à son sujet d’infâmes

libelles, et promenèrent sur un char, dans les rues de Toulouse, un

cochon revêtu d’un écriteau, qui portait en grosses lettres le nom de

DOLET[44].

[44] Voir la correspondance qui suit les deux _Discours

contre Toulouse_.

Plusieurs écrivains, entre autres Niceron, se sont amusés à noircir le

caractère de notre savant, à le représenter comme un être fielleux et

vindicatif. Certes, je crois qu’on le serait à moins!

Lui-même avait prévu cette accusation, et il y a répondu, suivant moi,

d’une manière victorieuse, dans la lettre déjà citée, qu’il adresse à

Guillaume Budé, son ami, en tête du premier volume de ses _Commentaires

sur la langue latine_. Voici le passage:

«Tu vero non dubitas, sciuntque certo omnes qui meam lenitatem

norunt, si quid in eos ardentius conscripsi, non ferendis injuriis

mihi stomachum, qui antea hebetabat, præter sententiam fuisse

exacutum. Incalui forte impotentius, atque non sine iratioris

animi (id quod inepte inimici mihi objiciunt) specie, sed quem

incenderat læsa violataque patientia. Quare æquo animo ferant,

qui innocentem ignominiis onerarunt, ac perditis profligatisque

sententiis jugularunt, justo et mihi in calamitate relicto solo styli

oratoriæque exercitationis præsidio, meum me dolorem ab eis inustum

ulcisci contendisse.»

«Vous ne doutez pas, et tous ceux qui connaissent la douceur de

mon caractère le savent parfaitement, que si j’ai mis trop d’ardeur

dans ma polémique, c’est que d’intolérables injures avaient, contre

toute attente, exaspéré mon humeur si calme auparavant. Je me suis

peut-être échauffé sans trop de retenue, et en laissant paraître

(suivant le reproche inepte de mes ennemis) un esprit trop irrité;

mais ma patience avait été réellement poussée à bout. Qu’ils en

prennent donc leur parti, ceux qui m’ont abreuvé d’ignominies malgré

mon innocence, et qui m’ont comme égorgé dans un infâme guet-apens

judiciaire: il ne me restait, dans mon malheur, que ma plume, que mon

talent oratoire; c’est avec cela que j’ai cherché à me venger, en les

stigmatisant à mon tour du fer chaud de la douleur.»

En présence de l’atroce acharnement de ses persécuteurs, Dolet se

réfugia dans une campagne assez éloignée de la ville, pour se mettre à

l’abri de leurs embûches. Mais, avant son départ, il ne put résister

à un mouvement de vengeance, et les perça, l’un après l’autre, des

flèches acérées de l’épigramme. Il s’en prit d’abord à Pinache[45],

son ennemi intime: _Ab Jove principium_... puis au juge-mage

Dampmartin[46], enfin à Gratien du Pont, sieur de Drusac[47].

[45] _In Petrum Pinachium Vasconem_, Carm., III, 23 et

24.

[46] _In Dampmartin, judicem Tholosanum_, ibid., III,

22.

[47] _Ibid._, III, 14, 15, 16, 17, 18, 19 et 20.

Voici, du reste, un échantillon de la manière dont

Dolet traita Drusac, à propos de son livre des

_Controverses_:

Si tuum quisquam neget esse librum

Utilem, prorsus temere loquatur:

Nempe tergendis natibus peraptus

Dicitur esse.

Nemo nec jurat piperi tegendo

Commodum, aut scombris, quibus officinæ

Par tuo servant operi volumen

Uno obolo emptum.

Ce latin-là, surtout dans la première strophe, n’est

vraiment pas à traduire. On me permettra donc, pour

cette fois, de déroger à mes habitudes.

Ce Drusac venait de composer les _Controverses du sexe masculin et

féminin_, publiées pour la première fois, sans nom d’auteur, à

Toulouse, chez _Jacques Colomiez_, 1534 (in-fol., caract. goth.). Il

se permettait, dans cet ouvrage, toute sorte de blasphèmes contre la

plus belle moitié du genre humain. Comme un courtois chevalier, Dolet

prit en main la défense des dames, et tonna de toutes ses foudres

épigrammatiques contre ce crime de lèse-beauté.

Les clientes ne pouvaient manquer de récompenser l’avocat. Il paraît,

effectivement, que notre Estienne gagna sa cause auprès d’elles, car un

ami lui écrivait, le 5 juin 1533:

«Sachez que vous êtes regretté à Toulouse, et que ceux qui vous

aiment sont fâchés de votre éloignement, à commencer par les dames

les plus honnêtes et de la plus haute condition, auprès desquelles

vous avez trouvé grâce, en faveur de vos épigrammes contre le Drusac.»

Celui-ci, bien entendu, n’en devint que plus ardent à la vengeance.

Mettant aussitôt son influence aristocratique au service de son

ressentiment personnel, il obtint du parlement un arrêt qui défendait

à Dolet de rentrer dans Toulouse, et même, probablement, de séjourner

plus longtemps dans l’étendue de la juridiction parlementaire[48].

[48] Dolet fut remplacé, comme orateur de la nation

de France, par un nommé Thomassin. (Vol. cité, p. 93;

Maittaire, _Ann. typ._, t. III, part. 1, p. 31 et 32.)

La protection puissante du président Bertrandi[49], protection qu’il

devait à l’amitié de Hugues Salel[50], lui fut dans ce cas absolument

inutile. Il fut obligé de partir au plus vite. Le malheureux étudiant

se mit donc en chemin pour Lyon, accompagné de son Pylade, le brave

Finetius: mais tant de tracasseries, tant de persécutions, tant de

tortures physiques et morales, n’avaient pu que réagir d’une manière

funeste sur sa santé déjà peu robuste. Ce n’est pas tout: la chaleur

d’un été torride, les fatigues d’un voyage incommode, que son état

maladif lui rendait plus pénible encore, toutes ces causes réunies lui

redonnèrent une fièvre dont il se croyait débarrassé. Ce fut au point

qu’il se trouva forcé d’interrompre sa route et de s’arrêter quelques

jours au Puy en Velay. Néanmoins, faisant effort sur lui-même, il se

remit en marche et finit par arriver à Lyon, le 1er août 1533, anéanti

de lassitude, brisé de désespoir et conservant à peine un souffle de

vie!

[49] Voyez, dans les _Poésies latines_, une petite

pièce: _Ad Joannem Bertrandum, præsidem primarium

senatus Tholosani_; «A Jean Bertrandi, premier

président du parlement de Toulouse.» III, 26.

[50] Dolet l’en remercie, dans les termes suivants:

«Il y avait longtemps que j’étais tourmenté d’un

violent désir; je voulais connaître un personnage qui,

tout à la fois affable et grave, sût par là conquérir

en même temps l’estime et l’amour. Et voilà justement

le bonheur que je te dois: tu m’as acquis l’amitié

d’un homme plus facile, et avec cela plus imposant que

le reste des mortels. Que nous sommes heureux l’un et

l’autre, toi, de m’avoir procuré ce bienfait, et moi,

de l’avoir reçu!»

_Carm._, II, 44.

C’est alors, sans doute, qu’il fit entendre à son ami Cottereau ce cri

de douleur furieuse: EXPETENDAM ESSE MORTEM, _Il faut souhaiter la

mort_; chant lugubre, aux strophes tourmentées comme son âme, poésie

rauque et stridente, rivale du pleur éternel des damnés:

Cum morte vitam quis nisi plane iners,

Et mente nulla, vel stupidum pecus,

Mutare nolit? Quis levari

Corpore, quis miserum arbitretur?

An usque eo insanimus, ut opprimi

Semper velimus carcere squalido?

Aut, ut carina austro furente,

Hic variis subigi procellis?

Heu! heu! nimis ridendum hominum genus!

Quid non mali adfert posterior dies?

Quid non molestiæ, ac acerbæ

Sollicitudinis undique addit?...

«Changer la vie contre la mort... qui n’accepterait?... à part l’être

absolument inerte, l’idiot, le stupide bétail. Être soulagé de ce

corps, qui donc, mais qui donc s’en trouverait malheureux?

«En sommes-nous à ce degré de folie, qu’il nous plaise d’étouffer

sans cesse dans une prison fangeuse; ou, comme la nef sous l’autan

furieux, d’être ici-bas le jouet de mille tempêtes?

«Hélas! hélas! trop ridicule humanité!... Quel mal n’apporte point

un jour à l’autre? Que de souffrances, que d’horribles angoisses ne

vient-il point ajouter à la somme de nos misères?...»

Et plus loin, dans la même pièce:

Nunc ergo vitam quo, insipiens, cupis?

Quo corpus optas omnibus obvium

Morbis, malisque? Quo precare

Perpetuas tibi, stulte, pœnas?

Ne mortis horre spicula, quæ dabit

Sensu carere; vel melioribus

Locis tegi, et statu esse læto,

Elysii est nisi spes inanis[51].

[51] _Carm._, I, 15.

«Insensé! pourquoi te cramponner à la vie? pourquoi t’attacher à

un corps que toutes les douleurs ont choisi pour cible? pourquoi

souhaiter, misérable fou, l’éternité de ton supplice?

«Ne tremble pas ainsi devant l’aiguillon de la mort: elle te donnera

le bonheur, si l’espoir de l’autre monde n’est pas un rêve; sinon, tu

lui devras le repos du néant!»

_Mors dabit sensu carere_... Voilà probablement une des phrases qui

ont dû faire traiter ce pauvre Dolet d’athée et de matérialiste. Mais

a-t-on jamais eu le droit d’interpréter comme une conviction formelle

le blasphème involontaire d’un cœur saignant et torturé? Le Christ

lui-même, du haut de sa croix, ne s’est-il pas écrié dans une heure

d’angoisse: _Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné?_

[Cul-de-lampe]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 15 / 64 题